keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Pharma

Les lobbys se trompent de cible en attaquant Berset

A u travers de ses lobbys en Suisse, l’entreprise pharmaceutique Vertex, pointe du doigt le Gouvernement et l’Office fédéral de la santé publique dans le but de les faire accepter le remboursement d’un médicament bien trop cher par rapport à ses avantages. Parlementaires et société civile s’allient à l’indignation des pharmas. Ces dernières oublient pourtant de remettre en cause leur propre politique de prix.


Urs P. Gasche Infosperber texte
Diana-Alice Ramsauer Bon pour la tête traduction et adaptation


Lettres aux députés, interpellations, motions parlementaires, questions, lettre ouverte au Conseil fédéral ou encore envoi aux médias de témoignages poignants: des méthodes tout à fait courantes pour les lobbys. Leur but? Faire passer les autorités pour des avares inhumains afin de les faire plier. Le dernier exemple en date concerne le nouveau médicament «Orkambi» de la société pharmaceutique américaine Vertex. Ce médicament traite la fibrose kystique (mucoviscidose), et selon les chiffres de la compagnie, près de 300 personnes pourraient en bénéficier en Suisse.

200'000 francs par patient et par année

L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ne l’a néanmoins pas encore inclus dans la «liste des spécialités» en tant que prestation obligatoire pour les assureurs maladie. La raison: le prix proposé par l’entreprise pharmaceutique américaine est bien trop élevé. En effet, la nouvelle formule proposée par Vertex – qui complèterait la thérapie existante – coûterait huit fois plus que la précédente. Elle grèverait ainsi les caisses maladie de près de 60 millions de francs par an. Sans compter que le traitement est à vie.

Le prix du produit proposé par Vertex – 200'000 francs par patient et par an – serait peut-être justifié… si seulement l’Orkambi améliorait vraiment (et considérablement) la fonction pulmonaire des personnes atteintes de mucoviscidose et qu’il prolongeait de manière significative l’espérance de vie des malades. Cependant, selon les informations fournies par Vertex, ni l’une ni l’autre de ces améliorations n’est prouvée.

Les avantages de ce médicament sont une «légère amélioration» de la fonction pulmonaire – et donc de la qualité de vie –, une réduction du nombre d’admissions à l’hôpital et une utilisation d’antibiotiques moins fréquente. En revanche, les risques à long terme liés au médicament n’ont pas encore été démontrés.

Cela étant dit et selon les connaissances actuelles, on peut donc en conclure que l’Orkambi apporte des avantages par rapport à la thérapie précédente, même si ceux-ci ne sont pas flagrants. A ce stade de la réflexion, qui pourrait refuser d’offrir l’accès de ce médicament aux personnes atteintes de la maladie? Pas grand monde, sauf que. L’OFSP et de nombreux pharmacologues estiment que le coût de 200'000 francs par année est disproportionné par rapport aux avantages prouvés. En conséquence, ce serait à l’entreprise de baisser les prix du médicament, du moins, avant que des bénéfices significatifs soient démontrés.

Les prix exigés à l’étranger? «Secret commercial»!

L’entreprise Vertex justifie ses prix en les comparant à ceux «départ-usine» à l’étranger. Les chiffres présentés sont pourtant fictifs et représentent des valeurs théoriques qui servent à ce que l’on appelle la «comparaison des prix à l’étranger», pratiquée dans de nombreux pays. En revanche, les prix que les caisses d’assurances maladie ou les différentes intermédiaires payent réellement aux entreprises pharmaceutiques sont des données considérées comme «secret commercial». Ils sont néanmoins considérablement plus bas.

Alors que SantéSuisse se félicite que l’OFSP refuse d’inclure ce produit dans la «liste des spécialités» et cela «dans l’intérêt des payeurs de primes d’assurances», le lobby pharmaceutique fait lui beaucoup de bruit au Parlement ainsi que dans le débat public. Plusieurs exemples:

La Société suisse pour la Mucovicidose – par ailleurs financée par les sociétés pharmaceutiques Vertex, Novartis, Vifor et Mylan – a écrit une «lettre ouverte» au Conseiller fédéral Berset.

Selon la NZZ, un groupe de médecins spécialisés dans le traitement des patients atteints de fibrose kystique – qui par ailleurs accepte de l’argent des pharmas – a envoyé un mail à tous les Conseillers aux Etats, dans lequel ils critiquaient durement la position de M. Berset.

Autre pression: Hans Stöckli, membre du Conseil des Etats PS a même soumis une interpellation au Parlement en septembre dernier dans laquelle il exigeait un «accès rapide» à l’Orkambi, une «thérapie innovatrice» pour les malades atteints de mucoviscidose. A noter qu’en tant que président de Geliko, Hans Stöckli représente diverses associations de santé, cofinancées par des sociétés pharmaceutiques. Dans son interpellation, le député s’est par ailleurs bien gardé de mentionner le prix que la compagnie pharmaceutique américaine exige. Dans sa réponse, le Conseil fédéral a déclaré que le prix devait être proportionnel au bénéfice thérapeutique, ce qui n’était pas le cas actuellement.

Si les personnes atteintes de fibrose kystique n’ont aujourd’hui pas accès à ce nouveau traitement, c’est bien de la responsabilité de la société pharmaceutique américaine qui propose le médicament à un coût absolument exagéré. Ce n’est pourtant pas contre eux que les médecins et les lobbys politiques se tournent. Toute la faute est transférée aux autorités. Une erreur de cible bien orchestrée.


L’article en allemand d’Infosperber: «Die Lobby macht Stimmung gegen Berset anstatt gegen die Pharma»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR