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ACTUEL / Idéologie

La montée des anarcho-capitalistes

O n a connu dans l’histoire les anarchistes qui voulaient détruire l’Etat pour faire triompher une révolution populaire. Ils détestaient aussi bien les patrons et les grandes entreprises. Aujourd’hui émerge ici et là une nouvelle école «anar»: elle déclare la guerre aux institutions publiques pour faire place au libre marché. C’est elle qui a inspiré les premiers initiants de No Billag, rejoints ensuite par l’UDC. Ces jeunes gens ne viennent pas de nulle part. Ils ont pour plusieurs d’entre eux étudié l’économie à l’université de Saint-Gall, temple de la pensée capitaliste, ou aux Etats-Unis où cette vision domine de nombreuses hautes écoles. En plus, ils ont un gourou discret. Un avocat bâlois qui prône depuis longtemps l’«anarcho-capitalisme».

Jutzet, la liberté individuelle poussée à l'extrême

Le président romand de No Billag, Nicolas Jutzet, 22 ans, étudiant en économie, a fait impression lors du dernier «Infrarouge». Jeune homme bien élevé, il a la tête structurée, il s’exprime bien. On peut détester sa position sur le sujet, mais on doit admettre qu’il a une conviction libérale d’airain. Avec ce calme, cette assurance de ceux qui se savent du bon côté de la société, prêt peut-être à lâcher des miettes aux pauvres, mais d’abord attaché à l’idéologie du «tout au marché». Au nom de la liberté individuelle poussée à l’extrême. Comme le dit la droite américaine depuis belle lurette: priorité au «droit à la propriété privée, à la terre et aux fruits de son propre travail». Ce jeune loup qui se fait les dents dans la petite commune neuchâteloise de Rochefort et maintenant en bouffant du service public n’est pas seul. Il a de nombreux jeunes amis du côté de Zurich. Et un parrain idéologique.

Dürr, pas d'Etat social, pas d'écoles, rien

La Wochenzeitung (le grand hebdo de gauche) a fait un excellent portrait de David Dürr, 65 ans, avocat à Bâle, qui s’est confié avec franchise aux journalistes, Jan Jirat et Sarah Schmalz. Professeur aussi de droit privé et de théorie du droit à l’université de Zurich, il a aidé les jeunes initiants à rédiger l’article constitutionnel que l’on sait. Il est cependant un peu déçu de les entendre aujourd’hui tenter de nuancer la démarche, de trouver malgré tout un peu d’argent public pour financer certaines partes de la radio-télévision. «Il ne faut pas un centime. L’Etat doit rester complètement en dehors.» David Dürr – dont le fils est conseiller d’Etat radical-libéral à Bâle – a une vision. L’idéal pour lui serait: pas d’Etat social, pas de juges fédéraux, pas de police fédérale, pas d’écoles, d’universités, de crèches et d’hôpitaux publics, pas de médias subventionnés. Rien. Tout doit être privé. Il a forgé son credo à la Harvard Law School. Et en lisant les théoriciens de l’anarcho-capitalisme, tels Murray Rothbard et Hans-Hermann Hoppe.

Hans-Hermann Hoppe (1949-) et Murray Rothbard (1926-1995). © DR

L’idéologue bâlois, fort affable au demeurant, a une vision de la fin apocalyptique de l’humanité: l’Etat mondial. Toute structure publique lui fait horreur. Il voit la société se recomposer par le règne de l’individu et de petites entités qui se débrouillent entre elles. Seule concession: « Ceux qui veulent un Etat doivent pouvoir l‘avoir mais ceux qui le refusent doivent pourvoir le quitter.»

Zulliger, allergique à l'Etat

Proche de Dürr, l’inspirateur, très discret, des initiants de No Billag s’appelle Christian Zulliger. Il a 31 ans et depuis quelques années réunit une fois par mois les allergiques à l’Etat, dans une bâtisse argovienne, le «Modelhof». Gymnasien à Winterthur, il s’intéressait aux anarchistes révolutionnaires russes, Bakounine et Kropotkine.

Mikhaïl Bakounine (1814-1876) et Pierre Kropotkine (1842-1921). © DR

Puis il plongea dans l’économie et les finances. Il est aujourd’hui conseiller de diverses entreprises dans l’énergie et l’immobilier. Il écrit beaucoup à travers des blogs, comme «Die Zürcherin» et «Freitum». Habile stratège, il s’est approché des milieux nationalistes et fait partie de l’AUNS (Action pour une Suisse indépendante et neutre). 

Nef, un gourou et un slogan

A cette galerie, la WOZ ajoute «le doyen du libertarisme suisse», le journaliste Robert Nef, 76 ans, qui tire sur la même corde depuis des décennies: «Savez-vous que le slogan des radicaux-libéraux en 1979, «plus de liberté, moins d’Etat» est de moi?» Cet ultra-libéral ne milite dans aucun parti, il dit préférer le débat d’idées. Il fut proche de Blocher mais, à part l’Europe que tous deux abhorrent, s’en est distancié: «Je suis xénophile et considère le racisme comme une erreur.»

De quoi se nourrit plus généralement ce courant politique? On le sent bien monter avec les discussions autour de la privatisation de la Poste, des CFF, de Swisscom, de la SSR et d’autres entités publiques. Le démontage est programmé si la résistance ne s’affirme pas. En termes de philosophie politique autant qu’en termes pratiques.

Le paysage politique laisse peu de place aux visionnaires tentés par le jusqu'au-boutisme. La social-démocratie gère plus qu’elle ne fait rêver. Le gauchisme est discrédité. La droite classique ne sait plus bien où elle en est. Et le populisme nationaliste tourne en rond. D’où la tentation, pour certains, de se tourner vers le libertarisme, mais attention, en ne touchant pas au sacro-saint marché.

Célèbres ancêtres

L’école a ses ancêtres. Le fameux Friedrich August von Hayek, Britannique né en Autriche (1899-1992), prix Nobel d’économie en 1974, qui a inspiré tant de libéraux. Et, bien plus tôt, Adam Smith (1723-1790), souvent cité pour avoir posé les bases du libéralisme économique dans son ouvrage La Richesse des nations. On a repris mille fois sa définition du marché comme «la main invisible» qui fait avancer la société. Or c’est un peu court. Le philosophe écossais des Lumières a dit bien d’autres choses. Il s’engageait certes pour la liberté de l’individu mais ne faisait pas de l’individualisme, comme nos ultra-libéraux suisses d’aujourd’hui, l’alpha et l’omega de la vie des peuples. L’égoïsme est un moteur, certes, mais la sympathie, le besoin de l’autre l’est aussi, relève-t-il. 

Smith défendait la liberté du commerce mais il pourfendait aussi les accapareurs et les spéculateurs. Il en voulait particulièrement aux banquiers et prônaient – déjà! – la régulation par le pouvoir de l’Etat. Un passage à rappeler aux ultra-libéraux qui se targuent de son héritage: «Ces règlements peuvent à certains égards paraître comme une violation de la liberté nature de quelques individus, mais cette liberté de quelques-uns pourrait compromettre la sécurité de toute la société. Comme pour l'obligation de construire des murs pour empêcher la propagation des incendies, les États, dans les pays libres tout comme dans les pays despotiques, sont tenus de réglementer le commerce des services bancaires.»

Vieux débat qui n’en finit pas. Mieux vaut s’armer sur le plan des principes si l’on veut éviter que les anarcho-capitalistes étendent leur influence rampante. Si l’on refuse le chaos, destructeur et inique, du libéralisme à tout crin.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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