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ACTUEL / Géopolitique

La Chine est aussi en Syrie

S uivre les évènements de Syrie à travers la bousculade des émotions, c’est légitime mais cela conduit à ignorer une part des enjeux. D’autant plus que les médias, de parti pris pour la plupart, ne livrent pas toutes les informations disponibles. On parle du rôle que jouent la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar, Israël, les puissances occidentales, mais on ignore un autre acteur très discret: la Chine. Elle a envoyé sur place des militaires et des entrepreneurs. En accord avec le gouvernement syrien qui espère d’elle une contribution à la reconstruction.

Ces derniers mois ont débarqué en secret, via la base russe de Tartous, des forces spéciales nommées les «Tigres de la nuit». Au motif de combattre en priorité les quelques milliers de militants ouïghours (ethnie musulmane en rébellion contre Pékin) qui ont rejoint certaines mouvances islamistes. On ne sait rien de leur engagement sur le terrain. 

Ce n’est pas tout. Cet allié puissant de l’Etat syrien, engagé comme lui dans la lutte contre l’islamisme, se pose en protecteur diplomatique prudent aux Nations Unies. Et surtout, au cours de plusieurs rencontres bilatérales, il a promis une contribution à la reconstruction du pays dévasté. Avec une vision à long terme: la Syrie se trouve à un point stratégique sur la nouvelle «Route de la Soie», au sud de la Russie, via l’Iran. La Chine s’active à construire cette artère transcontinentale entre elle et l’Europe pour moins dépendre des liaisons maritimes. 

Un homme d’affaires libanais de passage en Suisse nous confiait récemment: «Les Chinois sont partout en Syrie.» Au grand dam des Libanais qui convoitent eux aussi le marché de la reconstruction qui se fera tôt ou tard. Mais qui peut rivaliser avec des concurrents aussi puissants et riches? Des plans concrets se mettent en place en particulier dans le secteur des transports routiers et maritimes. Cet entrepreneur de Beyrouth se désole: «Si on fait du business en Syrie, on doit y renoncer ailleurs. Comme les Américains ont le contrôle du dollar, on doit passer au rouble ou au yuan. Que choisir?»

Les Chinois ont un atout qui manque aux Occidentaux: ils sont patients, ils ont de la suite dans les idées. Et de l’argent. Face à eux, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, s’ils sont encore riches, restent politiquement fragiles. Quant à la Russie, elle joue à fond son rôle politique et militaire mais au plan économique, elle pèse peu. 

C’est là une donne que les Occidentaux devraient sérieusement considérer. Une alliance de fait est en train de se nouer entre la Russie, l’Iran et la Chine. Avec la Syrie, certes épuisée, harcelée de toutes parts, partiellement occupée, où néanmoins l’Etat a reconquis près des trois quarts de son territoire. 

Il est beaucoup question, ces jours, des menaces israéliennes et américaines sur l’Iran. Les va-t-en-guerre feraient bien de se souvenir que ce pays dispose d’un puissant ami: la Chine développe à grande échelle ses relations commerciales avec l’Iran. Plus les sanctions occidentales se multiplient, plus celui-ci se rapproche de ses alliés russes et chinois. Pas sûr que Trump y ait pensé.


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