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ACTUEL / DRÔLE D'ÉPOQUE

Le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal

D ans la foire pandémique des infos et des bobards, il devient diablement difficile d’y voir clair. La science a certes un socle fiable de certitudes, mais aussi tout un champ de doutes et d’interrogations. Et si l’on ajoute à l’exercice une couche de morale sur les bons et les mauvais comportements, alors commencent de vives chamailles. Avec des fissures jusque dans les familles, entre amis, entre médecins, entre obéissants et récalcitrants.

Pour qui jette un œil de part et d’autre de la Sarine, le contraste est troublant. Depuis quelques semaines un vaste débat autour de l’ampleur réelle de la fameuse maladie agite la Suisse alémanique. Or il ne déborde quasiment pas chez les Romands. Des réfractaires plus ou moins autorisés à la version officielle, il y en a eu partout depuis le début. Mais là, la divergence de vues se corse. A haut niveau.

Tout est parti d’une interview retentissante de l’épidémiologiste, professeur et médecin-chef de l’hôpital de St.Gall, Pietro Vernazza. Que dit-il en substance?

  • depuis des années, des coronavirus se propagent chez les humains. Le dernier en date, aussi particulier soit-il, ne disparaîtra pas. Nous devons vivre avec lui comme avec les autres.
  • le port des masques, la distance, le traçage ne résoudront pas le problème.
  • les infections se multiplient mais les défenses immunitaires se renforcent dans la population. A preuve, le nombre d’hospitalisations et de décès diminue.
  • les jeunes qui portent le virus le maîtrisent bien, souvent sans s’en rendre compte
  • . Même si quelques-uns n’y survivent pas, comme c’est aussi le cas avec la grippe. Les personnes âgées doivent se protéger. Tout en sachant qu’il est naturel que beaucoup décèdent en raison d’un virus ou d’un autre. « La mort n’est pas à priori le pire dans la vie. »
  • sans critiquer ce qui a été fait, il plaide pour un nouvel examen de la stratégie. Des tests à grande échelle et des quarantaines ont un coût considérable et ne sont pas une réponse à long terme.
  • on sait aujourd’hui qu’il n’y aura pas en Suisse entre 30’000 et 100’000 morts comme certains l’avaient prédit au début. Si l’on considère que 90 % des porteurs ignorent qu’ils le sont, on peut dire que la létalité est dans l’ordre de grandeur d’une grippe saisonnière. Le virus est moins dangereux qu’on le considère généralement.

Des dizaines de médecins alémaniques ont fait connaître sur divers sites leur accord avec cette vision. Dans une interview, la conseillère d’Etat zurichoise Jacqueline Fehr rejoint, sans le citer, le professeur Vernazza: «Je n’aime pas quand la recherche du risque zéro est placée au-dessus de tout et légitime tout. J’ai la conviction politique qu’une situation exceptionnelle ne doit pas être une raison pour édicter des règles de conduite sans limite de temps. Oui, je l’admets: je crains qu’à un moment donné, nous oubliions à nouveau de lever les restrictions. Parce que nous nous y sommes habitués et parce que personne n’a le courage d’égratigner l’aspiration à la sécurité.»

La Task Force fédérale a en revanche vivement réagi contre les assertions du professeur Vernazza. Ce cercle d’experts refuse toute stratégie basée sur la «contamination différenciée», sur le développement d’une immunité collective. Elle serait «antidémocratique». Le choix de la politique des tests, des quarantaines et du port du masque est maintenu. La Suisse s’inscrit en fait dans une controverse internationale entre les tenants de cette ligne et ceux, peu nombreux, de la stratégie suédoise. Entre ceux qui misent tout sur les mesures anti-contagion et ceux qui espèrent voir apparaître peu à peu une forme d’immunité collective face à ce virus. Il faudra du temps et du recul pour tirer un bilan clair, aux plans sanitaire et économique.

Le débat s’anime aussi en Allemagne. Constatant que les partis, au pouvoir ou dans l’opposition, ne s’en saisissent pas, des médecins ont créé une «commission extraparlementaire d’enquête sur le Corona» pour s’interroger sur les décisions prises et à venir. Toutes sortes de voix critiques se font entendre. Rien de tel en France. Ce qui explique peut-être la différence d’approche entre Romands et Alémaniques.

On aimerait bien entendre aussi les spécialistes, quelle que soit leur tendance, sur les chiffres de la mortalité, qui font peur jusque chez nous, dans certains pays, les Etats-Unis et le Brésil en tête. Une hypothèse émise là-bas paraît convaincante. Le virus tue d’abord les plus pauvres qui vivent dans des conditions d’habitat déplorables, souvent sans eau, qui de surcroît s’alimentent mal, sans fruits ni légumes. Leur mauvais état de santé les expose particulièrement, c’est l’évidence. A propos, pourquoi si peu de conseils, dans les communications officielles, sur les diverses façons de renforcer le système immunitaire?

S’écharper entre tenants de vérités opposées, entre bons et mauvais citoyens, ne fait que pourrir un climat déjà lourd. Ouvrir le débat en revanche stimule au moins les méninges, faute de développer l’immunité… qui nous préservera à jamais de la mort.


 

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