keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / AMERIQUE DU SUD

Les vents de la colère

A près le Chili et la Bolivie, l’effervescence populaire a gagné maintenant la Colombie. A chaque pays sa donne particulière. Mais partout la colère monte chez les laissés pour compte et les jeunes. On ne voit pas sur quoi elle débouchera mais il faut la disséquer. Le cas de la Colombie est parlant.

Ce pays paraît pourtant se bien porter. Sa croissance (3,5%) est la plus élevée de la région. Or son jeune président (43 ans), Iván Duque, élu triomphalement en août 2018, a sombré dans les sondages et subit de plein fouet les vagues diverses de mécontentement. Il promettait d’appliquer l’accord de paix avec la guerilla conclue par son prédécesseur, de dépasser la polarisation politique. Or celle-ci paraît soudain à son comble.
Les salariés et les organisation syndicales sont alarmés par des projets de réformes du droit du travail et des retraites. Les universitaires réclament plus de moyens pour l’éducation publique et des emplois qui font encore cruellement défaut malgré la santé de l’économie. L’insécurité est terrifiante dans les territoires que les FARC ont quittés et où l’Etat ne reprend pas pied. La culture de la coca et les trafics de drogue explosent. Les leaders sociaux, d’origine indienne en particulier, sont agressés par des milices d’extrême-droite et parfois touchés aussi par les débordements de l’armée: plus de 100 assassinats entre janvier et novembre de cette année!
Le président et le gouvernement ont paru surpris et démunis devant l’ampleur des manifestations. A Bogota, le couvre-feu a été décrété, l’armée engagée aux côtés de la police. Il faut dire qu’il y eut quelques affrontements violents. Et aussi des opérations d’intox: des centaines d’appels téléphoniques alarmés à la police qui se révélaient sans objet, des vidéos manipulées lancées sur les réseaux sociaux, pures manoeuvres pour semer la panique. Menées par qui? Par les agitateurs de la droite dure selon les uns, par l’extrême-gauche selon les autres.
Les manifestations se poursuivent et le pouvoir cherche le dialogue. Le président Duque accuse ses opposants «d’instrumentaliser le chaos» mais il entame un «débat national» avec les maires, les gouverneurs, les syndicalistes, les étudiants, les comités de grève qui élaborent des listes de revendications concrètes. Vers une sortie de crise à la Macron? On peut en douter. Le pouvoir n’a pas face à lui une mouvance floue, façon gilets jaunes, mais des forces politisées et, pour une part, puissamment structurées.
Où vont le Chili et la Colombie, si longtemps considérés comme des élèves modèles? Leurs gouvernements de droite finiront-ils par désamorcer les colères par des concessions sociales? Ou se durciront-ils au contraire et reviendront-ils à l’époque des autoritarismes policiers? Les systèmes démocratiques de ces pays qui fonctionnent malgré tout survivront-ils et se réformeront-ils? Tous les scénarios sont possibles.
On peut dire cependant que l’avenir se pose dans des termes nouveaux. Car les vieux partis, comme sous tant d’autres latitudes, sont discrédités. A gauche comme à droite. La social-démocratie chilienne a été complètement dépassée devant les aspirations populaires, tout comme la bourgeoisie affairiste. Au Brésil, le parti de Lula s’est disqualifié dans la corruption et n’a plus de vision novatrice; la droite traditionnelle s’est à la fois dispersée et amenée à soutenir bon gré mal gré le populisme ravageur de Bolsonaro. En Bolivie, le système Morales, après de réels succès, s’est auto-détruit par l’obstination de son leader et a fait place à des ultra-réactionnaires qui peineront cependant à se maintenir au pouvoir. En Colombie, il existe des forces centristes novatrices qui peuvent, au plan local, à Medellin notamment, s’enorgueillir de réels progrès. Mais ils sont bousculés d’un côté par une vieille droite qui défend ses privilèges, d’un autre côté par une gauche plus idéologique que pragmatique, plus ou moins acoquinée avec des ex-guerilleros et, pour une part, sympathisante du Venezuela de Maduro et de Cuba.
Dans la tempête qui agite la Colombie, on perçoit des vents très divers, parfois contradictoires. On note cependant un souffle commun à celui du Chili, celui des jeunes, bien formés, qui réclament une plus juste intégration dans la société, des institutions repensées et plus représentatives. Aucun «vieux» parti, ni à gauche ni à droite, n’est en phase avec eux. Ils devront inventer des formations nouvelles, trouver des leaders, sans quoi tôt ou tard leurs élans retomberont piteusement.
Les défis sont gigantesques et vont au-delà de la lutte contre les inégalités. Car globalement, la situation du sous-continent latino-américain, au plan économique, n’est pas réjouissante. Les prix des matières premières, de la terre et du sous-sol, sont en baisse: la Chine, l’Europe et les Etats-Unis restreignent leurs importations. La petite et moyenne agriculture ne prend guère le relais des exploitations à grande échelle. La concurrence industrielle de l’Asie épuise les entreprises locales. Ici et là, en Colombie notamment, des pionniers se lancent avec brio dans les nouvelles technologies et n’ont pas à rougir face aux géants. Mais dans l’ensemble, l’Amérique latine souffre de ses héritages, de ses archaïsmes. Et il faudra plus que des manifestations de rues, aussi massives soient-elles, pour que cette partie du monde, potentiellement si riche, s’impose à sa juste mesure dans la compétition mondiale. Et qu’elle apporte enfin un espoir aux damnés de la terre.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR