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ACTUEL / Banques

Le Crédit suisse censure le cinéma

R appel: dans notre article du 3 septembre, nous révélions une curieuse affaire: l’organisme romand d’aide au cinéma (Cineforom) a versé sur le compte de la société de production CAB, à Lausanne, une somme de 18'000CHF pour l’écriture d’un scénario de la cinéaste valaisanne Marie-Laure Baggiolini. Le Crédit suisse a refusé la transaction, parce qu’il s’agit d’un reportage sur une organisation humanitaire à Alep, en Syrie. Après plusieurs démarches, la banque a confirmé sa décision. Elle prétend appliquer des sanctions internationales.

Et gare aux cinéastes voyageurs! La lettre précise que l’établissement met son nez dans tout ce qui touche, de près ou de loin, non seulement à la Syrie mais aussi à Cuba, à l’Iran, au Soudan, à la Corée du nord et à la Crimée.

De quelles sanctions parle-t-on? Il y a celles des Etats-Unis, qui frappent ces pays à l’extrême, celles des Nations Unies et de l’Union européenne, beaucoup plus restreintes, et enfin celles qu’a prises la Suisse. Les seules qui devraient être applicables à un établissement helvétique. Elles ont été prises en 2011 à l’endroit de la Syrie, et plusieurs fois complétées et assouplies. A propos des flux financiers, ces sanctions sont précises. Elles mettent à l’index un certain nombre de personnalités syriennes et elles interdisent les transactions financières directes avec la Syrie. Cependant, rien dans ces textes ne permet de viser la production d’une œuvre qui parle de ce pays maudit.

En Suisse, on aime bien brandir sa prétendue souveraineté. En l’occurrence, on voit une banque qui va au-devant des vœux supposés du gouvernement américain. Autrement dit, elle applique le droit des Etats-Unis et non pas celui du pays où elle a son siège.

Jusqu’où cela ira-t-il? Le journal qui enverrait un journaliste en Syrie serai-t-il mis à l’index par le CS? L’éditeur qui consacrerait un livre à ce sujet subirai-t-il le même sort? On est en plein délire paranoïaque.

La lettre (publiée ci-dessus) est claire: c'est un refus. Mais ce n’est pas tout. Deux jours plus tard, elle a été suivie d’un courrier dans lequel l’agence du CS pose toutes sortes de questions sur l’activité de CAB-productions. Le nombre de documentaires produits, leur coût, les sujets abordés: «Est-ce que c’est le premier reportage que vous pensez faire dans un pays à risques?», etc… Qu’une banque mette ainsi un client sous surveillance pour s’assurer que ses centres d’intérêt soient politiquement corrects paraît inimaginable. C’est pourtant une réalité.

La somme en question a été retournée à la BCV, qui l’expédiait. Reste à souhaiter que celle-ci trouvera un moyen de verser cet argent à la réalisatrice, plus que jamais attachée à son projet.

Le Crédit suisse dit s’orienter de plus en plus vers le soutien aux PME. Le traitement inquisitorial subi par CAB, cliente de longue date (35 ans de relations!), fera réfléchir les autres entreprises qui attendent de leur banque un minimum de discrétion et de bon sens.

Le porte-parole romand du CS, informé du cas, n’a pas souhaité s’exprimer. Du moins pas publiquement.


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