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ACTUEL / Classe de loisir

Lagerfeld, reviens-nous!

L es masques à cent dollars pièce, les leggins griffés, les baumes à lèvres qui apportent la douceur dont tout le monde rêve, voici la réponse de l’industrie du luxe à notre inapaisable besoin de consommation ostentatoire. Il n’y aurait pas de quoi s’affoler, si la nouvelle «classe de loisir» n’était une élite exclusivement économique.

Dans Milly ou La Terre natale Lamartine s’interrogeait: «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?». Certes l’esprit du poète se référait à l’image de la chaumière familière. Nous avons bien progressé depuis, ce qui n’enlève rien à l’actualité brûlante de la question, même si les chaumières sont passées d’usage. Il faut se demander, en effet, de quelle âme sont dotés les objets qu’on s’arrache, et parfois à des prix délirants, depuis le déclenchement de la pandémie? Que dire de la nature de ce rouge à lèvres, siglé Hermès et décliné en vingt-quatre couleurs, pour qu’une file impressionnante se forme devant la boutique de la marque à Bangkok? Une queue, précisons, composée de personnes doctement masquées.

Et ceci au moment, où les grandes marques n’ont pas encore saisi l’opportunité qu’offre le marché des produits dérivés de la Covid-19. Pourtant, dès à présent on s’arrache un masque facial signé Off-White, la griffe de Virgil Abloh - ancien directeur artistique pour homme chez Louis Vuitton, à quatre-vingt quinze dollars pièce. Suscitant même la spéculation sur le web, l’objet a été récemment proposé pour la modique somme de 1000 dollars sur le site de vente de luxe Farfetch. Si la sottise protégeait, les heureux possesseurs des masques Off-White pourraient se sentir à l’abri du virus potentiellement mortel.

A défaut d’études épistémologiques concluant dans ce sens, il ne reste qu’à se réjouir du fait que le monde post-pandémie ne diffère radicalement dans son infinie conformisme statutaire, du monde d’avant. Au moins personne ne peut se plaindre du manque de repères.

En pleine occupation allemande, le magazine Votre santé invitait en effet ses lectrices à «se maintenir en forme, saines, solides, nettes», ce qui aurait relevé d’un «devoir», selon l’auteur de l’article. Partant de là, il est tentant de relativiser l’imbécillité des acquéreurs des masques à logo: si ces derniers ne protègent pas davantage que les masques jetables achetés au supermarché du coin, à n’en pas douter ils chassent plus efficacement l’angoisse de la mort, en détournant le caractère préventif et médical de cet objet qu’il nous faut d’urgence apprivoiser.

Mieux, leur excessivité, à laquelle il serait facile de reprocher une forme de vanité et de nihilisme très contemporains, renvoie pourtant à un phénomène ancien: la consommation ostentatoire.

La nouvelle «classe de loisir», pour maintenir la typologie sociale de Veblen, à l’abri des besoins matériels immédiats et libre de la contrainte du travail autre que souhaité, se masque à prix d’or comme autrefois l’aristocratie et la bourgeoisie se corsetaient à ne plus pouvoir respirer et se surplombaient d’un chapeau aux dimensions faisant oublier qu’il s’agit d’un accessoire utilitaire.

La seule différence, et hélas de taille, réside dans le fait que cette nouvelle «classe de loisir» ne profite que trop rarement de ses privilèges pour élargir ses connaissances des manières, des règles de courtoisie, ou du goût, sans parler de subtilités telles que la syntaxe ou la prosodie. Dire qu’un masque à cent dollars reste à la portée de n’importe quel idiot, alors que des milliers de gens à travers le monde sont menacés de misère, sentirait la provocation gratuite.

Toutefois, il faut consentir qu’un dealer de seconde zone ne devrait pas avoir de difficultés à se l’offrir. Il y a de quoi verser une larme en pensant à de Rothschild. La «café-society» de jadis, où on cultivait «l’art des rapports inhumains, un art de cour», suivant la brillante formule de Françoise d’Origny, irriguait les discussions mondaines de mots d’esprit et, fréquemment, d’une grande culture. Probablement qu’il serait décevant de s’attendre aux mêmes prodiges de la part de nos masqués de luxe. Et ce n’est pas la seule raison de regretter les happy few des époques passées.

L’inimitable Karl Lagerfeld mérite d’être ici cité, alors que la consommation ostentatoire mène à des dérives sans nom:

«Le pantalon de jogging sent un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging».

Inutile de se demander que penserait alors le Kaiser de cette nouvelle tendance affichée par toutes les modeuses en vue sur Instagram, et qui consiste à se trainer du matin au soir dans un pantalon de jogging. Qu’on parle de pièces de luxe ne change rien à l’affaire au parfum de grande dégringolade dans le laisser-aller.

«Wellness» ne peut tout justifier. S’il est hors de propos de contester la notion de confort, devenue centrale depuis le déclenchement de la pandémie pour ceux qui n’ont pas d’autres problèmes, il faut rappeler que le bien-être exige un savoir-faire véritable.

Nicolas Dagennes, directeur artistique maquillage de Givenchy, apporte dans ce sens un précieux éclairage:

«Plutôt que des rouges mats dont la texture particulière agit telle une armure et a du mal à se faire oublier sur les lèvres, privilégier des baumes légèrement teintés qui apporteront la délicatesse et la fraîcheur dont tout le monde rêve actuellement».

La «classe de loisir» ferait grâce aux pouilleux en se montrant soucieuse de ce genre de nuances qui n’ont rien à envier aux préoccupations des personnages de Proust. Qui, sinon, redonnera un brin d’espoir à l’humanité en souffrance? Se badigeonner d’un inadapté rouge mat, d’autant plus qu’on va le dissimuler sous un masque Jean-Paul Gauthier, décliné en modèle corset ou marinière, revient à une faute de goût impardonnable par les temps qui courent.

Les futilités du luxe ne doivent pas servir qu’à faire tourner l’économie. Leur rôle consiste à mettre en évidence sa richesse, son pouvoir, son statut. Alors même si les difficultés des classes possédantes à se montrer actuellement peuvent susciter une sincère compassion, qu’il nous soit permis d’exiger d’elles un minimum de tenue, au lieu et à la place d’un jogging dont le prix dépasse le montant d’un SMIC.

Quant à savoir si les objets ont une âme et vers quoi elle nous oriente? Non seulement, ils en ont une, mais une qui nous ramène vers l’amour: celui de nous-mêmes et de la communauté des consommateurs à laquelle nous appartenons.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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