keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Migrants

Le syndrome de résignation, des clés pour comprendre ce mystérieux mal suédois

Q ue penser d’une maladie qui n’existe qu’en Suède, ne frappe que des enfants de migrants et guérit quand leur famille se voit accorder un permis de séjour? Le syndrome de résignation n’est pourtant pas une simple arnaque. Il illustre, explique le psychiatre Théodore Hovaguimian, la puissance de l’inconscient et son talent à fabriquer des symboles forts à certains moments de l’histoire des sociétés. Lecture d'un phénomène qui fera bientôt l'objet d'un documentaire suisse.

Ils sont comme la belle au bois dormant: vivants mais comme morts. Profondément endormis, mous comme des poupées de chiffon, incontinents, insensibles à la douleur, nourris par sonde. Et pourtant, ils ne souffrent d’aucun mal organique identifiable. Depuis presque vingt ans, la Suède contemple, effarée, le mal mystérieux qui frappe des dizaines d’enfants de réfugiés par an. On l’appelle le syndrome de résignation.

Caractéristiques: il touche uniquement des enfants de certaines communautés, à savoir originaires de pays d’ex-URSS ou d’ex-Yougoslavie, avec une surreprésentation des communautés ouïghours et roms. Il survient après que la famille se soit vu refuser le droit de rester en Suède par les services de l’immigration. Et il guérit après que ces mêmes services soient revenus sur leur décision. Enfin; à ce jour, le syndrome de résignation n’est documenté que sur sol suédois…

L’étrange épidémie a ébranlé le royaume, le roi lui-même s’est dit bouleversé. Survenue suite au durcissement de la politique d’asile – notamment vis-à-vis des ressortissants de pays qui ne sont pas en guerre – elle a été interprétée en Suède comme une métaphore à portée morale: voilà ce qui arrive à un pays qui abandonne ses valeurs humanitaires. Sous pression de la communauté médicale et de l’opinion, les services migratoires ont infléchi leur politique.

Fascinant à bien des égards, le syndrome de résignation a attiré en Suède la fine fleur du journalisme mondial*. Il fera bientôt l’objet d’un film suisse: le projet de sa réalisatrice Déa Gjinovci a remporté le prix RTS «Perspectives d’un doc 2018».

Le projet Réveil sur Mars de la jeune réalisatrice Déa Gjinovci sera réalisé pour la télévision. © Déa Gjinovci


Nous avons cherché des clés pour le décrypter auprès du psychiatre et psychothérapeute genevois Théodore Hovaguimian, auteur d’un livre sur la dépression masculine**. Conversation sur un étrange objet clinique, à mi-chemin entre psychiatrie et symbolisme politique.


Les enfants atteints du syndrome de résignation ne sont pas des simulateurs, il y a unanimité de la communauté scientifique sur ce point. Et pourtant, physiquement, ils n’ont rien: comment est-ce possible ?

Cela s’appelle le syndrome de conversion. La conversion est celle d’une douleur morale en mal physique: quand l’âme souffre intensément sans pouvoir s’exprimer, c’est le corps qui crie. L’exemple historique le plus célèbre de conversion est peut-être celui des hystériques de Charcot, au 19e siècle. Profil type: une jeune femme que l’on force à épouser un vieil homme dont elle ne veut pas, qui se retrouve, sans aucune lésion neurologique identifiable, paralysée des deux jambes et de là incapable d'accomplir ce devoir.  Elle ne le fait pas consciemment, mais elle se met en quelque sorte en état d’auto-hypnose. Plus près de nous, on peut citer le cas de ces réfugiées cambodgiennes aux Etats-Unis dans les années 1980, devenues aveugles, sans aucune atteinte organique, après avoir vu des membres de leur famille torturés sous Pol Pot. Le pouvoir de l’inconscient sur le corps est énorme, il peut aller jusqu’à la mort. Voyez cet autre exemple historique célèbre: un marin resté enfermé dans une chambre froide, qui meurt de froid par la seule force de l’auto-suggestion. En effet, la réfrigération n’était pas enclenchée…

Pour en revenir au syndrome de résignation, il me fait surtout penser à une nouvelle lecture de la dépression apparue ces dernières années, dans une perspective évolutionniste.

Expliquez-nous.

La réflexion part de l’observation animale: dans beaucoup d’espèces, notamment d’oiseaux, face aux plus forts qui se livrent à des démonstrations de puissance, les plus faibles cèdent le territoire pour aller faire leur nid ailleurs. Mais il arrive, notamment en captivité, que la retraite soit impossible: c’est une situation de défaite sans issue. Pris au piège, les vaincus entrent alors dans un état de prostration profonde. Et cela jusqu’à ce qu’un individu secourable leur vienne en aide: ils reviennent alors à la vie. Le sentiment d’être piégé dans une défaite sans issue est au cœur de la dépression. L’état de prostration est à la fois une défense contre l'épuisement avec le risque de mourir et un appel à l’aide. Il est porteur d’un bénéfice secondaire, c’est la raison pour laquelle la prédisposition génétique à la dépression n’a pas été éliminée par la sélection naturelle comme une simple tare: elle permettrait de se mettre en pause afin de se sauver plus tard, lorsque ce n'est pas trop tard. Comme le dit avec humour cette vieille sagesse: "Ne cède pas au désespoir, il ne tient jamais ses promesses." 

S’il puise dans des fonctionnements aussi universels, comment expliquer que le syndrome de résignation s’observe uniquement en Suède?

D’après les informations à disposition, une réponse plausible pourrait être: parce que, en Suède, le cri muet de ces enfants a été entendu. Le symbole porté par leur symptôme a été thématisé, la communauté médicale s’est émue de leur sort, il y a eu de grands débats et le gouvernement, sous pression de l’opinion, a cessé d’expulser ces familles. Les enfants qui ont réussi à éviter ce sort à leurs parents et à leur fratrie sont en quelque sorte devenus des héros, ce qui en a entraîné d’autres à faire comme eux.

Le mal semble en effet se propager sur le mode de la contagion: de voisin à voisin, de sœur à sœur…

Les symptômes de conversion font souvent l’objet d’épidémies, comme celle d’hystérie féminine au 19e siècle. On peut aussi évoquer ce qu’on appelle l’effet Werther, par allusion à l’épidémie de suicides chez les jeunes gens qui a suivi la parution de Les souffrances du jeune Werther de Goethe.

Et l’aspect culturel de la conversion? Le syndrome de résignation ne touche que des communautés bien définies, comme s’il s’agissait d’une langue parlée par les uns et pas par les autres…

La conversion n’advient que dans certaines conditions, notamment une certaine ignorance des mécanismes psychiques. Dans nos sociétés imprégnées de culture psy, tout le monde sait que les symptômes «sine materia», sans base organique, sont d’origine psychique. Du coup, on observe bien ici et là des manifestations psychosomatiques, mais une épidémie spectaculaire comme celle du syndrome de résignation serait peu plausible donc improbable. En d’autres termes: un Suédois ou un Suisse, piégés dans une situation de défaite sans issue comme ces enfants de migrants, feront une dépression franche ou se suicideront mais n’auront pas de sydrome de conversion.

Il y a aussi la dimension symbolique de ce syndrome, qui est puissante, voire fascinante: une métaphore de la crise des consciences face à la tragédie migratoire. Si je reprends le parallèle avec l’épidémie d’hystérie au 19ème, on peut dire qu’elle traduisait les souffrances que les femmes n’étaient plus prêtes à subir à ce moment-là de l’Histoire?

Effectivement. L’inconscient est une grande fabrique à symboles. Les rêves en sont la preuve au niveau individuel, tout comme certaines maladies ont une fonction symbolique également au niveau collectif.

La thèse dominante en Suède est que le seul traitement contre le syndrome de résignation est un permis de séjour. Mais un pédiatre à contre-courant, cité par le New Yorker, fait remarquer qu’en réalité, on n’a pas sérieusement essayé autre chose. Se pourrait-il que le discours des médecins contribue à entretenir la maladie de ces enfants ?

C’est fort probable. Si tout le monde dit: cet enfant ne sortira pas de son état de prostration avant qu’une issue ne soit trouvée à la situation de sa famille, il est en quelque sorte encouragé à entretenir son symptôme. Où l’on voit, comme l’explique le psychologue canadien Paul Bloom, que l’excès d’empathie peut aussi, parfois, avoir des effets contre-productifs: le bénéfice secondaire pour ses proches peut se révéler un maléfice pour l'enfant. 

Mais ces enfants réussissent à sauver la situation de leur famille! En plus, depuis que le bureau d’immigration suédois a adouci sa politique, les cas de syndrome de résignation ont diminué: tout va bien, en somme…

Je crains que les choses ne soient pas aussi simples. Sur le moment, pour ces familles, l’obtention du permis de séjour a toutes les apparences de la meilleure issue possible. Mais que sait-on du devenir de ces enfants? Du fait qu’ils ont joué ce rôle, ils pourraient bien se retrouver condamnés à être des sauveurs toute leur vie. C’est ce qu’on appelle la personnalité Atlas, du nom de ce titan qui portait la voûte céleste sur ses épaules faute de quoi, le ciel devait tomber sur la tête de ses congénères. Ce n’est pas tout en effet d’obtenir un permis de séjour, encore faut-il que le père trouve du travail, que la mère ne tombe pas en dépression, que le grand frère ou la soeur trouvent leur place dans la société suédoise... L’enjeu, c’est l’intégration, et la capacité des pays d’accueil de l’assurer ou non. A long terme, notre héros risque de se trouver appelé à bien d’autres sauvetages.

Vous parliez tout à l’heure de la prédisposition génétique de l’être humain à la dépression: ce n’est donc pas une maladie purement occidentale?

Une maladie de l’homme blanc et nanti: c’est ce qu’on a cru, au début du siècle dernier. Mais c’est faux: nous savons aujourd'hui que la dépression est un syndrome universel qui touche toutes les cultures et toutes les classes sociales. C’est dans ses manifestations qu’elle diffère. Certains symptômes sont constants: la baisse d’énergie, la perte d’intérêt. Mais les baisses d’humeur, elles, prennent des formes très variable. Nous sommes habitués à les associer à la tristesse et aux larmes. Mais dans les cultures où l’expression des émotions n’est pas encouragée, ou simplement chez les hommes qui ont appris à ne pas pleurer, elle peut passer par d'autres symptômes: l'irritabilité, la violence, les transgressions, les abus de substance. Cela rend l’appel à l’aide particulièrement difficile à déchiffrer et plutôt repoussant. 


*Lire notamment le remarquable reportage du New Yorker sur le phénomène.

**La Dépression masculinede Théodore Hovaguimian, Médecine et Hygiène, 2012

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR