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Actuel / Monde intellectuel

La mode végano-bobo-universitaire

E lles inondent le monde académique: ces fameuses conférences, actions et autres réunions sur le véganisme, les transgenres ou la technologie. Mais cette mode intellectuelle n’est pas l’apanage des universités. Elle pourrit aussi le monde de la culture et des médias. Il est temps pour l’intelligentsia dominante de se remettre en question une bonne fois pour toutes.

Comme presque tous les matins, je vais boire mon café et lire la presse du jour. Vient ce moment où j’ouvre avec plaisir mon journal et retrouve comme d’habitude dès la deuxième page un contenu qui m’irrite. Tout un encadré sur la motion acceptée par le parlement visant à rendre pénale l’homophobie. Le propos? Cette motion a le tort de ne pas régler les cas des victimes que sont les transgenres et autres personnes ne se reconnaissant pas comme hommes ou femmes. Et la fameuse abréviation d’apparaître déjà dans le titre: LGBTQI… aura-t-on bientôt toutes les lettres de l’alphabet? Au-delà de cette tendance contemporaine à tout décrire sous forme de communautés, et quoi qu’on pense de la question de fond touchant à cette motion, c’est la toute-puissance des «sujets dans les vent» qui est fatigante.

Une mode intellectuelle

Ce phénomène a un nom: il s’agit d’une mode intellectuelle. Pas un jour ne passe à l’Université de Neuchâtel, où je suis en train d’effectuer mon master en lettres et sciences humaines, sans qu’un joyeux luron n’envoie un courriel à toute la «communauté universitaire» – tiens, encore une – pour inviter «chacun.e» à participer à un «brainstorming sur le quinoa en Suisse», une «conférence sur les stéréotypes de genre», une «action étudiante contre l’islamophobie de la société», un «événement sur les smatphones éthiques» ou un «manifeste pour la reconnaissance des personnes asexuées».

Si cette affaire s’arrêtait aux «étudiant.e.s», comme on les définit dans cette hideuse novlangue, cela ne serait qu’un pet dans l’eau. Après tout, il y a toujours eu des jeunes, et la jeunesse implique une certaine dose de naïveté, d’idéalisme et, il faut bien de la dire, de niaiserie. Le problème, c’est que cette gangrène du sens des priorités atteint aussi, et peut-être même d’abord, les rangs des professeurs et de ce qu’on appelle encore «les élites culturelles» – mais pas cultivées. La mode idéologique en cause dans cet article n’est pas de l’ordre de la contestation, de la rébellion ou de la provocation: elle est actuellement ancrée dans les institutions. Elle règne.

Le sens des priorités

Encore une fois, il ne s’agit pas d’avancer que les régimes alimentaires alternatifs, la question du genre ou celle de la technologie, sont des non-sujets. Ces thèmes ont sans doute leur légitimité, mais, de grâce, ils ne doivent pas faire de l’ombre à des problèmes plus essentiels. Que reste-t-il de cette gauche qui se souciait du sort des travailleurs de notre pays? Que reste-t-il de cette droite libérale qui n’avait pas peur de parler de sécurité et de nation? Le terrain intellectuel de nos penseurs, artistes et journalistes semble s’être comme anesthésié. Ne pensons qu’aux artistes engagés qui ne font que répéter comme des robots que «la question des jeunes de banlieue, ça les touche» ou qui soutiennent le mouvement #metoo.

Comment interpréter cette situation? On peut y voir tout d’abord la démonstration que l’heure est bel et bien à la doctrine incontestable du progressisme béat. A rabâcher jour et nuit que le monde suit une évolution constante vers le mieux – comment peut-on encore soutenir une telle ineptie après les drames du XXe siècle? – une grande part d’intellectuels auto-proclamés s’est fabriqué un réflexe consistant à identifier le «nouveau» avec le «bien». Mais surtout, ce qui fait nouveau. Aujourd’hui, le paraître est roi! Pas étonnant que nous arrivions à des absurdités comme le «féminin inclusif» à la place de la grammaire française dans un discours académique. Pourvu que ça fasse «camp du bien».

Alors, quel remède pouvons-nous appliquer à ce poison? Quelle attitude adopter dans notre propre comportement influencé par la doxa du politiquement correct pour qu’il ne finisse pas par nous engloutir, «toutes et tous»? Peut-être serait-il bon de réfléchir à ce mot clef: verticalité. Toute hiérarchie n’est pas un mal. Elle est même souvent un bien. Elle peut s’incarner par une autorité, définissant les revendications étudiantes comme inégales aux réflexions des responsables politiques. La hiérarchie peut également s’appliquer aux sujets à aborder: faire de l’ordre dans son esprit, c’est avant tout déterminer quels enjeux sont plus importants que d’autres.

Un exemple de critère parmi d’autres: le nombre de personnes touchées par la problématique. Et peut-être alors, l’inégalité des salaires, le sort des régions périphériques, l’insécurité économique et culturelle de la classe moyenne inférieure – des réalités, par ailleurs, qu’a le mérite de mettre en lumière le mouvement des gilets jaunes dans le pays voisin, malgré tous leurs débordements – retrouveront une place de choix dans le registre des indignations académiques, artistiques et médiatiques. Et l’on pourra toujours en parler autour d’un bon plat de quinoa, sans avoir besoin d’y consacrer un colloque pluridisciplinaire.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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