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ACTUEL / CRISE POLITICO-SANITAIRE

Les insondables dégâts de la bureaucratie

L e bureaucrate, par définition, a pour un univers un écran d’ordinateur. Et les tableaux qu’on lui a mis sous le nez. Mesure-t-il les vastes conséquences des décisions qu’il tire de ces données? Pas sûr. On peut les juger pertinentes ou pas. Mais les a-t-on considérées au regard de leurs effets? L’OFSP donne plutôt l’image d’une machine lourde, attardée, hésitante, qui tourne sur elle-même.

L’excellent Michel Guillaume en donne une vision détaillée et accablante dans Le Temps, journal peu porté à la polémique. Cet organe, avec ses 600 collaborateurs, ses 160 millions de budget annuel, a notamment pour mission de rapporter l’état du système de santé en Suisse. Or ce dernier patauge avec un appareil informatique désuet. Il accumule les erreurs. Dirigé depuis vingt ans par un homme affable mais dépourvu de vision, apparemment atteint d’un mal courant dans l’administration fédérale: la procrastination. Il prend enfin sa retraite et sera remplacé par une Bâloise que l’on dit énergique. Mais il faudra des années pour mettre la machine sur des rails performants.

On est ici bien au-delà de la polémique sur les masques, bien que celle-ci devienne hypersensible. Les mesures d’isolement du pays le frappent au coeur de sa fonction vitale: les échanges internationaux. Imposer la quarantaine aux voyageurs en provenance de Paris, de la Belgique, de la Grande-Bretagne et d’autres régions, est-ce vraiment une nécessité sanitaire au moment où la pandémie ne fait quasiment plus de morts chez nous? Les avis sont partagés, même chez les experts. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un coup de poignard de plus à une économie touristique déjà exsangue.

Prenez le cas de Genève. Déjà privée d’hôtes asiatiques et américains, la voilà coupée des Parisiens, des Londoniens, des Bruxellois! Sans le brassage international, elle est condamnée à l’asphyxie. Certes lente, non moins nocive. Bizarrement, les Genevois semblent peu s’en préoccuper et ne vont pas sonner les cloches à Berne. Déni peut-être explicable par le nombrilisme, le regard à court-terme. Ou alors par l’ampleur du mal qui fait peur et reculer. Au bout du lac, on préfère s’échauffer sur les pistes cyclables ou sur le tournus à la tête du gouvernement plutôt que de voir en face sur ce qu’il faut bien appeler un désastre.

D’autres régions n’ont pas fini de souffrir du tarissement. Tant d’hôtels, de restaurants, de centres de congrès sont au bord de la faillite. Les réserves permettent de tenir le coup un moment. Pour combien de temps? Et dans le sillage de la décrue forcée, combien de personnes, combien de petites mains se retrouvent sans revenus? Combien de détresses?

Le pan lémanique du pays est économiquement plus atteint que d’autres. Son aéroport est au stade de la respiration artificielle. La fonction même de ses rivages — sans parler de ses montagnes — est perturbée pour des mois, pour des années.

Qui s’en soucie à Berne? Les pères de la nation n’en ont cure. Leurs experts font souffler le chaud et le froid, le regard toujours fixé sur le nombre de «cas». Non plus sur celui des hospitalisés et des décès, moins nombreux que lors des pires passages de la grippe saisonnière. Cette façon de mesurer l’état des pays voisins choque le bon sens: il est tellement évident que les chiffres varient selon l’ampleur des tests, poussés ici, limités là. Décréter une politique de voisinage sur la base de ces tableaux Excel, sans recul ni réflexion, c’est s’enferrer dans une logique erratique.

Il y a peu à attendre d’un bataillon de fonctionnaires prisonniers de leurs habitudes. Pas plus d’une «task force» consultative où les acteurs économiques et sociaux sont sous-représentés. Et les politiques alors? Monsieur Alain Berset pourtant prompt aux coups de menton? Et ses collègues en charge de l’économie et des affaires étrangères? Ils se taisent sur le chapitre, obnubilés eux aussi par des chiffres peu significatifs.

Cette impuissance pose une plus large question. Les ministres sont-ils capables de jugements indépendants face à leur administration? Ou sont-ils déterminés par elle? Certain-es savent marquer leur volonté. Pas à la tête de la santé publique. Cela effraie plus que cela ne rassure.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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