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ACTUEL / Accord CH-UE

La Suisse avance à l’aveugle dans son destin

Q uel silence soudain sur l’enlisement, pour ne pas dire l’euthanasie, de l’accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne. Flegme? Fuite? Inconscience? Les représentants du Conseil fédéral ont négocié et signé cette entente à Bruxelles mais le gouvernement ne la défend pas. Il l’envoie promener dans un vague débat – et non pas une consultation formelle - qui doit durer trois mois. L’UDC qui n’en veut pas est rejointe de fait par les radicaux, les démocrates-chrétiens, les verts et, ô surprise, par la majorité des socialistes. Autant dire que le texte finira à la poubelle. Et après? Mystère et boule de gomme.

Le revirement spectaculaire de la gauche a deux raisons. La première est électorale: le PS craint perdre des voix dans son propre camp en défendant l’ancrage européen. Ce n’est pas glorieux. Reste à espérer que ceux de ses membres qui ne perdent pas le nord reprennent le dessus.

La seconde explication est liée à la réaction courroucée des syndicats qui dénoncent «un démantèlement de la protection des salariés». A y regarder de près, ces grands mots sont hors de propos. L’accord stipule expressément que sera appliqué le principe adopté cette année par l’UE du salaire égal entre travailleurs détachés et résidents. Quelques modalités techniques font encore grincer. Le délai d’annonce qui passe de huit à quatre jours et l’exigence d’une caution préalable réservée aux entreprises qui ont fraudé. Qui peut croire qu’il y a là de quoi faire capoter un accord aussi large? Les syndicalistes suisses, au lieu de s’allier avec leurs collègues européens, restent enfermés dans leur méfiance. Pourtant les choses bougent.

Personne n’a mentionné que la protection face aux abus vient d’être renforcée pour les camionneurs. Les chauffeurs étrangers qui font du cabotage devront être payés au tarif local. Et en prime, pour leur repos, les patrons devront leur payer l’hôtel plutôt que de les laisser dans leurs camions sur les aires d’autoroute comme c’est ce le cas aujourd’hui. En Suisse aussi.

La crainte des salariés suisses est bien réelle. La concurrence d’une main-d’œuvre étrangère souple, souvent bien formée, a de quoi faire peur même si l’égalité des salaires est assurée. Les tribuns syndicaux feraient mieux d’expliquer que cette liberté de circulation de la main-d’œuvre a été un puissant levier de la croissance économique cette dernière décennie. Elle est aussi indispensable dans des secteurs où le gens du coin ne se bousculent pas: les hôpitaux, les EMS, l’agriculture et même le bâtiment où, sans les Portugais notamment, la machine ne tournerait pas rond.Ou alors, dire clairement que l’on fait le pari de la rupture.

Un commentateur de la Wochenzeitung démolit l’accord, convient que son abandon pourrait amener quelques mesures désagréables de nos partenaires mais il conclut: après tout, serait-ce si grave? Cette histoire de reconnaissance de la bourse suisse, personne n’y comprend rien. Le décrochage des programmes de recherche? Bof, les grosses têtes s’en sortiront toujours. Le renoncement à un accord sur l’électricité? On en importe à tour de bras mais qui croit que nous n’arriverons plus à nous chauffer? Les vieux accords sur l’accès aux marchés ne seront plus mis à jour? Allez, nous sommes tellement performants qu’aucun pays ne renoncera à nos produits.

Il y a des pirouettes pour déjouer tous les obstacles en vue. Mais ces échappatoires font-elles une politique? Dessinent-elles un avenir? Le Conseil fédéral fait preuve d’une lâcheté inouïe en se taisant. Pour que le peuple puisse débattre d’un projet, un gouvernement digne de ce nom dit situer les enjeux, parler clair, proposer une voie. Ensuite, on peut dire oui ou non en connaissance de cause. Mais enfoncer les citoyens dans le marais, c’est aller au pire. L’incertitude est un poison pour l’économie.

En réalité, cela nous a été dit sur tous les tons, le temps du bilatéralisme bricolé de cas en cas est révolu. Le seul moyen de continuer à «en être sans en être» serait de dire oui à cet accord de 32 pages, négocié en plus de cinq ans. Ou alors de demander l’adhésion à l’Espace économique européen qui survit avec l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein, un cadre cependant moins nuancé que le texte aujourd’hui en discussion.

Ces deux issues sont pratiquement condamnées. Les partis gouvernementaux ont tout fait, tout dit, ces dernières années pour poser l’Union européenne en ennemie. Alors même que nous sommes imbriqués avec elle économiquement, humainement, historiquement. Dès lors, il faudra aller au bout de l’impasse. Et faire enfin un choix clair entre l’isolement progressif ou… l’adhésion. Ce scénario tabou ressurgira tôt ou tard. Car cet ensemble d’Etats qui nous entoure, s’il est appelé à se réformer à maints égards, n’est pas près de se défaire contrairement à ce que répètent ses détracteurs systématiques. On le voit aujourd’hui avec leur fermeté face à la Grande-Bretagne que le Brexit plonge en plein désarroi. Même les gouvernements nationalistes les plus échauffés, en Italie ou en Hongrie par exemple, n’envisagent pas de quitter le bateau. Ils savent pourquoi. L’embarcation tient mieux la mer dans la tempête mondiale que des petits pays isolés. Telle la Suisse qui avance à l’aveugle dans son destin.

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