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ACTUEL / Médias

La «vieille dame» de Zurich à la conquête de l’Allemagne

O n l’appelle «la vieille dame» en raison de son âge respectable: la «Neue Zürcher Zeitung» a été fondée en 1780. Ancrée dans la bourgeoisie locale, lue dans tout le pays pour la richesse de ses contenus, notamment grâce à son réseau de correspondants dans le monde. Et voilà que ce journal suisse se sent à l’étroit dans nos frontières et part à la conquête du marché allemand «dix fois plus grand et dix fois plus compétitif», précise le CEO Felix Graf. Courageuse manière de réagir à l’érosion du tirage en Suisse (moins 30% ces dix dernières années). Quelle mouche a-t-elle donc piqué les Zurichois?

La mouche s’appelle Eric Gujer, rédacteur en chef de la prestigieuse gazette depuis 2015. Il est le gardien de la ligne dite «bourgeoise-libérale», prônant la responsabilité individuelle et la méfiance face à toute idée dite de gauche. Longtemps correspondant en Allemagne, il s’est pris de passion pour sa politique. C’est lui qui a transformé le bureau de Berlin: il a été renforcé non pas pour les lecteurs suisses mais pour les Allemands. Cette rédaction à part entière compte pas loin de dix journalistes de renom. NZZ-Allemagne a sa propre page internet et une édition papier imprimée sur place et livrable chaque matin dans les boîtes aux lettres. Une expérience semblable avait été tentée en Autriche. Ce fut le bide. En Allemagne au contraire, cela paraît bien parti. La clé du succès? Le positionnement politique. La NZZ met la barre sur à droite toute. A droite même de la bourgeoise Frankfurter Allgemeine Zeitung. Elle se fait une spécialité de tirer sans relâche sur la coalition au pouvoir, sur Angela Merkel en particulier. Elle pourfend l’accueil des migrants, n’en finit pas de critiquer l’Union européenne, et ne cache pas ses sympathies pour les Etats-Unis et son allergie à la Russie de Poutine.  En gros, elle chasse donc sur les terres qui ont fait le succès de l’extrême-droite, l’AFD. Mais en plus distingué, en mieux dit et écrit!

Jour après jour, cette NZZ made in Germany attaque le gouvernement actuel sur à peu près tous les sujets. Elle se veut la véritable opposition de droite puisque la démocratie-chrétienne s’acoquine avec la gauche et puisque les extrémistes sont peu fréquentables.

Cela ne va pas sans polémiques. La dernière en date a été provoquée par un article sur les villes où les Allemands d’origine, les Germains pur sucre, seront bientôt en minorité face aux citoyens d’adoption et aux étrangers. Tollé à gauche – et pas seulement à gauche – devant cette approche ethnique d’un autre temps.

L’ancien chef des services secrets, Hans Georg Maassen, limogé pour divergence de vues avec le gouvernement Merkel, a retweeté cette prose avec la mention: «La NZZ, c’est comme la TV de l’Ouest». Décodage: la «Westfernsehen» rappelle le temps où les Allemands de l’est devaient regarder les télés de l’autre côté pour savoir ce qu'il se passait. L’allusion est claire: les médias allemands d’aujourd’hui ne disent pas toute la vérité. Seule la NZZ ose déranger! L’extrême-droite applaudit. Et avec elle, l’UDC helvétique qui a joué, elle aussi, sur ce genre d’accusations.

Cela dit, rien n’est simple. Ce journal zurichois, hors les lubies de son rédacteur en chef et de ses affidés, est une source précieuse d’informations. Son édition du dimanche en particulier, la NZZ am Sonntag, dirigée par Luzi Bernet, ose même des enquêtes et des commentaires sur des sujets brûlants que d’autres titres dits modérés n’osent guère aborder. Dernière info qui ne fera pas plaisir à la droite: une enquête révèle que 57% des Suisses pensent que les hauts revenus doivent être davantage taxés.

Que la vieille dame zurichoise réussisse son pari allemand ou pas, peu nous chaut. Pourvu qu’elle continue d’honorer longtemps encore le journalisme suisse. Avec ses convictions et dans la diversité des opinions.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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