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Catalogne

La mystique de la révolte

V ertigineuse escalade. Au lendemain du jugement des dirigeants séparatistes, accusés d’avoir organisé le référendum illégal et bidonné d’octobre 2017, tous les soirs, c’est l’émeute. Vendredi une manifestation monstre. Un demi-million de personnes venues en grande partie de la province. Et aussitôt les dérapages violents, les heurts avec les «Mossos». Mais où conduit cette explosion de colère? Au pire. Barcelone connaît déjà le déclin. Son image si plaisante, de sécurité et de tolérance, c’est fini.

Depuis quelques mois, le conflit paraissait un peu apaisé. Le premier ministre espagnol Pedro Sanchez n’a pas le ton cassant de son prédécesseur. Il cherche le dialogue, prêt à revoir le statut d’autonomie, déjà très large, aux marges de compétences comparables aux cantons suisses. Mais il est sous pression à l’approche des élections générales de novembre, pris entre l’extrême-gauche (Podemos) et la droite dure (PP et Vox). Face au pouvoir de Madrid, les séparatistes sont divisés. Leurs dirigeants sont en prison, ou exilés en Belgique et en Suisse, sur place, ils ne cessent de s’opposer entre eux. Le président du gouvernement catalan, Quim Torra, est totalement isolé, impuissant, lâché par son équipe. Un jour il dit «comprendre» les violences, le lendemain, il les condamne du bout des lèvres. Tant qu'il ne le fera pas clairement, le premier ministre Pedro Sanchez «ne le prendra pas au téléphone.»

L’impasse politique jette donc la foule dans la rue et déchaîne les ultras, les casseurs de tout poil. Les divisions se creusent chaque jour un peu plus. Il faut rappeler que le dernier sondage, commandé par le «Govern» catalan, indique que 48,3% des habitants de la région sont opposés à l’indépendance, 44% lui sont favorables, toutes tendances confondues. A Barcelone même, une claire majorité s’y oppose. Et pour cause… Les dégâts, depuis deux ans, sont immenses.

Des dizaines d’entreprises, inquiètes, ont déplacé leurs sièges ailleurs en Espagne. Le chômage augmente. Les jeunes sont désemparés. Les hautes écoles attirent moins d’étudiants étrangers et hispanophones, réticents devant l’obligation de parler catalan. Le tourisme d’affaires est en panne. Et les visiteurs (30 millions par an!) commencent à s’inquiéter d’une montée spectaculaire de l’insécurité. Les vols et les agressions dans la rue se multiplient. Les hôtels engagent des agents de sécurité. Des groupes de citoyens se constituent pour s’opposer aux bandes de voyous, pour appeler à la vigilance dans les transports publics. Car la police est débordée. Les autorités locales, accaparées par le débat sur l’indépendance, ont manifestement négligé leurs tâches.

Les événements de ces jours vont empirer durablement le tableau. Il est fascinant d’observer la montée du «frisson de la colère», pour reprendre le mot du criminologue français Sébastien Roché, cité par «La Vanguardia» de Barcelone. Le cri n’articule plus aucune revendication concrète, ne porte aucun projet réaliste, rien qu’une mystique nationaliste nourrie d’elle-même. Les émotions balaient toute raison.

Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur une justice espagnole politisée. Il y aurait beaucoup à débattre sur les avantages et les inconvénients, pour une région autonome, de se trouver dans un Etat unique. Tant de dossiers à rouvrir, comme celui des priorités du transport le long de la côte. Mais personne ne parle plus de cela en Catalogne. Dans un camp on brandit des bannières, dans l’autre, tout aussi nombreux, on se tait, on craint les menaces, on s’inquiète de voir cette grande cité européenne, hier si prospère et si tolérante, glisser vers le chaos.

A noter que la mobilisation des séparatistes radicaux, aussi émotionnelle soit-elle, est aussi organisée avec une efficacité remarquable. A travers une application à plusieurs niveaux, pour le grand public et pour les meneurs, sur Telegram, Twitter et Facebook: Tsunami democratic. Selon toute vraisemblance, l'opération a été montée par les dirigeants séparatistes durs, en exil ou venus de Barcelone... à Genève! Centre nerveux de la propagande internationale des indépendantistes. Ils y comptent de nombreux appuis, notamment à l'université.

Au terme de cette semaine folle, les violents s'essoufflent. Les modérés tentent d'articuler des propositions. Et à Madrid, le premier ministre cherche à prendre une initiative politique raisonnable. Faute de quoi, cela pourrait mal tourner pour lui aux élections. Le risque? Que les nationalistes espagnols et catalans les plus durs se retrouvent face à face.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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