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ACTUEL / Maternité

Le baby-boom des maisons de naissance aura-t-il lieu?

M aternités traditionnelles ou maisons de naissance? C’est une question que se posent de plus en plus de femmes et de couples lors de l’arrivée d’un enfant. Pour celles et ceux qui voudraient une solution intermédiaire, il y aurait bien la future maison de naissance au CHUV annoncée pour 2018. Mais verra-t-elle seulement le jour? Rien n'est moins sûr.

2% à 3% des enfants nés en Suisse l'an dernier l'ont été dans une maison de naissance, comprenez un lieu non-médicalisé. Et ce chiffre pourrait bien augmenter ces prochaines années. Un exemple? Celui du canton de Vaud où trois nouvelles structures – privées – ont déjà ouvert ou sont sur le point d'ouvrir. Elles ne sont pas les seules. Le CHUV aussi s'y intéresse. Cela fait maintenant plus de cinq ans que le Centre hospitalier planche sur un projet de chambres de naissances naturelles. Planchait? L'ouverture très prochaine (imminente?) de la petite maison Eden à deux pas du CHUV pourrait bien en effet contrecarrer les plans du géant. Au point – qui sait? – d'obliger l'hôpital cantonal à tuer son projet dans l'œuf.

Sage-femme responsable à Eden, qui termine ces jours avec succès son crowdfunding, Alexandra Dousset, a beau estimer en toute bonne foi que ces deux «structures ne sont pas concurrentes», difficile de ne pas voir l'évidence. La philosophie des deux lieux est certes différente mais leur démarche est bien la même: permettre aux femmes d'accoucher sans avoir recours à une aide médicalisée. Quel scénario va primer? L'ouverture dans le même quartier de deux maisons de naissance (parce qu'elles répondent aux besoins du marché)? Ou l'abandon d'un des deux projets? En l’occurrence, l’institut Eden a pris de l'avance: «Tous les locaux sont prêts, il nous manque encore juste les autorisations officielles finales», nous annonce-t-on. Le CHUV, pour le moins gêné aux entournures, préfère pour l'instant ne pas répondre à nos questions même s'il reconnaît être bel et bien «en discussion avec la maison Eden».

Un accompagnement global

Douter de la non-concurrence des deux systèmes ne veut pas dire ne pas voir les différences de prises en charge. Eclaircissements d'Alexandra Dousset: «Le CHUV est une structure de soins. Chez Eden, nous voulons sortir de ce milieu hospitalier. Etre une alternative, un lieu réservé à la naissance.» Contrairement à la structure publique donc, cela implique un accompagnement global, des rencontres régulières entre les sages-femmes et les femmes ou les couples. «Ce sont des choses qui ne sont pas possibles dans le public. Alors qu’en créant une structure privée, ça l'est». Aucune différence en revanche pour ce qui concerne les coûts et la prise en charge: dans un cas comme dans l’autre, le remboursement de l’accouchement est total.

Alexandra Dousse assure avoir un très bon dialogue avec le CHUV, une condition obligatoire en cas de transfert pendant l’accouchement. En effet, entre 10 et 20% des femmes sont déplacées dans une maternité traditionnelle en cours d’accouchement. La majorité des cas sont dus à une stagnation dans le travail ou à une demande de péridurale.

Une femme refusée sur deux à Aigle

Une chose est certaine dans ce dossier, si le CHUV tarde à ouvrir sa maison de naissance, d’autres, privées, pourraient progressivement arriver sur le marché, à l'image d'Eden, ou encore celles de Montreux et d'Agiez. Des établissements qui attendent encore l’aval du Service de la santé publique depuis de nombreux mois. «Nous avons déjà une liste importante de gens intéressés», annonce Céline Hertzeisen Schumann, sage-femme et responsable du projet des Roseaux à Montreux. On la croit sur parole: à Aigle, par manque de place, la maison de naissance Aquila doit déjà refuser une prise en charge sur... deux!

Si les femmes et les couples se tournent de plus en plus vers ces structures privées, plus en phase avec leurs besoins et leurs envies, c’est à se demander comment se positionne le service public par rapport à la santé de ses citoyens. L’Etat est-il juste à la traîne ou va-t-il préférer se défiler?


Les postures de l'accouchement

L’ouverture de maisons de naissance à proximité des structures hospitalières, outre les nombreux autres avantages qu’elles offrent – à commencer par la nature de l’accompagnement et une certaine élasticité du temps – constitue un moyen de revenir à une réelle liberté de mouvement tout au long du déroulement de la naissance, tout en garantissant la sécurité de la mère et de l’enfant.

Linda Garcia

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la manière de mettre les enfants au monde ont sensiblement différé entre les régions rurales et montagnardes, dans lesquelles les femmes ont continué de perpétuer d’anciennes traditions féminines, et les régions urbaines, où la médicalisation a tôt fait de changer les habitudes et d’imposer certaines pratiques.
Jacques Gélis, historien français spécialisé dans l’histoire de la naissance  distingue clairement à travers les âges deux manières d’accoucher: la position verticale, qui se décline en positions accroupies, assises, à genoux ou debout (soit toutes celles où le tronc est droit) et la position horizontale, qui, depuis belle lurette, n’a pour seul avantage que celui de faciliter le travail de l’accoucheur, et non celui de la femme qui accouche.
Selon Gélis et comme en attestent les récits et gravures des anthropologues qui l’ont précédé, la position accroupie est sans doute la plus instinctive. Il ajoute: «En outre, la venue au monde de l’enfant par contact immédiat avec la terre-mère, a dû être ressentie comme essentielle. On sait en effet l’importance accordée dès l’Antiquité, et dans des cultures très différentes, au rituel du dépôt de l’enfant sur le sol, et à sa «levée» symbolique, synonyme d’acceptation du rejeton par le père et par la lignée». Dans la Loire, en 1906, des récits décrivent que de temps immémorial, on accouchait à genoux, disposant sous la femme un panier garni de paille, placé là pour recevoir l’enfant. En raison du climat parfois hostile et des demeures relativement mal isolées, les femmes de Charente avaient coutume d’accoucher debout, agrippées à une barre de bois placée en travers de la cheminée, le dos tourné vers l’âtre où brûlait, semble-t-il, un sarment de vigne. Jacques Gélis considère la position assise comme la plus répandue au cours des trois ou quatre derniers siècles en Europe occidentale. Dans certaines régions, les femmes avaient coutume de s’asseoir sur le bord du lit, sur le bord d’une chaise, ou alors sur une autre personne, voisine ou mari, qui lui maintenait les bras et le haut du corps, afin de canaliser ses efforts.

L’arrivée de la chaise obstétricale, ancêtre du «lit de misère»

Dans l’idée de soulager la fatigue endurée par la femme et par la personne tenant cette dernière sur ses genoux, on recourut dès le début du XVIe siècle à la chaise d’accouchement, déjà connue sous l’ère romaine. Le retour de cet accessoire, promu essentiellement dans les régions urbaines – et médicalisées – a eu des conséquences considérables sur l’évolution des postures, dont celle de restreindre la liberté de mouvement de la femme, réduite à rester assise dès les premières douleurs. Elle présentait en revanche l’immense avantage, pour l’accoucheur, dont le rôle prend de l’ampleur au cours du XVIe et qui supplante peu à peu la matrone, la voisine, ou la sœur aidante, de permettre l’observation aisée du périnée. Les accoucheurs sont en effet las de travailler au ras du sol ou de devoir trop se contorsionner pour suivre l’évolution du travail. Leur propre confort prime.
A cela s’ajoute que les médecins des Lumières, Mauriceau en tête, condamnaient la position à genoux et bien plus encore la position «à quatre pattes» qui leur apparaissaient indécentes et bestiales. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les accoucheurs ne seraient parvenus à imposer la position couchée qu’au cercle relativement restreint de leur clientèle urbaine. Dans les campagnes, où ils n’intervenaient que très ponctuellement, ils semblent avoir été souvent impuissants à faire changer les habitudes des femmes. Avec la médicalisation grandissante de la naissance, la chaise obstétricale s’est peu à peu muée en lit obstétrical.

Les effets sur le corps – Posture antinomique

On sait aujourd’hui que la position strictement horizontale entraîne la compression du sacrum et des gros vaisseaux abdominaux (aorte et veine cave inférieure), ce qui peut possiblement accentuer la souffrance fœtale et constituer un facteur d’hypotension. Sans entrer dans ces considérations anatomiques, il est notoire qu’elle défie la loi de la gravité. C’est pourquoi, d’un point de vue physiologique, la position couchée est la dernière que choisit une femme par hypothèse laissée à elle-même dans le processus d’accouchement.
Bien souvent, la femme laissée libre dans ses choix de positions alternera différentes postures au fil du travail. Cette alternance permet de réduire la fatigue, d’activer la contraction des muscles abdominaux et la progression du fœtus dans le bassin. On sait que la pression intra-abdominale, nécessaire au déclenchement des contractions, dépend largement de la position prise par la femme dans la dernière phase de l’accouchement et que les diverses positions verticales assurent au mieux l’expulsion. La liberté de mouvement laissée à la femme, qui bouge et se déplace au gré de son ressenti, favorise la descente de l’enfant dans le bassin.
A l’heure actuelle, il est techniquement possible de recourir à la péridurale ambulatoire, soit une anesthésie réduisant les douleurs des contractions, mais permettant la déambulation. De plus, les appareils servant au contrôle du rythme cardiaque fœtal fonctionnent de plus en plus par la télémétrie, soit sans les encombrants câblages. Les institutions mettent en général à disposition des parturientes un ensemble de mobilier, tels que les baignoires, espaliers et ballons à disposition des parturientes. Les femmes et leur conjoint sont encouragés à faire part de leur projet de naissance, en bref de leurs souhaits, à l’équipe de soignants.

Et l’avenir?

Pour autant que leur santé et celle de l’enfant à naître le permette, et du fait que les dangers liés à la venue au monde d’un enfant ne sont plus les mêmes qu’il y a encore cent ans, il revient désormais aux femmes de choisir les postures qu’elles souhaitent prendre. Il va de soi que la condition physique des femmes dans nos sociétés modernes, majoritairement sédentaires, ne peut être comparée à celle des aïeules rôdées aux durs travaux des champs. Pouvoir demander une péridurale pour des questions de confort doit rester une possibilité, tandis que se mouvoir au gré de sensations, au gré de l’instinct et d’une certaine conscience du corps doit continuer d’en devenir une, afin, que les femmes qui accouchent et leur partenaire aient aussi le sentiment de se réapproprier un moment qui leur appartient. L. G.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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