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Republik / Zurich

Le bordel parfait

A ujourd'hui encore, les travailleuses du sexe sont marginalisées, plaintes ou carrément méprisées. Il est grand temps de modifier notre rapport à la prostitution.

Cet article de Brigitte Hürlimann a été originellement publié dans Republik le 17 janvier 2020. Traduit par Marta Czarska.


Prologue: des préjugés et une vision

Sur le mur de la maison, une image de femme. Elle nous tourne le dos, nous ne voyons pas son visage, nous ne savons pas si elle sourit ou si elle pleure. Elle porte une légère robe d’été, a des cheveux mi-longs, elle est dessinée en noir et blanc, à coup de traits simples, aux trois quarts abîmée, effacée, souillée. La cigarette dans sa main gauche a à peine survécu aux attaques, mais il reste encore les contours du petit sac main tenu dans sa main gauche. Le dessin montre une prostituée.

Jadis, elle attirait les amateurs de culture vers l’hôtel Rothaus dans la Langstrasse à Zurich. Elle indiquait le chemin vers l’installation de l’artiste mexicaine Teresa Margolles, au premier étage, dans la chambre d’angle 101, avec le petit balcon: là où se trouve désormais le coeur de la rédaction de Republik. En été 2016, alors que Republik n’existait pas encore et que le festival d’art Manifesta se tenait à Zurich, Margolles commémorait au Rothaus la victime d’un meurtre. Karla avait 64 ans, son véritable nom était Hilario Reyes Gallegos et elle travaillait comme prostituée transsexuelle au nord du Mexique, dans la ville-frontière Ciudad Juárez.

Karla avait été tuée à coups de pierres quelques mois avant le Manifesta. Elle aurait dû participer à l’événement culturel, il était prévu qu’elle soit là pour parler avec les visiteurs et échanger avec ses collègues sur ses expériences et ses opinions. Mais elle n’a pas pu arriver jusqu’à Zurich.

Que lui auraient raconté les travailleuses du sexe d’ici? Les putes, les dominatrices, les escort-girls, les artistes érotiques, les travestis, les masseuses, les fleurs de pavé? Peut-être ceci: qu’en Suisse la prostitution est un commerce légal depuis 1942. Qu’il n’y a, pourtant, pas de reconnaissance de la société et pas d’égalité des droits. Qu’en Suisse, certes, on ne se fait pas tuer à coup de pierres, mais que l’on est punie par les regards, le mépris et le dédain.

Chez nous, les prostituées sont marginalisées. En marge de la société et des villes, reléguées dans les terrains vagues et les zones industrielles, derrière des cloisons protectrices. Nous ne voulons pas les voir, nous ne voulons rien savoir d’elles, nous ne voulons pas leur parler. Nous les estampillons soit comme victimes, soit comme trouble-fêtes; elles sont tout, sauf des habitantes comme les autres de ce pays. Nous les enfermons dans un carcan de réglementations et de contraintes, les privons d’air, nous les soumettons à un chaos de contradictions. Nous les reléguons aux bas-fonds.

Il ne devrait pas en être ainsi. Il est grand temps d'imaginer une nouvelle vision, une nouvelle approche, un élargissement des horizons. Dans l'idéal, nous réadmettrions les travailleuses du sexe dans la société, au milieu de la ville. Nous travaillons à côté d’elles, nous apprendrions à les connaitre, nous nous laisserions inspirer par elles, prendrions un café avec elles, envoyons nos enfants dans les mêmes crèches et écoles. Nous sommes voisins et personne ne doit avoir à se cacher.

Ce changement est possible. A condition de bien vouloir mettre de côté nos préjugés et de leur ouvrir l’espace public. Pour démontrer qu’il est possible d'avoir un autre rapport au travail du sexe, faisons une expérience de pensée. Créons le bordel parfait.

Il ne faut pas plus que 6 - audacieuses - étapes.

1. Trouver le bon immeuble au bon emplacement

Le plan idéal pour notre expérience: nous transformons l’hôtel Rothaus en bordel parfait. Après tout, il porte en lui cette histoire, il est bien placé au coeur de Zurich, proche de la gare, entouré de bistrots, bars de rencontres et de boites de strip-tease. L’immeuble d’angle, plus que centenaire, avec sa façade de brique rouge typique sur laquelle demeurent les restes d’un dessin de prostituée, devait être l’endroit idéal. C'est ce que nous pensions.

On imaginait aisément que dans la petite maison annexe, dans la cour intérieure, il pourrait y avoir des pièces de séjour et de travail pouvant être louées à des prix corrects aux travailleuses du sexe. Le bordel parfait montrerait la bonne voie par l’exemple et serait le contraire des loyers usuriers exigés aux travailleuses du sexe dans le quartier de la Langstrasse: des prix absolument effroyables pour des trous à rats.

Mais les travailleuses du sexe auxquelles nous avons parlé n’étaient pas intéressées. L’hôtel Rothaus, disent-elles, n’est pas le bon endroit pour le bordel parfait.

Deux d’entre elles, Lady Kate et Rosamaria, sont prostituées depuis de longues années, indoor et outdoor. Depuis peu, elles conseillent leurs collègues de travail pour le compte du Centre d’assistance aux migrantes et aux victimes de la traite des femmes (FIZ). Elles parcourent les rues et les clubs en tant que «pairs».

Rosamaria, spécialisée dans un travail du sexe classique, imagine plutôt un bordel dans les montagnes: «Les clients suisses aiment la montagne et le bois. Le bordel parfait devrait donc être en hauteur, de style chalet ou maison paysanne. En plus, ça existe déjà, et ça marche très bien, je connais ce genre d'endroit. Bien sûr, c'est excentré, mais les femmes peuvent y passer la nuit et il n’y a pas de descentes constantes. Le travail n'est pas stressant et permet aux travailleuses du sexe d’aller vers les hommes en toute confiance. En général, les conditions de travail sont bonnes dans les bordels de montagne. Et encore: ce qui compte, c'est que les clients aiment ces établissements. Ils apprécient la discrétion. C’est aussi un argument pour un bordel excentré.»

Lady Kate travaille comme dominatrice et se qualifie d’artiste érotique, trouvant la notion de travailleuse du sexe trop restreinte. Elle lui fait penser au travail d'usine et n’englobe pas selon elle tout l’éventail du métier. «Mon bordel parfait serait à Zurich, proche de l’hôtel Dolder», dit-elle. «Le quartier est joliment verdoyant et on peut rapidement arriver au centre par le tram. J’imagine une vieille villa à Zurichberg, de préférence une maison d'angle avec un jardin. Beaucoup de mes clients ont des besoins exhibitionnistes, je dois aussi me montrer avec eux. Ils veulent être vus, cela fait partie de la mascarade, du jeu. Je ne veux bien sûr pas choquer la population, mais un peu d'espace public en face de nous ne fait pas de mal. Il n’y a rien de grave à croiser une dominatrice vêtue de noir avec des dragonnes».

Nicole, notre troisième interlocutrice, revient sur ses trente ans d’expérience dans la prostitution. Elle a débuté dans un domaine classique, elle a travaillé dans des saunas et dans des grands et petits bordels. Au cours des dix dernières années, elle a été dominatrice dans son propre studio, situé dans un immeuble locatif de l’agglomération zurichoise, totalement à l’insu des autres locataires.

Dans les temps les plus fastes, Nicole gagnait jusqu’à 40 000 francs par mois. Mais dernièrement, c'était plutôt moins de 20 000, alors elle a arrêté. Elle a gagné assez d'argent et s’occupe désormais d’autre chose. Nicole aussi souligne à quel point la clientèle tient à la discrétion et que le métier ne gêne presque pas s’il est pratiqué honnêtement et avec professionnalisme. La situation discrète dans l’immeuble locatif était idéale pour ses clients. Par ailleurs, le petit salon n’avait en aucune façon gêné le voisinage, ce dernier n’en savait rien.

En majorité, les clients, Rosamaria, Lady Kate et Nicole le disent à l’unisson, ne veulent pas être vus lors d’une visite au bordel. C'est pour cela qu’un bordel dans le quartier animé de la Langstrasse n'est pas une priorité pour les deux travailleuses du sexe, car il y a ici des caméras tous les quelques mètres et des joyeux fêtards qui consomment nuit et jour des litres d’alcool. Il y a bien plus de bruit, de saleté et de violence que celle générée par la prostitution. C’est ce que disent les habitants du quartier depuis longtemps, et la police municipale le confirme.

Alors imaginons une villa à Zurichberg. Ou une ancienne ferme entre la gare centrale de Zurich et le Technopark à Zurich-Ouest. Ou un bâtiment communal dans la cité, avec vue sur la Limmat.

2. Offrir une grande variété de prestations érotiques

Une chose est sûre, l’immeuble doit avoir plusieurs étages, car un bordel parfait doit pouvoir accueillir des travailleuses du sexe aux spécialités les plus diverses.

Par exemple des femmes comme Rosamaria, qui offrent des prestations classiques, avec une grande approche thérapeutique: «Nous ne voulons pas traumatiser les clients dans leur sexualité», dit-elle. «Au contraire, nous voulons les aider lorsqu’ils ont des problèmes: petit pénis, impuissance ou éjaculation précoce. Nous approchons la sexualité de nos clients avec respect. En professionnelles, nous enseignons la sexualité aux jeunes hommes en douceur. Ou nous mettons fin à l’abstinence involontaire. Ou encore, nous offrons des pratiques que les épouses et petites amies refusent. Les clients les plus divers viennent vers nous».

Les dominatrices ont aussi leur place dans le bordel parfait, un domaine pour des femmes plus âgées, expérimentées. Pour commencer, elles peuvent s’habiller comme le veulent les règles, ce n’est pas l’acte sexuel qui est prioritaire, mais le jeu de rôle. Viennent ensuite les spécialistes en fétichisme, les prostituées transsexuelles ou les assistantes sexuelles. Ces dernières sont des travailleuses du sexe qui se sont spécialisées dans les prestations aux clients avec un handicap. Elles rencontrent une acceptation bien plus grande de la part de la société que les autres professionnelles. Qui offre du sexe rémunéré à des personnes handicapés est bien vu, mais qui offre la même chose à des non-handicapés se heurte à du dédain. La loi genevoise sur la prostitution dit clairement, dans l’article 2, que les assistantes sexuelles ne sont pas concernées.

Cette différentiation est absurde, selon Rosamaria. Elle et ses collègues offrent leurs services à des hommes avec ou sans handicap.

Lady Kate souligne qu’il est important d’avoir une large palette de travailleuses du sexe dans le bordel, afin que les femmes se complètent et ne se fassent pas concurrence: «Il doit absolument y avoir aussi des femmes plus mûres. Les hommes ne veulent pas seulement des jeunes, c’est un cliché. L'expérience et le charme sont tout aussi importants et demandés».

Rosamaria ajoute: «De la variété, mais pas tout sous le même toit. Ça ne fonctionnerait pas. Les clients qui attendent ne veulent pas croiser des femmes qui pourraient être leurs voisines ou collègues de travail», dit-elle. «Et la prostitution homosexuelle a lieu dans un autre milieu. On ne peut pas mélanger ça. Les gays et les clients hétérosexuels préfèrent des établissements séparés. L’expérience montre de plus que les clientes ne vont pas volontiers au bordel».

Le bordel parfait pourrait donc encore offrir un service d’escorte. La centrale serait sous le même toit, mais les prestations seraient fournies à l’extérieur: de femme à homme, d’homme à femme, de femme à femme, d’homme à homme, de trans à femme ou homme. Nous organisons, si souhaité, des services de chauffeur ou de garde du corps, et sommes aussi compétents pour tout type d’aide, conseil ou formation continue - détails à ce sujet à l’étape 6. Mais avant, nous devons régler encore deux points essentiels.

3. Des conditions de travail équitables, avec un bon patron

Quelle est la forme juridique idéale pour le bordel parfait? Coopérative, société anonyme ou Sàrl? Dans la réalité, la dernière est la règle, la première est visionnaire. Le bordel parfait serait une coopérative autogérée, à but non lucratif, afin que les travailleuses du sexe puissent décider de tout elles-mêmes, mais vraiment de tout. Des draps au papier peint et des préservatifs jusqu’à l’organisation interne. Et surtout, c'est à elles que reviendraient les recettes. Il n’y aurait pas de profiteurs qui s’en mettent plein les poches et laissent le dur labeur aux prostituées. Bien sûr, même une coopérative dépendrait de professionnels n’étant pas du domaine du sexe, comme toute entreprise: fiduciaires, comptables, juristes.

Un maximum de ces places devrait être occupé par des femmes qui n’ont plus envie d'exercer le travail du sexe et cherchent une reconversion. Elles trouveraient une occupation au bar, à la buanderie, à la réception, au nettoyage, à l’administration ou à la gestion du site web.

Dans l’idéal, des travailleuses du sexe plus âgées et expérimentées se chargeraient de la gestion coopérative du bordel. L’entreprise offrirait diverses possibilités de participation. Une exploitation intégrée avec employeurs et employées. Pour les travailleuses du sexe indépendantes, il y aurait un service d’hôtel: elles font connaissance avec les clients au bar, puis louent une chambre à l’heure ou à la demi-heure. Qui veut s’installer de façon plus durable, peut louer une chambre à la semaine ou au mois. Ou pour une durée indéterminée.

Pour ce qui est des travailleuses du sexe employées, le vide juridique règne et il n’y a aucune entente au sein des autorités, si toutefois cette préoccupation existe. Plusieurs cantons travaillent pourtant depuis longtemps sur des contrats de travail expérimentaux, et le Tribunal fédéral considère en général le travail dans un bordel comme une activité lucrative indépendante - ce qui est à son tour encore critiquable, à juste titre.

Thomas Geiser, professeur émérite en droit du travail à l’Université de Saint-Gall, a analysé pour le réseau suisse du travail du sexe Prokore la légitimité des contrats de travail dans les bordels. A la question de savoir si un contrat de travail est légal pour une travailleuse du sexe, il répond d’un net oui. Les contrats peuvent être établis d'une manière, dit-il, qui ne contrevient ni aux droits individuel ni au droit pénal.

Dans un bordel, l’imposition par l’employeur d’une certaine manière de travailler est très limitée, tout comme c’est le cas dans d’autres métiers, par exemple pour les prêtres ou les employés d’une entreprise de sauvetage. Les travailleuses du sexe doivent pouvoir choisir elles-mêmes quelles prestations elles offrent à quels clients. Selon Geiser, comme les employées sont en principe d’accord de travailler dans un bordel sur la base d’un contrat de travail, le respect d’un délai de résiliation n'est pas non plus un problème. Comme dans tout autre branche, il peut y avoir des indemnités ou l’affectation à d’autres activités professionnelles.

Mais les contrats de travail dans le milieu du sexe demeurent rares. La plupart des femmes suivent les modèles suivants:

  1. Elles louent des chambres.
  2. Elles paient un droit d'entrée dans le club, tout comme les clients. Ainsi, elles peuvent utiliser les infrastructures, offrir des prestations sexuelles et garder l’ensemble de leurs revenus.
  3. Les exploitants s’accordent sur une part en pourcentage des revenus des travailleuses du sexe. La règle d’usage est que les femmes gardent 60 pour cent et remettent 40 pour cent. Le Tribunal fédéral considère que cette pratique est licite, du moins dans un ancien arrêt.

«Si j’étais la patronne, je laisserais 70 pour cent des revenus aux femmes», dit Lady Kate. «Ce serait équitable, puisque c’est elles qui font le travail le plus dur. Et il y aurait un avantage: toutes les femmes viendraient dans mon bordel, parce qu’elles gagneraient plus ici. Mon entreprise en profiterait aussi».

Lady Kate et Rosamaria préconisent une gestion ordonnée du bordel et sont plutôt sceptiques quant à une gestion autonome. Mais elles exigent du patron qu’il fasse confiance aux travailleuses du sexe, qu’il leur assure une large marge de manœuvre et la sécurité, qu’il ne lie pas strictement les femmes dans leurs pratiques et horaires de travail. «Un patron», dit Lady Kate, «devrait compter sur la créativité et la loyauté des travailleuses du sexe. Il doit les écouter, leur donner voix au chapitre. Et le plus important: en cas de conflit, il doit se mettre du côté des travailleuses du sexe, même en cas de réclamation du client. Il ne doit pas seulement regarder au gain, mais penser avant tout au bien-être de la femme qui travaille pour lui».

4. Redonner vie à la ville

Le bordel parfait se trouve en ville, et en zone résidentielle, car les travailleuses du sexe doivent être réadmises dans la société et être acceptées comme commerçantes. Leurs clients ne sont pas des monstres ou des hommes déviants et mal éduqués, mais nos collègues de travail, frères, partenaires, oncles ou neveux. Il est surprenant de voir à quel point les travailleuses du sexe parlent avec respect de leur clientèle.

Nous acceptons ainsi le fait qu’il y a une demande et une offre de sexe rémunéré. Et nous avons tout intérêt à ce que le métier ne soit pas relégué dans l’illégalité, ou contrôlé par des organisations criminelles, avec des conséquences catastrophiques pour la santé, l’intégrité et la sécurité de toutes les personnes impliquées.

Autour du bordel parfait, les travailleuses du sexe devraient pouvoir attirer leur clientèle dans la rue ou des bars de rencontre. Car plus il y a de prostituées sur les trottoirs, plus le quartier devient sûr, avant tout pour les autres femmes. Il est agréable de passer de nuit dans une rue pleine de femmes. Les fleurs de pavé attirent l’attention masculine vers elles et les autres passantes peuvent tranquillement passer leur chemin.

Un homme d’affaire âgé du «Kreis 4» à Zurich qui désire garder l’anonymat raconte ses expériences avec les travailleuses du sexe: «Sur le chemin matinal de l’arrêt du bus au bureau, j’étais d’abord accosté une dizaine de fois. Au début, cela me dérangeait, mais je dois dire que les femmes ont toujours été polies et discrètes, elles n’insistaient pas. Après quelques semaines, elles me reconnaissaient et savaient que je n’étais pas intéressé par leurs services. Depuis, nous nous saluons avec un sourire. C'est agréable, parce qu’en Suisse, il est rare de récolter un sourire dans la rue. J’ai l’impression que les femmes dans ma rue vont bien, qu’elles travaillent en tant qu’indépendantes. Elles boivent des cafés sur le trottoir avec leurs collègues de travail ou des clients, elles discutent amicalement, il y a des femmes jeunes et plus âgées. Ça me fait un peu de peine quand je les vois devoir disparaitre dans une maison avec des hommes peu soignés. Les hommes devraient au moins se laver avant d’aller voir une travailleuse du sexe. C'est mon avis».

Christina Schiller, conseillère communale zurichoise de la liste Alternative, veut autoriser les travailleuses du sexe à participer à la vie urbaine, les intégrer dans le tissu social. «Un bordel avec une rue pour les prostituées à Niederdorf serait idéal, cela réanimerait les environs», dit-elle. «Dans d'autres villes, les quartiers rouges sont des attractions touristiques connues et appréciées. Nous avons besoin d’un nouveau modèle d’approche du travail du sexe, d’une libéralisation. J’ai exigé en vain au Parlement l’abrogation de l’Ordonnance sur la prostitution. Ce décret met sous tutelle les travailleuses du sexe et ne leur apporte rien, si ce n’est plus de contraintes. Je suis aussi contre l’obligation d’enregistrement. C’est discriminatoire et stigmatisant».

Dans les conditions juridiques en vigueur, l’exploitation d'un bordel n'est possible ni à la Langstrasse ni à Zurichberg. Les bordels ne sont pas autorisés dans des zones résidentielles à plus de 50 pour cent. Et la prostitution de rue n'est autorisée depuis six ans que dans trois endroits en ville de Zurich: un tapin à Altstetten (sur une friche entre l’autoroute et la voie ferrée), sur quelques tronçons de rue en vieille-ville (mais seulement pendant quatre heures) et sur l’Allmend Brunau, ou pratiquement personne ne va, ni les femmes, ni les clients.

Durant la semaine, il y a toujours deux Suissesses âgées sur l’Allmend, nous dit la police municipale, et parfois deux autres prostituées: une dans un mobil home, l’autre dans un van à cheval transformé. Les deux femmes fixent les rendez-vous avec leurs clients par internet. L'endroit n’est pas sans danger. Surtout lorsque les femmes doivent monter en voiture et partir avec les clients. En ce qui concerne la sécurité des travailleuses du sexe, le coin de rue en vieille-ville est nettement mieux. Il y a une quinzaine de femmes dans la rue chaque nuit et elles vont avec leurs clients dans des immeubles des environs, où se trouvent un grand et quelques moyens établissements.

Depuis ce mois de janvier, les règles sont plus souples à Zurich en ce qui concerne les petits salons, donc ceux où il y a au maximum deux femmes dans deux pièces, selon la définition de l’Ordonnance sur la prostitution. Après une modification de la loi sur la construction et le zonage, ces petits salons sont désormais autorisés dans les zones résidentielles.

La controverse demeure cependant, du moins en dehors de la ville de Zurich, de savoir si les prostitués peuvent travailler également dans leurs appartements. Travailler dans son appartement est pour la plupart des gens une évidence; les journalistes le font, les enseignants, les architectes et les comptables. Pour tous, le travail à domicile est autorisé lorsque le logement est le but premier et que le travail ne gêne pas. Pour les prostituées les critères appliqués sont cependant différents.

Les mots magiques qui permettent une interdiction spéciale sont: immissions de nature immatérielle. Les autorités et les tribunaux partent toujours du principe qu’il y a un préjudice psychologique excessif pour les autres habitants et locataires lorsque deux personnes ont une relation sexuelle et que l’une d’elles paie pour cela. Pourquoi cela serait-il plus gênant que par exemple des époux faisant l'amour, seul Dieu le sait. Par ailleurs, il y a dans le mariage des situations où un époux rétribue l’autre, qui se montre reconnaissant pour cela. Aussi par le sexe.

5. Coopérer avec les autorités

Les exploitantes de notre bordel parfait travaillent en harmonie avec les autorités et la police, car elles n’ont rien à cacher et n’ont pas à craindre de vexation, selon notre idée visionnaire. Une bonne coopération avec les forces de l’ordre est importante car toute entreprise sérieuse a intérêt à être protégée de la criminalité. La police doit concentrer ses forces à neutraliser les proxénètes, les trafiquants de personnes et les profiteurs. Elle doit pouvoir compter sur le respect des lois dans le bordel et que tout s’y passe dans les règles.

L’établissement ne doit pas être dérangé par des descentes régulières, cela ferait fuir la clientèle. S’il doit y avoir des contrôles, il serait souhaitable qu’ils soient effectués par un inspecteur du travail qui s’assurerait que les travailleuses du sexe bénéficient de bonnes conditions de travail.

Puisque dans notre vision la prostitution de rue est autorisée en milieu urbain, il ne sera plus nécessaire d’envoyer dans la rue des inspecteurs en civil pour amender les prostituées et les clients pour être au mauvais endroit au mauvais moment. Aujourd’hui, ils risquent des amendes et des frais de procédure de plusieurs centaines de francs, ainsi que le renvoi à la frontière.

Les prostituées des pays de l'UE qui ont contrevenu à plusieurs reprises aux dispositions locales peuvent se voir interdire le séjour. L'avocate zurichoise Antonia Kerland critique dans un avis cette pratique. Une interdiction de séjour pour les citoyens de l’UE présuppose une grave atteinte à l’ordre public, «qui affecte l’intérêt fondamental de la société». Cela n’est pas le cas même en cas d’irrespect répété des ordonnances locales sur la prostitution.

Dans le bordel parfait, nous engageons des travailleuses et établissons des contrats de travail. Nous devons donc aussi nous occuper des assurances sociales, de prélever les cotisations des employées et de verser les contributions des employeurs. Les travailleuses du sexe reçoivent des certificats de salaire et savent qu’elles sont assurées en cas de maladie, accident et chômage. Elles ont droit au congé maternité, à des congés payés et à la rente AVS après leur retraite. Des rapports de travail tout à fait normaux.

Mais dans la réalité, les travailleuses du sexe ne profitent pratiquement pas des avantages des assurances sociales, en particulier les étrangères. Elles ne sont pas informées de leurs droits et doivent parfois accepter que l'exploitant du bordel leur prélève des sommes forfaitaires allant jusqu’à 50 francs par jour: pour l’impôt à la source, les assurances sociales et d'autres cotisations douteuses, comme des allocations familiales ou des frais administratifs, des choses inexistantes dans d'autres branches.

L’Office des assurances sociales du canton de Zurich a tenté de mettre en place des contributions forfaitaires dans les bordels: il a vite constaté que cela ne fonctionnait pas. Il n’y a ni volonté, ni intérêt à collaborer avec la Caisse de compensation, dit la porte-parole de l’OAS Daniela Aloisi. Les informations fiables manquent et il est difficile de saisir les employeurs. Ainsi, il a été décidé «de clarifier par la voie juridique la question des contributions AVS pour les divers modèles d’exploitation et d’obtenir des arrêts de principe». Mais il faudra beaucoup de temps avant que l’on dispose de tels arrêts de justice. «Mais nous sommes persuadés que le chemin pris atteindra son but afin d’améliorer la protection des femmes par les assurances et pour nous assurer que les établissements paient les cotisations AVS», dit Mme Aloisi.

Dans le bordel parfait, une coopération ouverte, sincère et transparente avec les autorités est importante. En contrepartie, on doit pouvoir s’attendre à un traitement non discriminatoire, sans contradictions ni vexations: une approche vraiment visionnaire.

Finis les temps où une femme d’affaires indépendante, autonome et prospère comme Nicole se voit refuser la naturalisation facilitée parce qu’elle travaille comme prostituée. De l’avis des autorités de naturalisation, elle n'est pas en mesure de contracter un mariage légal en raison de son activité lucrative réprouvée. Nicole n’a pas accepté cette décision et a fait appel à un avocat et au Blick. Le résultat: au deuxième essai, ça a quand même marché.

«J’ai toujours suivi les règles, j’ai toujours payé mes impôts, je n’ai jamais été à la charge de l’État», dit Nicole. «Et pourtant, on ne m’a pas acceptée. J’ai toujours des difficultés à obtenir une hypothèque ou un crédit, bien que je sois aisée. Dès que nous mentionnons notre profession, les problèmes commencent».

6. Assurer une formation de base et continue

«Une chose essentielle en lien avec le bordel parfait ne doit pas être oubliée», dit Rosamaria: «La formation de base et continue.» Tout d’abord, les jeunes travailleuses du sexe doivent être introduites dans le métier. Lady Kate propose un cours de base pour toutes, puis des spécialisations: pour les dominatrices, les assistantes sexuelles, les artistes érotiques, pour les travailleuses du sexe thérapeutes et bien plus. Les sujets du cours de base ne seraient pas seulement les pratiques et l'usage des préservatifs, mais aussi la psychologie, la santé, la connaissance du droit, la gestion d’entreprise et l’autodéfense.

Dans notre exemple de bordel, il y a des pièces pour les formations, mais aussi des espaces pour des séances d’équipe, la supervision et le conseil. Des spécialistes d’organisations professionnelles, des avocates et des médecins entrent et sortent. Mais les expertes les plus importantes sont les collègues de travail plus âgées. Et pourquoi ne pas offrir justement à toutes les femmes des cours donnés par des travailleuses du sexe expérimentées? Des séances de consultation de femme à femme? Un échange d’expériences?

Nicole conseille à ses collègues du métier de ne consommer aucune drogue (ni d’en proposer aux clients, bien que cela puisse être lucratif, car le client enivré oublie de regarder l’heure), de boire peu d’alcool et de mettre de l’argent de côté. «Nous devons aussi responsabiliser les travailleuses du sexe», dit Nicole. Elle attend de ses collègues de l'engagement, de la ponctualité et de la fiabilité.

Et une chose est claire comme de l'eau de roche: dans le bordel parfait, il n’y a pas de sexe non protégé. Et pas de dumping salarial. C'est un bordel correct, qui attire des clients corrects. Celui qui manque de respect ou est violent n’a rien à faire ici.

Épilogue

Voilà pour notre vision du bordel parfait. Est-ce juste une chimère, un rêve naïf, un château de sable, une absurdité? Nous avons posé la question à Raphael Golta, chef du Département des affaires sociales de la ville de Zurich.

«Les visions sur la prostitution, c'est un sujet difficile», dit-il. «Tant qu’il n’y a pas de véritable alternative économique pour les travailleuses du sexe, on ne peut pas parler d’acte volontaire complet. C’est le problème fondamental, que la ville de Zurich ne peut pas résoudre seule. Mais nous voulons qu’il y ait aussi dans les métiers du sexe des places de travail sûres. Ça fonctionne bien à Altstetten, il n’y a pas encore eu là-bas un seul cas de violence grave, contrairement à ce qui se passait jadis au Sihlquai. En ce qui concerne les places de travail en intérieur, j’aurais volontiers essayé l’idée d’un bordel municipal mais le Conseil communal a rejeté le projet en 2016. Mais même s’il n’y a pour le moment pas de bordel municipal, nous devons continuer à nous occuper de la question des conditions dans lesquelles les prostituées vivent et travaillent. Nous ne devons pas non plus sur-réglementer le secteur par des mesures de protection, au risque de le voir passer dans l’illégalité. Ainsi, une convention collective de travail serait utile, mais que faire de ceux qui ne s’y tiendraient pas?»

Et que dit Karyn Rykart, cheffe du Département de la sécurité de la ville de Zurich? Elle ne rejette pas notre vision dans son ensemble, mais préfère garder les pieds sur terre.

«La prostitution est un métier, mais c’est un métier stigmatisé», dit-elle. «C'est un premier choix de métier pour très peu de femmes. Mais je suis contre la pénalisation des clients, et donc contre le modèle suédois. Les travailleuses du sexe sont ainsi encore moins protégées, c’est une mauvaise approche. Depuis la fermeture du tapin du Sihlquai, la situation de la prostitution s’est apaisée. Nous avons trouvé un chemin praticable. Ce qui me choque, ce sont les chambres dans lesquelles de nombreuses travailleuses du sexe vivent et doivent travailler. Ce sont des trous à rats loués à des prix franchement exorbitants. Mais en raison de peurs diffuses, on préfère ne pas voir le commerce du sexe dans les quartiers. Et oui, on tombe rarement sur une prostituée au quotidien. Tous en parlent, mais personne ne les connait».

Concocter des visions pour une nouvelle approche du travail du sexe n’est clairement pas en tête de l’ordre du jour des politiques. Il en va autrement chez les prostituées: leurs yeux se mettent à briller, et des idées jaillissent lorsqu’elles peuvent esquisser les conditions de travail idéales. On leur pose trop rarement la question.

Et nous ne l’avons pas encore dit: pour de nombreuses travailleuses du sexe, la contrainte et la violence ne sont pas des problèmes. C’est l’exclusion. La stigmatisation. Le manque de respect.

Arranger ça, ce serait un bon début.

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1 Commentaire

@Bogner Shiva 212 10.02.2020 | 10h45

«Une parfaite évidence. Il y a de la demande donc il doit y avoir de l'offre comme à la Migroop ;-) avec cette différence que cela ne se fait pas à l'insu de notre plein gré ! je reste dans l'air du temps de cette édition. L'hypocrisie générale à pour source ce formatage religieux ancestral, j'ai failli mettre un i à la place du a. Pourtant avec les dérives des représentants du judéochristianisme, il devrait y avoir une saine reflexion à tous les niveaux. Politique en tête....mais ne fâchons surtout pas les électeurs qui le dimanche vont écouter des contes à dormir debout ! Et surtout le bizness actuel de la prostitution est aux mains de mafias constituées d'individues(us) ,pour qui les personnes en leur pouvoir sont avant tout des corps pourvu d'orifices multifonctions avec pour seul but de générer du fric, et très accessoirement une misère crasse...le problème est comme d'habitude politique.»


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