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ACTUEL / Climat

Manif’ pour le climat : plaidoyer pour plus de raison et moins de morale

D es dizaines de milliers de personnes, en majorité des jeunes, ont manifesté samedi «pour le climat» dans toute la Suisse romande. Ce deuxième volet après celui du 18 janvier sent le folklore citadin, mais compte aussi de nombreux convaincus. Il serait bon cependant que ceux-ci quittent le terrain moral pour lui préférer celui de la raison.

«Et un, et deux, et trois degrés. C’est un crime contre l’humanité!»

Ainsi, les gens n’ont pas manqué à l’appel pour ce deuxième défilé, désireux d’exprimer leur mécontentement à l’égard du manque de mesures prises par les politiques pour le climat. La population était en effet déjà sortie dans la rue le 18 janvier dernier sous l’appellation de «marche pour le climat». Mais de quelle population parle-t-on? Ce serait un mouvement porté par les jeunes, a-t-on pu lire un peu partout. Sans doute, je le confirme m'étant rendu à la manifestation de Neuchâtel, même s’il est difficile de se faire une idée de la majorité quand on se trouve au milieu d’une foule hétéroclite où, il faut se rendre à l’évidence, il y avait également beaucoup de cheveux plus blancs que blonds.

L’un des slogans lors de la « manif’ pour le climat » le samedi 2 février 2019 à Neuchâtel. © 2018 Bon pour la tête/Jonas Follonier

Au fond, qu’importe, c’est le message qui est important. Nous y reviendrons plus bas. Il reste que les médias font preuve d’un certain jeunisme. Que ne me suis-je esclaffé de rire en lisant le titre d’un éditorial du tout-ménage neuchâtelois Vivre la ville: «Nos jeunes voient loin». Plus béat, tu ne peux pas. Les «vieux» seraient tous des égoïstes, hostiles à l’idée d’avenir et de préservation de notre Terre. Que n’entend-on pas au café des amis et ne lit-on dans la presse!

Le jeunisme de celle-ci, confirmé par l’unanimité hystérique autour de la fillette Greta Thunberg, se marie très bien avec la vision d’une certaine gauche: non seulement les vieux sont hostiles à la survie de la planète, mais pourquoi pas généraliser en disant que les élus de droite aussi, et – allez, ne nous encombrons pas de nuance – les politiciens. La Verte vaudoise Léonore Porchet s’exprimant au Grand conseil est une représentante-en-chef de ce manichéisme: «Je veux parler de la majorité de nous ici présents. Quand je vous entends parler ici […], ces messieurs de droite, dire "on les entend" [ces jeunes], ce n’est pas vrai!» Chère madame, obtenez donc une majorité. Petit hic, qu’elle relève elle-même sans se soucier du paradoxe: «Tous ces jeunes disaient ne plus avoir confiance en la politique. Et ils ont raison!»

Des jeunes apolitiques… vraiment?

C’est l’un des constituants intéressants de cette foule pédestre: les jeunes qui la composent se revendiquent apolitiques. Ont-ils alors la légitimité de râler contre la politique, eux qui sont rares à voter comme je l’ai constaté lors de mes interviews? Bruno, l’un d’eux, m’a dit: «On voit bien que la politique ne fera rien, donc ça sert à rien de s’intéresser à la politique! On doit faire du bruit pour nous faire entendre». Une parole qui ressemble à une réplique de théâtre, même si l’on voit où il veut en venir: de nombreux élus s’acoquinent avec des lobbys, industriels pour une partie d’entre eux. Difficile, dès lors, de leur faire confiance pour prendre les meilleurs choix possible en vue du futur de notre pays.

Cependant, il est tout de même un fait à relever, et pas des moindres. Toute une partie des manifestants romands sont des jeunes socialistes et jeunes verts. Certains ont porté des affiches pour appeler à voter contre la droite et pour la gauche. Petit florilège: «UDC, PLR ne sauveront PAS la Terre #choisistonparlement»; «Nantermod au cachot» (l’élu valaisan peut se rassurer, il fait du bon boulot à Berne vu l’intelligence de ses détracteurs) et le meilleur pour la route: «C’est pas avec la famille Blocher qu’on va sauver la Terre. Majorité éco-socialiste.» On m’a parfois reproché de ne pas assez informer mes lecteurs. Voici une information: il est faux de dire que les manifestants sont apolitiques, certains étant même partisans! Que cela soit dit.

Personne n’est contre le climat

Intéressons-nous maintenant au fond et non à la forme, à la politique et non à la sociologie. La Suisse ne fait-elle rien pour lutter contre le réchauffement climatique? Si, nombre d’initiatives sont prises, à tous les échelons; il convient de les saluer. Au sein du monde politique comme de la société dans son ensemble. Peut-on faire mieux? Oui, beaucoup mieux. En introduisant une taxe sur le carbone, par exemple. C’est précisément l’une des trois revendications des manifestants, sans doute la plus audible, les deux autres étant la création d’un état d’urgence climatique en Suisse et l’élaboration d’une grève mondiale – non, ce n’est pas un sketch de Thomas Wiesel.

Seulement, point important, ce n’est pas avec de la morale que l’on arrivera à se dépatouiller dans cette complexité sans nom. C’est la raison qui doit nous guider. Les manifestants ne respectent pas cette idée: rien que le titre «manif pour le climat» divise les êtres humains en deux camps, comme si quelqu’un pouvait être contre le climat. Le climat est une donnée avec laquelle il s’agit de composer, en prenant en compte les autres, telles que la santé économique de la Suisse ou (à tout hasard) la liberté individuelle. Ce n’est pas dans l’ADN de la Suisse de jouer sa «nuit debout», même en plein jour. Ce qui lui sied mieux, c’est la réflexion avisée, point par point, étape par étape. Marche par marche.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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