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Carte postale du Tadjikistan #4

Miasmes, coton, pesticide et uranium

L e 29 juillet dernier, des touristes à vélo, dont un cycliste suisse, étaient massacrés au Tadjikistan. L’Etat islamique revendiquait l’attaque. Après cette tragédie, c’est un pays oublié qui soudainement, se retrouve sous les feux de l’actualité. Au carrefour des civilisations russe, persane, turque et mongole, tout en crêtes et en ravins, il exhale la poésie malgré un rude quotidien. Tadjikistan, qui es-tu? Esquisse très subjective d’une amoureuse du pays…


Céline Yvon

Auteure active dans la coopération internationale


Douchanbé, c’est une odeur âcre qui imprègne tout – ses longues nuits d’hiver, surtout. Si j’étais une alchimiste des odeurs, c’est par là que je m’essaierais à en distiller le cœur. Radiateurs à mazout, pneus que l’on s’évertue à brûler, braséros et centrales à charbon – tout cela fume, crachote et pollue allégrement. Ici, chacun compense comme il le peut la lente agonie du chauffage central. Le ciel de la ville est parfois d’un gris si lourd qu’il fait s’affaisser les épaules des habitants, la poussière de charbon pique les yeux et fait grincer les dents. Les anges qui passent, le linge qui sèche et la poésie pâtissent en silence. Parfois, un épisode brumeux un peu trop toxique a momentanément raison de la nonchalance légendaire des Tadjiks. Ainsi, lorsque Dushanbe-2 – la gigantesque centrale à charbon qui récemment a été implantée en plein cœur de la cité – a été inaugurée, cela a tout de même provoqué des éructations outrées.

Une des unités de Duchanbé 2, une centrale à charbon produisant chaleur et électricité au cœur de la capitale tadjike © Hansjoerg Eberle

Les femmes descendirent dans les rues ce qui dans ce pays, n’est pas une mince affaire. Mais quelques arrangements et tripatouillages plus tard, la centrale et ses technocrates s’en sont tranquillement retournés à leurs petites affaires. Une centrale à charbon, même avec ses petits inconvénients, il n’y a pas mieux pour mettre une cité sur le droit chemin de la modernité.

Et puis, il y a TALCO. Derrière cet anodin acronyme se cache le plus grand fleuron industriel du Tadjikistan: une usine de production d’aluminium. Que le pays ne possède pas lui-même d’alumine est un détail technique sur lequel la planification soviétique n’a pas cru bon s’appesantir. Quoi qu’il en soit, l’usine tourne et éructe tant et si bien qu’elle absorbe désormais 40% de la production électrique du pays. En passant, TALCO crache dioxyde de soufre, fluorure d’hydrogène et oxydes d’azote, et il se chuchote que les enfants du voisinage y naîtraient souvent malformés. «Tchernobyl d’Asie centrale» accusent écologistes et habitants – taxés de sédition par les autres, au premier rang desquels le gérant de TALCO, un parent du Président. Il paraît qu’à titre de compromis, la Direction autoriserait désormais les ouvriers à venir travailler alcoolisés.

Evoquer les miasmes du Tadjikistan, c’est également parler coton, pesticides et uranium. Coton dont c’est tristement connu, la production a eu ici des conséquences désastreuses sur les peuples et l’environnement: l’usage massif d’engrais et de pesticides –DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) compris – y a pollué durablement les eaux; la mauvaise conduite de l’irrigation, l’absence de drainage et le manque d’entretien ont augmenté la salinité des sols; et la mer d’Aral, en aval, fait maintenant bien triste figure. Réduite à deux pitoyables flaques, ses navires fantômes, ensablés, font désormais le bonheur des voyeurs. Heureusement, les derniers rapports issus des meilleurs spécialistes internationaux semblent indiquer un soubresaut positif: les pratiques hydroagricoles deviendraient plus raisonnables, et les enfants – jusqu’à récemment massivement enrôlés dans cette histoire de coton – resteraient désormais sagement sur leurs bancs d’école. En attendant, ce sont toujours les femmes qui s’y collent, à la cueillette de l’or blanc – tandis que leurs hommes émigrés en Russie y créent très péniblement jusqu’à la moitié des revenus du Tadjikistan. Et le nucléaire, me direz-vous? Chut, secret-défense – même si entretemps, Polichinelle est passé. Les Soviétiques avaient fait de l’Asie centrale leur terrain de jeu stratégique, ouvrant une cinquantaine de mines d’uranium – depuis la plupart épuisées – construisant des usines de transformation… et testant ici et là les bombes en résultant. Le Tadjikistan et ses voisins en ont hérité de quelques sites désaffectés et irradiés: installations fantômes, mines à ciel ouvert voire tertres de déchets radioactifs cachés dans les collines… Bon appétit. Mais sur ce point également, gageons que les experts susnommés ont toutes les raisons d’être optimistes, raisonnablement.

Vieille femme tadjike croisée sur la route et demandant son portrait. © Céline Yvon

Associés à ses miasmes gazeux, chimiques ou isotopiques sont pour moi le courage et la pudeur centrasiatiques. Ils me rappellent en effet ces habitants qui, au cours des longs hivers post-Perestroïka, ont dû survivre sans eau et électricité dans le froid – la faute à l’effondrement des systèmes de distribution soviétiques. Ils m’évoquent le dos courbé des babouchkas6 réduites à glaner du vieux papier pour réchauffer le tragique de leur destinée – Russes nées dans une Douchanbé alors soviétique, les soubresauts de l’histoire en ont fait des étrangères chez elles. Ils me suggèrent l’idéalisme parfois criminel des hommes et la foi aveugle en un certain progrès – l’aveuglement des Soviets, l’implacable logique du FMI et le nihilisme des élites corrompues.

Ces miasmes charbonneux qui flottent dans l’air, ils font comme une odeolfactive à la résilience humaine.


6Grand-mère, en russe.

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