keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Suisse

Le service citoyen, une impasse politique?

L e 1er août dernier, l’association ServiceCitoyen.ch publiait sur son site internet le texte de base de son initiative à venir. L’objectif? Ouvrir le service obligatoire aux femmes et élargir les domaines de compétences au sein de celui-ci. A l’origine de cette idée, des jeunes engagés, plutôt du côté du centre-droit. Tour d’horizon.

L’atmosphère du site ServiceCitoyen.ch est helvético-helvétique: notre œil est frappé par la grande image d’un croisement entre deux vallons, avec un petit hameau en contrebas et des rayons de soleil. Un cliché de carte-postale qui n’est pas sans rappeler l’imaginaire suisse qui s’est construit autour de la figure d’Heidi. Un texte qui commence par l’évocation de la devise nationale «Un pour tous, tous pour un». En contraste avec cette suissitude, une approche moderne et un brin moralisante: «Nous – l’association ServiceCitoyen.ch proposons de réinventer l’obligation de servir sous la forme d’un service citoyen replaçant l’humain et la nature au centre».

La proposition est claire: il s’agit d’ouvrir l’engagement pour la collectivité à tous les citoyens suisses, hommes ou femmes, et de maintenir dans le panel de services possibles l’armée, la protection civile et le service civil tout en élargissant la gamme d’options en y incluant d’autres formes d’engagements jugés d’intérêt public. Sont concernés les pompiers volontaires, voire des activités associatives ou des mandats politiques communaux. Une conception très large de l’esprit de milice, qu’il s’agit pour les initiants de restaurer, de renforcer et de moderniser, puisque la milice est un pilier fondamentale de la Suisse qui permet de résister aux pressions de la «concurrence culturelle mondiale» et ranimer le feu de l’entraide et de la cohésion.

Un soutien du centre

L’idée, née en 2011 et ayant débouché après huit ans sur un texte minimaliste que l’on trouve sur le site et qui s’ouvre à la collaboration citoyenne, a tout du groupe de réflexion. D’ailleurs, le think tank «Avenir Suisse» présent dans le profil des co-présidents du comité d’initiative a publié en 2018 une série de dix articles ayant pour but de réfléchir à l’instauration d’un service citoyen. Si, selon le quotidien 24 heures, la proposition «séduit des élus de tous les partis»1, cela ne veut pas dire pour autant qu’elle séduit tous les partis, à savoir leur base. Ne parlons même pas de leur direction. Pour l’heure, seuls les jeunes PBD, les jeunes évangéliques et les jeunes vert’libéraux soutiennent officiellement la démarche de ServiceCitoyen.ch.

Pourtant, comme nous l’a confirmé au téléphone la co-présidente de l’association Noémie Roten, la semence originelle de ServiceCitoyen.ch était composée de membres ou de sympathisants des jeunes libéraux-radicaux. Aujourd’hui, comment expliquer que cette jeunesse de parti ne les soutienne pas (encore) officiellement? «Une frange plus libertarienne semble prendre de l’importance au niveau national», estime Noémie Roten. «Ses partisans assimilent toute obligation de servir à de l’esclavage, ce qui peut expliquer que certains JLR de cette sensibilité n’appuient pas la démarche». Le comité d’initiative compte cependant déjà des représentants de tous les partis, dont des jeunes PLR à l’instar du neuchâtelois Michele Barone et de la fribourgeoise Johanna Gapany.

L’absence de soutien officiel du côté des socialistes a quant à elle des causes évidentes: une vieille rhétorique antimilitariste, d’une part, et d’autre part l’idée qu’on ne peut pas imposer un nouveau devoir aux femmes s’il n’y a pas d’abord une égalité réelle entre les deux sexes, notamment sur le plan des salaires. Noémie Roten, elle, refuse cette façon d’envisager les choses: «On ne compense pas une inégalité par une autre. Un service citoyen valoriserait l’engagement au bénéfice de la collectivité que fournissent déjà nombre de femmes. En reconnaissant les femmes comme citoyennes à part entière − en droits et devoirs − il fait avancer la cause de l'égalité dans les faits.»

Ce type d’argumentations aura-t-elle des chances de séduire à gauche du centre-gauche? Rien n’est moins sûr. Et il va sans dire que l’idée d’un service universel, déjà rejetée dans le monde politique aussi bien au niveau national que dans les cantons, se heurte à toute une droite qui ne veut pas entendre parler d’un autre modèle que celui de l’armée. Quand bien même une clause du texte précise que les effectifs de l’armée doivent être garantis et que ce sera au parlement de définir les modalités en cas de oui à l’initiative. Au final, cette proposition comptant sur un appui politique seulement du côté du centre2, qu’en sera-t-il de l’opinion du peuple? Le pari est lancé. L’occasion sera donnée de voir si les Suisses sont encore attachés à l’esprit de milice.


1https://www.24heures.ch/lematindimanche/accueil/service-citoyen-tient-chance-historique-s-imposer/story/20886286

2 A noter que les jeunes PDC décideront s’ils soutiennent ou non cette initiative le 14 septembre prochains. La conseillère fédérale Viola Amherd, comme nous l’apprend le 24 heures, s’est dite en faveur d’une telle idée.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR