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ACTUEL / ONU

La Suisse emboîte le pas à Trump

Q ui l’eût cru? Pourtant, c’est bien ce qui se passe depuis que Ignazio Cassis mène la diplomatie helvétique et que le Conseil fédéral cède sans le dire aux sirènes nationalistes. Les signes de cette dérive se multiplient ces derniers mois. Comme Trump, la Suisse tourne le dos à l’ONU et en fait, au multilatéralisme. C’est nouveau.

Palestine. Notre ministre des affaires étrangères a repris clairement un argument répandu en Israël et à la Maison blanche: l’aide aux réfugiés palestiniens de l’ONU (UNRWA) aggraverait la situation au Moyen-Orient. L’administration a été priée de réduire ses contributions. En clair: les populations déplacées depuis la création de l’Etat d’Israël n’ont qu’à s’installer dans les pays voisins et laisser la place aux colonisations juives. 

Armes nucléaires. Le traité de l’ONU réclamant leur interdiction a été adopté par l’assemblée générale des Nations Unies en juillet 2017, par 122 pays sur 192. La ratification par chaque Etat est en cours. Or, le Conseil fédéral l’a annoncé: il ne signera pas. Avec une curieuse argumentation: il s’agirait de ne pas gêner les puissances nucléaires qui pourraient nous venir en aide en cas de conflit généralisé. Lire: les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Qui ne veulent pas de ce texte comme les autres détenteurs de ce type d’armes, dont la Russie bien sûr, mais également un Etat aussi périlleux que le Pakistan. Ce traité est pourtant un instrument diplomatique puissant pour dissuader ceux qui voudraient se lancer dans cette course.

Pacte sur les migrations. C’est la grande affaire de ces jours. Dans le sillage de Trump, plusieurs pays ont annoncé qu’ils n’iraient pas signer cet engagement le 10 décembre prochain, à Marrakech. Quant au Conseil fédéral, qui avait pourtant jugé que ce texte «correspond aux intérêts de la Suisse en matière migratoire», il s’est défaussé sur le Parlement qui risque bien de le mettre à la poubelle. Ironie du sort: les deux Etats qui avaient été chargés de mener les travaux préparatoires n’étaient autres que le Mexique et la Suisse. Il n’y a rien d’ébouriffant dans ce document, nulle contrainte d’en appliquer les principes mais la volonté de les réaffirmer. Il fait la distinction entre les réfugiés de la violence politique et les migrants économiques. Il prône la coopération internationale dans un phénomène mondial auquel aucun Etat ne peut faire face seul. Il laisse à chacun la façon de gérer son accueil, mais il rappelle quelques nécessités humanitaires élémentaires (le regroupement des familles, la protection des plus faibles, l’intégration, etc…). Voir l’article de François Nordmann dans Domaine public

Mais c’en est déjà trop. Dans le climat actuel, il s’agirait d’être pour ou contre la migration, une absurdité! La question est assez sensible pour que des propagandes politiciennes s’y engouffrent, notamment à l’est de l’Europe… et en Suisse. 

Climat. Cerise sur le gâteau: le Conseil fédéral vient d’annoncer qu’il ne satisfera pas au vœu de Genève de porter la Suisse candidate pour l’organisation de la Conférence internationale sur le climat en 2020. 20'000 participants prévus sur trois semaines. Le délai serait trop court, est-il prétendu. A noter par ailleurs que le Brésil vient de décider de renoncer à l’accueillir en 2019. On peut penser ce que l’on veut de ce genre de raouts. Mais si Genève veut garder son rôle international, elle doit se mettre sur les rangs. 

Le politologue américain qui réside au bout du lac, Donald Warner, a lancé un cri d’alarme qui a cependant trouvé peu d’écho: il voit la réputation humanitaire et internationale de la Suisse sérieusement menacée par cette cascade de décisions. Le président du CICR ne dit pas autre chose. Ce qui lui vaut d'être voué aux gémonies par les nationalistes les plus acharnés. 

La Neue Zürcher Zeitung prend acte de l’évolution à l’échelle du monde et de la Suisse. Titre: «L’ère des valeurs est passée, le monde revient à la Realpolitik». Autrement dit: retour à la politique du chacun pour soi, sans plus de volonté de s’entendre sur quelques règles du jeu. L’histoire a montré où mènent ces comportements. Mais qui en a cure? Il est si facile de ricaner sur les efforts – souvent vains, il est vrai – des Nations Unies. Si la Suisse s’y met aussi, c’est un tournant.

Pour quelques grandes puissances cette dérive reste sans guère d’effets, elles s’affrontent dans la jungle. Pour les petits Etats en revanche, cela peut faire mal. Mais à Berne, la réflexion est courte. Elle s’arrête aux slogans qui permettront de gagner des voix aux prochaines élections.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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