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ACTUEL / Entretien

Le jeunisme politique préconisé par Peter Knoepfel

D ans un petit texte de proposition publié en janvier, le professeur d’université Peter Knoepfel préconise un droit de véto des jeunes. Pour tous les sujets fédéraux, une nouvelle majorité devrait être atteinte en plus des règles déjà existantes: la majorité des Suisses de moins de 45 ans. Nous l’avons appelé pour en savoir plus sur sa démarche et avons été sidérés par son vide argumentatif.

Les marches pour le climat séduisent. Certains y voient une démonstration nécessaire de ras-le-bol envers l’inaction des politiciens, d’autres la preuve que les jeunes se mobilisent pour leur avenir. A l’Université de Lausanne, le professeur honoraire en politique publique et durabilité Peter Knoepfel va plus loin: partageant l’idée des manifestants selon laquelle le parlement ne fait rien pour sauver le climat, il considère également que la majorité des votants en Suisse ont plus de 45 ans et ne seront donc pas concernés par les décisions qu’ils prennent pour le futur du pays. Selon lui, il faudrait donc doubler les voix des jeunes, comme nous l’apprend Republik.

Une extension de la démocratie?

Quels sont ses arguments? Dans son texte, Peter Knoepfel est clair sur sa motivation principale: «les scrutins contiennent de plus en plus de réponses à des problèmes décisifs, dont la solution n'interviendra que dans un avenir plus ou moins lointain, ce qui affecte en tout cas beaucoup moins les plus de 45 ans que les jeunes électeurs. La politique énergétique, la réforme des retraites et la politique climatique en sont des exemples récents.» N’est-ce pas là estimer d’une façon très pessimiste que les votants pensent à leur nombril avant de penser au bien commun? Nous posons la question au professeur, qui semble sûr de sa réponse: «La pensée matérialiste est plus présente chez les personnes âgées que chez les jeunes. De même, le court terme prévaut. Avec l’âge, on n’est moins concerné de facto.»

Suivons cette logique, somme toute intéressante. En tant que Valaisan d’origine, j’ai pu entendre à plusieurs reprises qu’il y avait quelque chose d’illogique à ce que les rats des villes décident comment les rats des champs doivent aménager leur territoire. Faudrait-il donc prendre au sérieux cette question et faire en sorte que les personnes concernées par un scrutin soient des votants VIP? On voit bien le problème: il faudrait dès lors juger au cas par cas quelle partie de la population est touchée par telle votation et donner par exemple une double voix aux homosexuels quand on se prononce sur le mariage gay, ou aux femmes quand l’objet du vote est le remboursement de l’avortement. Peter Knoepfel nous répond:

«Une génération, ce n’est pas une communauté close. Chacun, normalement, passe par ces deux tranches d’âge au cours de sa vie. En étendant cette logique à d’autres groupes de la société, comme les femmes, les campagnards, les LGBT, etc., nous arriverions à une forme de corporatisme. Ce que ma proposition créée, ce ne sont pas des sous-groupes. Le seul grand groupe que je prends en considération, à savoir les moins de 45 ans, c’est pour une raison de justice intergénérationnelle. D’ailleurs, je n’étends pas cet outil aux seuls domaines qui concernent cette tranche d’âge, mais bien à tous les sujets de votation fédéraux.»

Ce que propose le professeur serait-il alors une extension de la démocratie? Une prise de conscience de la nécessité de viser la durabilité? Comme nous le dit Peter Knoepfel, «il est intéressant de constater que les jeunes manifestants, par exemple, ne parlent même pas d’eux, mais de 'leurs enfants'». C’est pourquoi l’universitaire, qui ne cache pas le côté engagé de sa démarche, considère que la Suisse a une carte à jouer avec cette question. «Un pays qui vote à de si nombreuses reprises au cours d’une année peut montrer l’exemple d’un renouveau démocratique.»

L’abstentionnisme des jeunes

Si la proposition entend aller dans le sens de la durabilité, elle se heurte cependant à une réalité bien connue en Suisse: les jeunes de 18 à 25 ans sont très peu à voter. Selon les informations de Barry Lopez, porte-parole romand d’easyvote, seuls 30% des jeunes de cette tranche d’âge en moyenne participent aux votations à l’échelon fédéral. N’est-ce pas un cadeau paradoxal d’offrir une double voix, y compris à des citoyens qui sont nombreux à ne pas exercer leur droit politique le plus élémentaire? «Le taux de votation très faible auprès des 18-25 ans en Suisse est un problème général auquel il faut trouver des solutions. Cependant, il ne reflète pas la politisation des jeunes suisses dans son ensemble.»

C’est en effet dans les manifestions pour le climat, notamment, que le professeur voit un phénomène réjouissant pour l’évolution politique de notre pays. «Je pense qu’il faudra attendre une vingtaine d’années pour que des propositions comme la mienne trouvent leur écho. Les manifestations pour le climat ne font que commencer et participent d’une nouvelle façon de penser la politique.» Un nouveau système politique, c’est le cas de le dire. Car le modèle suisse repose sur une chose qui peut sembler un peu ringarde à certains et sentant le vieux radicalisme de 1848: la démocratie. Les institutions helvétiques, il est utile de le rappeler, reposent sur le principe démocratique «un individu, une voix» et le principe fédéraliste de la majorité des cantons. Pas sûr que la proposition de Peter Knoepfel participe du même esprit.


Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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