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ACTUEL / Economie

Les cryptomonnaies prennent leurs aises

C 'est une nouvelle aventure dans laquelle l'on est en train de s'engager. Une aventure qui peut complètement moderniser la place financière au point de lui faire oublier le secret bancaire. Ou qui peut lui amener de gros ennuis.

Johann Schneider-Ammann, conseiller fédéral chef du Département de l'économie, n'a pas pour habitude de faire parler de lui à l'étranger. La première fois, c'était à la suite de son fameux discours sur le rire. La seconde est intervenue beaucoup plus récemment: c'est lorsqu'il a qualifié la Suisse de «cryptonation». C'était en janvier dernier à Saint-Moritz face à un parterre de spécialistes et d'investisseurs dans la technologie de la blockchain, ainsi que dans le bitcoin, l'ether et toutes ces autres cryptomonnaies qui font fureur actuellement. Et il a suscité de tels vivats que des journaux internationaux comme le Financial Times et The Economist ont salué sa déclaration.

Johann Schneider-Amman en janvier dernier à Saint-Moritz face à un parterre de spécialistes et d'investisseurs dans la technologie de la blockchain, ainsi que dans le bitcoin, l'ether et toutes ces autres cryptomonnaies qui font fureur actuellement. © Capture vidéo Youtube Patrick Allemann

Pour le coup, la Suisse des affaires et de la finance a pris un sacré coup de jeune, même avec Johann Schneider-Ammann. Pourquoi? Parce qu'elle s'engage beaucoup plus, beaucoup plus loin que la plupart des autres pays dans le territoire encore mal reconnu et peu balisé des cryptomnonnaies. Parce que le reste du monde, qui assiste mi fasciné-mi craintif à l'émergence explosive de ce phénomène, est tiraillé entre l'envie de sauter à pieds joints dans cette nouvelle aventure et celle de fermer la porte pour éviter les ennuis.

Le miracle ukrainien

L'engouement de la Suisse s'est fait en plusieurs temps. D'abord, comme tout le monde, elle a vu débarquer le bitcoin. Elle s'est dite: pourquoi pas. Quelques centaines de commerces ont décidé de l'accepter, puis le sujet est passé au second plan. Mais quelques start-ups se sont développées dans la région de Zoug. Puis un Ukrainien, Vitalik Buterin, venu dans ce petit paradis fiscal de Suisse centrale, y a lancé sa propre cryptomonnaie, l'ether. Lequel a connu rapidement un très grand succès, au point de rivaliser avec le bitcoin.

Enfin, plusieurs start-ups ont fait des levées de fonds via des monnaies virtuelles et ont engrangé parfois de petites fortunes. Ces levées de fonds, que l'on appelle dans le jargon des «initial coin offerings» (ICO) consistent, à la base, à ce que l'entreprise distribue des «jetons» (virtuels) aux investisseurs prêt à leur avancer des francs, des euros ou des dollars bien réels. Faits au début sans cadre légal, ces ICO ont par la suite été encadrés par la Finma, le gendarme de la finance, qui s'est montré beaucoup plus libéral que la plupart des autorités similaires à l'étranger.

Fraudes, manipulations

Depuis, c'est la ruée. Les ICO lancées en Suisse l'an dernier égalent presque en valeur – un demi-milliard de francs – celles qui ont été faites aux Etats-Unis, plaçant notre pays en deuxième place! Les start-ups se multiplient, les ICO aussi. Des sociétés étrangères décident même de se relocaliser en Suisse pour effectuer leurs propres levées de fonds réels contre des promesses virtuelles. Et la Finma n'y trouve rien à redire. Elle a précisé les règles en février dernier, donnant plus de sécurité juridique aux différents acteurs, ce qui va encore accélérer le mouvement.

Ces levées de fonds ne sont pas sans risque. Tout comme la spéculation sur les variations, parfois gigantesques, sur les cours du bitcoin, de l'ether, du ripple, du bitcoin cash et des plus de 1500 autres monnaies virtuelles actuellement en circulation dans le monde, est très risquée. Ces monnaies qui, contrairement au franc, à l'euro ou au dollar, ne sont pas émises par un Etat et sa banque centrale, qui n'ont aucun cours légal, qui ne reposent pas sur la richesse d'un pays ou un stock de matière précieuses, mais sur la simple certitude que quelqu'un, à quelque part, les acceptera comme moyen de paiement ! Des paris immensément risqués donc, mais qui ont pu créer de vastes fortunes lors de la vague spéculatrice de la fin de l'an dernier... et qui pourraient bien en créer d'autres à l'avenir.

Des paris qui s'écrasent aussi en raison de fraudes et de soudaines chutes de confiance. La Corée du Sud a ainsi interdit les échanges anonymes de monnaies virtuelles après avoir découvert plusieurs cas de blanchiment d'argent. Mais c'est dans les pays à régime autoritaire que la méfiance est la plus forte, à commencer par la Chine et la Russie, qui y voient le moyen de contourner les contrôles de l'Etat.

Le boulevard est donc grand ouvert pour la finance helvétique pour exploiter un nouveau filon, damer le pion à quelques concurrents (on pense à Londres notamment), et faire oublier les années de déprimes ayant suivi la fin du secret bancaire. A la condition d'oser prendre quelques risques et, surtout, de garder la tête froide. Sinon, c'est une nouvelle crise qui pourrait frapper durement la Suisse. Et qui pourrait amener Johann Schneider-Ammann à rire... jaune.

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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