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Actuel / Monnaie pleine

La Suisse championne du monde de la dette privée

T out va si bien chez nous, pourquoi changer quelque chose? C’est l’argument-massue des adversaires de l’initiative «Monnaie pleine» soumise au peuple le 10 juin. Et si l’on y regardait de plus près? La plupart des pays développés sont pris dans une spirale folle de l’endettement public. Complainte connue. La Suisse, elle, est restée raisonnable. Mais quid de la dette privée? Elle est la plus forte du monde en proportion du PIB!

D’après les derniers chiffres de la Banque des règlements internationaux (BRI), la dette des ménages suisses atteint 128% du produit intérieur brut. Elle a explosé ces dernières années. Il y a cinq ans, le taux était de 103%. A part les Etats-Unis (76,5%), l’Espagne (64%) et les Pays-Bas (107%), tous les pays industrialisés, France et Italie comprise, ont un niveau moins inquiétant: en dessous de 50% du PIB.

Pourquoi cet emballement? Parce que les banques ont arrosé le bon peuple de crédits hypothécaires à taux bas. Et parce que ces crédits sont peu ou pas remboursés. Nos voisins exigent un remboursement dans un délai de 20 ou 30 ans. En Suisse, les directives internes demandent que le tiers de l’amortissement soit effectué en une vingtaine d’années ou avant l’âge de la retraite. Elles sont appliquées avec souplesse. Et pour cause. Comme l’a dit Philippe Thalmann, professeur d’économie à l’EPFL, «les banques sont très contentes que l’on ne rembourse pas car cela représente un marché relativement lucratif pour elles».

Autre raison à cette particularité helvétique: le système fiscal favorise l’endettement qui vient en déduction de la fortune. Les locataires de conditions confortables le savent, leur conseiller fiscal ne cesse de leur dire: mais achetez donc, empruntez, vous vous en sortirez mieux!

Or les menaces de crises sont réelles. Elles ont lieu dans plusieurs pays où la bulle immobilière a éclaté. En Suisse aussi dans les années 90: effondrement des prix, 57 milliards de pertes pour les banques et des milliers de ménages dans la panade. Certes depuis lors plusieurs mesures ont été prises pour éviter un tel choc. Rien ne dit qu’elles suffiront.

L’initiative «Monnaie pleine» n’offre à cet égard aucune garantie. Mais le retour proposé au principe fondateur de la Banque nationale comme seule émettrice de monnaie paraît sensé. Aujourd’hui les banque créent l’argent ex-nihilo et le prêtent à tour de bras. Si elles l’obtenaient à travers la BNS avant de l’utiliser dans l’économie, celle-ci aurait un outil pour éviter les débordements du système. Elle pourrait en outre prêter en toute sécurité les fonds nécessaires aux entités publiques.

Ce texte n’est certes pas la panacée. Mais il est plus rassurant que le «tout va bien madame la marquise» répété en boucle… par la BNS elle-même, effrayée devant la responsabilité que l’on veut lui donner.

Que l’on soit pour ou contre, on ne peut que s’étonner devant la condescendance et l’hostilité que manifestent tous les partis à l’endroit de cette proposition. Pour certains, c’est logique. Pour d’autres, c’est suspect: les banques auraient-elles mis aussi la gauche sous influence? Il y a sans doute, chez tous, une certaine paresse, un refus de se pencher sur une question économique fondamentale.

Ce que regrette un grand connaisseur, le journaliste Marian Stepczinski (24H/TdG):

Dommage. Car il aurait valu la peine de débattre sereinement d’un projet certes irréalisable aujourd’hui, mais inscrit dans une évolution qui à la longue lui donnera raison: à l’heure de la monnaie électronique et des technologies financières (fintechs), il n’est pas interdit d’imaginer qu’un beau jour on puisse se passer complètement du truchement des banques dans le trafic des paiements. La blockchain appliquée aux transactions financières est déjà une réalité.

Pourquoi toute la monnaie fiduciaire ne le serait-elle pas? Ce ne serait pas la fin de l’octroi de crédits par les banques, en tant que celles-ci disposent encore de l’expertise nécessaire pour juger de la qualité des projets et de la solvabilité des emprunteurs. Ce ne serait pas non plus la fin du conseil qu’elles prodiguent en matière de placements, encore qu’elles ont là, déjà, affaire à la concurrence d’intermédiaires non bancaires. Bref, il y a toute une série de métiers que les banques conserveraient en tous les cas, pour peu qu’elles parviennent à se montrer moins coûteuses et plus imaginatives qu’à présent, confortablement installées qu’elles sont sur les rentes de situation que leur assurent une législation et des habitudes héritées du passé.

Cette dérobade unanime devant «Monnaie pleine» poussera pas mal d’esprits quelque peu rebelles à voter oui.


Retrouvez les articles sur l'initiative populaire «Monnaie pleine» ici


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