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ACTUEL / Israël, Palestine

La balle et la gifle

A u Proche-Orient, la Suisse n’est pas éloignée des positions de Donald Trump: les nuances sont verbales. Primauté de la force, fin de l’histoire? Bien sûr que non. Contre de plus grands périls, une idée fait son chemin: non plus deux Etats, Israël et Palestine, ni un Etat unique, mais une confédération.

Qui conseille Igniazio Cassis? Au début de l’année, au moment où le nouveau ministre montait à Davos pour le Forum, Mario Carera l’avait supplié, dans une tribune, d’intervenir avec Alain Berset auprès de Donald Trump pour sauvegarder l’agence des Nations Unies qui protège les réfugiés palestiniens. L’Américain voulait se débarrasser de l’UNRWA (c’est le nom de l’agence), ou en tout cas la priver de dollars. Carera sait de quoi il parle: il a dirigé longtemps, à Jérusalem, l’effort de coopération suisse auprès des Palestiniens.

Mais Cassis a préféré Trump. Il pense (même si le Conseil fédéral l’a gentiment recadré) que l’UNRWA fait plus de mal que de bien en maintenant les réfugiés dans l’assistance. Et dans la foulée, le Tessinois a fait un pas de plus vers le président américain en ne s’associant pas, au Conseil des droits de l’homme à Genève, à la demande d’une enquête sur les tueries qui se succédaient lors des «marches du retour», à Gaza. Il faut dire que les responsabilités ne sont guère un mystère: côté palestinien, plus de cent morts et des milliers de blessés par balles; côté israélien, pas une seule victime.

Igniazio Cassis, pour connaître ce que les gens ont dans la tête et dans la chair, aurait aussi pu écouter Ahed Tamimi. Difficile: cette adolescente palestinienne est en prison pour avoir giflé un soldat. Elle est d’une de ces familles qui, dans le sud de la Cisjordanie, au nord de Jérusalem, opposent une résistance opiniâtre et non violente à l’occupation. Ahed en rage s’est laissée aller à ce soufflet après avoir appris que son cousin avait reçu une balle dans la tête. On l’a traitée de terroriste. Un député ultra de la Knesset a regretté que le soldat ne lui ait pas tiré dans les jambes pour la clouer une fois pour toutes dans un fauteuil. Devant le tribunal, la jeune fille a plaidé coupable pour limiter sa peine aux huit mois qu’elle purge encore.

Elor Azaria, lui, est libre. Ce soldat franco-israélien, à Hebron, avait exécuté un Palestinien désarmé au sol, sans prendre garde qu’il était filmé. Il a bien fallu que la justice s’en mêle un peu, mais l’extrême droite a fait de lui un héros, le premier ministre Netanyahou a souhaité sa grâce, et Elor n’est plus en détention.

Le déséquilibre vient de loin

Cette bizarre balance, qui a chaque fois l’allure de la plus aberrante injustice, s’observe désormais à tout moment entre Jourdain et Méditerranée. Le déséquilibre vient de loin.

Israël a été menacé de destruction avant même de naître. 1936, 1948, 1967, 1973: chacune de ces guerres, côté arabe, avait pour objectif d’annuler le projet sioniste, d’effacer l’Etat hébreu ou de le subjuguer. Israël a compris que sa seule chance de survie était dans le développement d’une puissance supérieure à celle de tous ses voisins. Cette confiance dans la force, chaque fois récompensée, l’a conduit à cet hubris: le Likud et ses alliés pensent qu’ils pourront indéfiniment gérer les tensions générées par l’occupation des territoires palestiniens grâce à cette stratégie du fort au faible. Ils ont d’autant moins de raisons d’en douter que la menace, du côté des Etats arabes, a disparu: l’Egypte et la Jordanie ont des relations apaisées avec Israël, les monarchies du Golfe sont des alliées tacites. Israël a donc toutes les raisons, désormais, de ne rien céder.

La complaisance à l’égard de cette politique de force, proclamée à Washington, susurrée dans l’aile ouest du Palais fédéral à Berne, a au moins une vertu: elle brise l’hypocrisie de tous ceux qui feignent de croire, selon les vieux canaux du soi-disant processus de paix, que la séparation en deux Etats est encore à portée de main. N’importe quel visiteur de Cisjordanie comprend très vite que l’Etat palestinien est mort-né. La ville universitaire d’Ariel, avec ses implantations satellites, en plein centre du territoire occupé, suffirait à ouvrir les yeux des naïfs. De la même manière, les Etats qui maintiennent leur ambassade à Tel Aviv en prétendant contester l’agrandissement et les annexions pratiqués pour faire de Jérusalem unifiée la capitale d’Israël sont soit de mauvaise foi, soit menteurs.

Dans les faits, l’Europe (et la Suisse) qui se paie de mots entretient le statu quo, sans rien tenter pour le changer, en acceptant l’absolue domination israélienne, et en finançant l’Autorité palestinienne exsangue, dont la mission convenue est de maintenir le calme en Cisjordanie.

Une confédération de deux vastes cantons?

Fin de l’histoire, dans la soumission? Naturellement pas. Chacun sait que la suite du drame est démographique: il y aura bientôt plus d’Arabes que de juifs entre le fleuve et la mer. Les expansionnistes israéliens rêvent peut-être de fourguer, à terme, Gaza à l’Egypte et des lambeaux de Cisjordanie à la Jordanie. Ce serait faire bon marché de ce que les Palestiniens ont dans la tête et dans le cœur.

Contre ce futur encore plus noir, de petits groupes, juifs et arabes mêlés, ont commencé à agiter des idées nouvelles. Si deux Etats séparés deviennent impensables, si un Etat unique est impraticable parce qu’il impliquerait la soumission d’une partie à l’autre, reste ce projet encore flou: une confédération. Sur ce territoire à vrai dire minuscule, zébré par les animosités, l’imbrication des vies est en fait inextricable, comme le montre encore un long papier très concret de l’universitaire israélo-américain Benard Avishai publié par la New York Review of Books. Eau, énergie, commerce, système bancaire, infrastructures, télécommunications, sécurité: rien ne peut en réalité être dissocié sans absurdité. Et c’est vrai de la population elle-même: 20% des citoyens de l’Etat d’Israël sont des Palestiniens, et le nombre des juifs établis en Cisjordanie est maintenant de même proportion. Une confédération de deux vastes cantons (ordre de grandeur, ensemble: la Suisse romande) est sans doute la seule manière d’éviter d’encore bien pires déchirements. C’est une alchimie subtile qu’ici on connaît un peu. Alors, pourquoi s’accrocher, comme un cycliste en roue libre, à des idées creuses auxquelles personne ne peut plus croire – à quoi on ajoute, comme Igniazio Cassis, un peu de mépris pour les Palestiniens?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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