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Actuel / Montrez ce sein que je saurai voir

Julie Eigenmann

20 juin 2017

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Grâce à une récente modification de la loi, les Genevoises peuvent à nouveau se baigner torse nu dans le lac et les rivières. Un changement qui a permis de mettre le doigt sur une réalité: les seins sont toujours tabous. Résistance naturelle ou simple construction sociale?



«Il est interdit de se baigner dans le lac, le Rhône et les rivières sans être vêtu d'un costume de bain approprié à chaque sexe». «A-ppro-prié-à-cha-que-se-xe». Cette petite phrase inscrite depuis huitante-huit ans dans le règlement genevois sur les bains publics a été la cause de grands débats depuis qu’en été 2016 des policiers ont verbalisé des femmes se baignant seins nus au motif d’une tenue «non appropriée» à leur sexe.

Une pétition et un vote plus tard, le problème semble réglé. La mention a été retirée en avril dernier et les femmes peuvent désormais se baigner torse nu. Pour Isabelle Brunier, députée socialiste au Grand Conseil, qui a rédigé le rapport concernant la pétition, la loi de 1929 était destinée à «empêcher les baigneurs des deux sexes d’être nus». Mais l’interprétation des policiers trop zélés montre bien qu’une poitrine dévoilée, contrairement à un torse masculin, peut être considérée comme inadéquate.

Exhibition sexuelle, vraiment?

Car montrer ses seins peut attirer mais aussi choquer ou même dégouter. Les Femen, féministes connues pour militer les seins nus et peints de slogans, le savent bien. Constance, 32 ans, militante en France pour Femen depuis bientôt quatre ans, raconte: «L’autre jour au Salon du Livre, un homme nous a dit: «Je ne reste pas parce que je vais vous cracher dessus.» Le mouvement reçoit aussi régulièrement des menaces de mort. «En France nous sommes en procès pour exhibition sexuelle, alors que nous ne montrons pas notre sexe! Notre représentation des seins correspond juste au désir masculin, et la différence de traitement avec le torse des hommes est discriminatoire.» Parce qu’ils sont souvent jugés provocateurs, les seins sont aussi un moyen de contestation, à l’image des Femen ou de cette élue d’Ensemble à Gauche qui a montré sa poitrine à la tribune du Conseil municipal de la ville de Genève en avril dernier pour protester contre les coupes budgétaires.

La société peine en effet à penser la poitrine féminine comme l’équivalent du torse, comme en témoignent aussi bien les verbalisations de ces policiers genevois que la censure qui sévit sur Facebook. Mais Yasmina Foehr-Janssens, responsable des Etudes genres à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, rappelle le double statut du sein féminin, à la fois érotique et nourricier. «Du temps où l’allaitement au sein était la principale façon de nourrir les enfants, donner le sein en public était un geste de tous les jours. Aujourd’hui notre société a tendance à accentuer la sexualisation des corps.»


Christophe Colera, socio-anthropolgue français et auteur de La Nudité pratiques et significations, pointe aussi du doigt cette double nature du sein: «La chanson "Quand Margot dégrafait son corsage" de Georges Brassens rappelle bien que l'homme hétérosexuel, même devant l'allaitement, oublie difficilement que le sein dans un autre contexte contribue à son plaisir érotique et à celui de la femme.»

Mais la sexualisation des seins ne date pas d’hier: Christophe Colera cite aussi bien les paléoanthropologues qui ont mis en évidence l’arrondi particulier du sein des femmes, le prophète Ezéchiel qui associait les seins à la luxure ou plus récemment la culture du porno qui nourrit de nombreux fantasmes. Mais si la poitrine a toujours été érotisée, elle est souvent tolérée. A Genève, les femmes peuvent donc désormais être torse nu dans les eaux cantonales comme en dehors, tant qu’elles ne s’éloignent pas trop du bord… Le topless à la plage, en bord de mer, est aussi une pratique courante, bien qu’elle est en baisse. Les raisons? La peur du cancer, certaines formes de harcèlement et un renouveau des censures religieuses, selon Christophe Colera.

Sein qui rit, sein qui pleure

Loin des rives, l’idée de se promener seins nus semble encore plus loin de la réalité. La députée socialiste genevoise Isabelle Brunier l’imagine mal: «Même dans les piscines communales à Genève, ce n’est pas toujours possible. Dans les parcs cela semble difficile aussi, il y a quelque chose de l’ordre de la pudeur qui fait que les seins nus sont tolérés au bord de l’eau, mais qu’on demande de les couvrir ailleurs.» Pour Yasmina Foehr-Janssens, la position change aussi la donne: «Quand on est étendu, le sein est statique. C’est très différent de marcher, de l’exposer aux regards lorsqu’il bouge. Il ne convient plus à l’image du sein ferme qu’on s’en fait, selon une norme qui n’a rien de naturel.» Car montrer des seins peut-être, mais pas n’importe lesquels: s’ils ne correspondent pas aux standards esthétiques, il semble encore plus délicat de les dévoiler. Les Femen en ont fait les frais récemment: «Un rédacteur en chef a refusé de publier des photos d’une de nos activiste, jugée trop «forte», raconte Constance.


La banalisation du topless se heurte donc à bien des obstacles. Christophe Colera n’y croit pas en tout cas: «L'héritage génétique travaille les réflexes de désir et de pudeur depuis les origines de l'homo sapiens. Pour ne plus faire de différences entre les poitrines des hommes et des femmes, il faudrait un très haut niveau de censure des pulsions de voyeurisme et de pudeur.» Impossible alors, de désexualiser les seins? Pas pour les Femen, dont c’est le combat. «Il y a des cultures où ce n’est pas tabou de montrer ses seins, donc c’est vraiment une construction sociale», juge Constance. «On a intériorisé depuis tout petit le fait que c’était une zone honteuse qu’il fallait cacher. Mais il faut réaliser que torse nu, on ressent la même chose que les hommes qui se baladent en maillot de bain, c’est-à-dire… rien.» Les deux camps n’ont pas fini de s’opposer et un article de loi ne suffit pas à clore un débat de société. Mais il permet de constater que les seins ne sont pas prêts d’être librement dévoilés.

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