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ACTUEL / Italie

L’idiot de Palerme

L a grande ville sicilienne de Palerme s’oppose aux populistes de Rome. Du moins son maire. Leoluca Orlando ne peut faire un pas sans gardes du corps, il garde pourtant sa liberté. Un article original de Nicoletta Cimmino (texte) et Mauro D’Agati (images) parut le 26 octobre 2018 dans «Republik».


Un article original de Nicoletta Cimmino (texte) et Mauro D’Agati (images), Republik

Une traduction de Yann Grin et Bon pour la tête


A vrai dire, il devrait déjà être mort depuis longtemps. Mais Leoluca Orlando n’en a jamais rien eu à faire de coller aux attentes…

«J’ai été conditionné dans mon enfance par l’idée de devoir bientôt mourir. "Lucchetto mourra" est bien la phrase que j’ai le plus entendue. "Ça tu ne peux pas, sinon tu mourras." — "Papa, je peux avoir une moto?" — "Non, sinon tu mourras."»

Leoluca Orlando souffre du syndrome de Kartagener. Certains de ses organes les plus importants se trouvent du côté inverse dans son corps. Le cœur à droite, le foie à gauche. Le pédiatre dit un jour à son père Salvatore, un homme très respecté, très conservateur, juriste très catholique, que son fils ne vivrait sûrement pas son 40e anniversaire à cause de ce syndrome.

Petit garçon, Leoluca n’a déjà pas de temps à perdre. Il fait absolument tout.

«Enfant, à table, je n’ai jamais laissé le moindre reste dans mon assiette. Jamais. Aujourd’hui encore, je ne le fais jamais. Servez-moi une assiette qui déborde de pâtes à table, je mangerai tout. Je voulais et je veux toujours plus. A 10 ans, je lisais Dostoïevski. Crime et Châtiment. A l’âge de dix ans, c’est quand-même un coup dans le ventre. Mes amis lisaient Cuore de De Amicis, un classique de l’enfance – ou Pinocchio de Collodi. Et moi, je lisais Dostoïevski.»

Ses parents l’envoient dans une école jésuite de Palerme. Il est un excellent élève, il obtient la meilleure Maturité de toute l’Italie.

A 18 ans, il voyage à Londres, visite une exposition sur Van Gogh au Tate-Museum et fait la connaissance d’une jeune femme. L’amour de sa vie. Son épouse encore aujourd’hui.

«Elle était merveilleuse. Et sicilienne, comme moi. Lorsqu’elle m’a abordé, elle me connaissait déjà. Moi pas. Nous passions des heures au Musée et discutions de la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant.»

Il vivra

Leoluca Orlando (71), maire de Palerme, raconte tout cela dans son bureau au Palazzo delle Aquile. La pièce a la grandeur d’un appartement suisse trois-pièces. De grandes fenêtres, un élégant sol de pierre et un plafond décoré de fresques à travers lequel s’étirent de profondes fissures. Beaucoup de grandezza et un peu de délabrement.

Cette grandezza d’une autre époque incarne aussi Orlando dans son costume sombre taillé de manière classique, avec chemise blanche et cravate. Une virilité tombée hors du temps, telle celle d’un acteur des années soixante. Vittorio De Sica, Michel Piccoli.

Orlando est un interlocuteur vif, divertissant – si on veut avant tout écouter, car il ne se laisse pas volontiers interrompre.

Il raconte. Ses études de droit à Palerme. Son temps à Heidelberg, où il apprend l’allemand. Comment, de retour en Sicile, il enseigne le droit à l’Université publique. Et comment il est engagé par l’ancien président sicilien Piersanti Mattarella comme conseiller juridique. Par le frère de Sergio, l’actuel président italien.

Persanti Mattarella est assassiné par la mafia le 6 janvier 1980. Il ne sera pas le dernier ami qu’Orlando perd de cette manière.

A 38 ans, il s’engage lui-même en politique à la demande de la veuve de Mattarella. En 1985, il est élu maire de Palerme.

Puis vint le 40e anniversaire

«J’ai sabré une bouteille de Champagne et j’ai pensé: j’ai gagné, mon pédiatre a perdu. J’ai 40 ans et je vis encore – maintenant, je peux mourir.»

Voilà, il n’est pas mort. Malgré le syndrome de Kartagener. Il aura 41, 42, 43, 44 ans.

A 45 ans, au début des années nonante, il est à la troisième place de la liste des personnes à abattre de la mafia. Devant lui, on trouve deux autres noms: Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.

Falcone, le juge, est supprimé en premier. Le 23 mai 1992, sa voiture est réduite en miettes par une bombe sur l’autoroute de l’aéroport menant à Palerme. La Cosa Nostra a placé pour ce faire 500 kilogrammes d’explosif dans un tube de drainage de la rue. Personne n’a vu quoi que ce soit, personne ne veut avoir vu quoi que ce soit.

57 jours plus tard meurt aussi Paolo Borsellino, un proche confident et camarade de combat. L’explosif est caché dans une Fiat qui est située à côté de la maison de sa mère.

Le message de la mafia est clair: ici, c’est nous qui commandons.

Les Siciliens appellent cette sombre époque du début des années nonante «gli anni delle stragi». Les années de massacres. Et le massacre suivant aurait été en fait l’assassinat du maire Leoluca Orlando. Néanmoins, la mafia attend. Manifestement, la «coupole» de la Cosa Nostra refuse l’allégeance au boss Totò Riina sur cette question-là.

Orlando ne meurt donc pas. Mais il doit renoncer à quelque chose de précieux, il doit renoncer en effet à la solitude, celle qu’on choisit. Parcourir seul les rues, aller seul dans un bar, aller seul à la plage: jamais plus. Orlando ne peut plus faire un pas devant l’autre sans gardes du corps – jusqu’à aujourd’hui.

Résistance contre le ministre de l’Intérieur

«Je suis malgré tout un homme libre» raconte Orlando, «Je n’appartiens à personne et ne veux faire partie d’aucun cercle. Il en a toujours été ainsi. Chaque fois, quand je remarque qu’un clan se forme autour de moi, que soudain il y a quelque chose comme "les hommes d’Orlando", je change de côté.»

Republik: Pourquoi?

Orlando: Parce que cette culture de l’appartenance est étouffante. Elle exclut et discrimine. Quand tu n’en fais pas partie, tu n’es personne. Et quand tu en fais partie, tu dois te soumettre à tout le monde. Le Palerme de la mafia est un Palerme du "à qui appartiens-tu?" . Je veux un Palerme du "qui es-tu?"».

N’est-ce pas une manière trop simple de voir les choses? Vous venez d’une famille respectée. Vous faites de toute façon partie de la société sicilienne consciente de sa classe.

Connaissez-vous Don Milani? C’était un prêtre italien avec des idées plutôt progressistes (NDLR :Lorenzo Milani). Il était engagé pour la formation scolaire des enfants des couches inférieures. Et il était ami avec un communiste qui s’appelait Pipetta. Prêtre catholique ami d’un communiste! C’était un peu comme Don Camillo et Peppone. Don Milani a écrit une lettre à Pipetta. Une lettre merveilleuse. Il écrivit avec esprit: «Cher Pipetta, je combattrai avec toi pour tes idéaux et tes idées. Jusqu’à ce que tu les aies atteintes. Et tu verras, nous réussirons. Mais je dois maintenant déjà te demander pardon. Quand cela arrivera, je t’embrasserai et puis je changerai à nouveau de côté.» Don Milani ne voulait pas être restreint à son appartenance et de ses origines. Et je ne veux pas l’être non plus.

Selfies avec les Saints de la ville: procession avec les reliques de Santa Rosalia, ermite qui aurait habité dans une grotte du mont Pellegrino.

(Gelarda) Est automatiquement Palermitain celui qui vient à Palerme? Il ne semble pas en être ainsi: un musulman en prière.

Orlando n’aime pas quand on lui dit qui il doit être. Et il ne supporte pas non plus quand on lui dit ce qu’il doit faire.

Même pas quand c’est le gouvernement de Rome: en juin 2018 le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini lance sur Twitter l’hashtag #chiudiamoiporti («Fermons nos ports»). Salvini voulait empêcher que le bateau de sauvetage Aquarius avec à son bord 629 migrants puisse amarrer dans un port italien. L’hashtag était un ordre.

Quelques heures plus tard à Palerme, le maire Orlando entre en scène et déclare: Notre port est ouvert et le restera.

L’anti-Salvini

Dès qu’il commence à parler de Salvini, il se penche en avant sur son bureau. Avec le plat de sa main, il frappe le pupitre et donne le rythme à ses phrases.

«Nous sommes à un carrefour historique. Et je ne veux pas prendre la mauvaise direction. Salvini est un populiste. Les populistes ne tiennent pas compte du temps. Ils pensent qu’on peut résoudre les problèmes tout de suite, sans accrocs. Mais on ne résout pas les problèmes en quelques secondes, le temps d’un tweet. On a besoin de temps, de beaucoup de travail, on a besoin de désespoir, de sang et de compromis. Je suis juriste. Je me suis battu contre la mafia et j’ai servi toute ma vie au service de l’état de droit. Je crois au droit. Et malgré tout, vous devez savoir que si un jour on m’arrête parce que j’ai caché chez moi un migrant soi-disant en situation illégale – un de ces migrants que Salvini veut renvoyer dans la misère – ne compatissez pas avec moi. N’envoyez pas de cigarettes ou de chocolat. Ça sera le plus beau jour de ma vie.»

L’attitude d’Orlando n’est pas nouvelle. Déjà en 2015 il lance la «charte de Palerme». Elle demande la liberté de mouvement pour tous les êtres humains. Le concept d’autorisation de séjour doit être aboli. Au premier paragraphe, on peut lire:

Aucun être humain n’a choisi ou ne choisit le lieu où il vient au monde; tous devraient se voir reconnaître le droit de choisir le lieu où vivre, vivre mieux et ne pas mourir.

Orlando le dit ainsi: «Quiconque vient à Palerme est Palermitain.» Se déplacer de manière classique n’est pas un moyen de transport à Palerme: hommes en scooter.

Un lieu présent dans tous les esprits: le port de Palerme doit aussi accueillir des bateaux de migrants, déclare le maire de la ville. En arrière-plan le Monte Pellegrino, le « Mont Pellegrino ».

Désespoir

Igor Gelarda travaille à un petit kilomètre du bureau d’Orlando. Au commissariat de police juste à côté de la gare. Sa pause de midi est courte, il se tient là, devant un bar, à une table bancale de plastique blanc.

«Orlando délire», dit-il.

Gelarda est policier. 44 ans. Historien amateur. Et il désespère de Palerme. C’est en tout cas ce qu’indique sa biographie de Twitter. La raison du désespoir de Gelarda porte un nom: Leoluca Orlando.

Le sicilien maintenant à la Ligue du nord: Igor Gelarda, policier.

Gelarda regarde avec un peu de méfiance. Pourquoi un média suisse s’intéresse-t-il à ce qu’il pense? Derrière cette question Gelarda en voit une autre: quelqu’un veut-il encore lui faire mauvaise presse?

Le scepticisme de Gelarda est compréhensible. Les derniers mois ont été durs pour lui. Aux élections de printemps, il a candidaté pour le Mouvement 5 étoiles. Il a été élu au conseil communal. Puis il a quitté le parti et s’est engagé pour la Ligue.

Pour la Ligue! En tant que Sicilien! Il entend ça en permanence. Pour beaucoup, cela frôle la traîtrise.

Car l’actuelle Ligue se faisait appeler, il y a encore un an, la Ligue du Nord. Ce n’était pas un hasard si elle contenait le terme «nord», le rêve du parti était la Padanie, un état indépendantiste au nord de l’Italie. Et les terroni (Italiens du sud) étaient les têtes de Turc du Nord. Vauriens, gaspilleurs d’argent, incultes et criminels.

Et si l’Italien du sud apparaît comme le mal aux yeux des leghisti (sympathisant de la Ligue du Nord), de même l’Italien du sud, le Sicilien, apparaît comme le pire de tous les maux.

«Tempi passati». C’est le passé, dit Gelarda. Les responsables du parti de l’époque ne sont pas ceux d’aujourd’hui. «Maintenant, la Ligue veut aussi le meilleur pour nous, Italiens du sud. Mon amour propre doit-il m’empêcher de faire une bonne politique pour demain à cause d’hier?»

Une bonne politique, pense Gelarda, pas comme celle d’Orlando.

Procession pour la vierge della Mercede sur la place Sant’Anna.

Bâtiment au bord de l’Oreto qui se jette dans la mer non loin d’ici.

Le temps du maire est depuis longtemps révolu. «Quiconque vient à Palerme est Palermitain» bla bla bla! Aujourd’hui, beaucoup de jeunes doivent encore quitter l’île, parce qu’il n’y a pas de travail pour eux ici. Notre maire devrait plus se préoccuper d’eux. Et de tout ce qui tourne autour de ce problème» dit-il en montrant la rue devant lui, d’un vague geste.

«Pendant des mois, les lampadaires de ce quartier n’ont plus fonctionné. Et l’administration communale manquait d’argent pour les réparer. C’est symptomatique. Orlando ne prend pas les choses en main. Ça ne l’intéresse pas, il préfère rebattre les oreilles avec des phrases pathétiques tirées des gros titres du New York Times

Gelarda doit partir tout de suite, sa pause de midi est terminée. Mais il veut encore parler de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l’aristocrate et écrivain sicilien.

«Tomasi di Lampedusa disait: nous, Siciliens, avons vécu beaucoup de moments glorieux dans notre histoire. Mais ces moments nous furent offerts par les envahisseurs, ils furent imposés aux Siciliens en quelque sorte. Il est temps de nous occuper nous-même de cette gloire, de prendre les choses en main de l’intérieur. Il est temps de nous réveiller. Et je crois que la Ligue réussira à le faire.»

Gerlada laisse ces derniers mots flotter dans les airs et prend amicalement congé de nous.

Tomasi di Lampedusa est souvent cité en Sicile. Chacun tire de son œuvre ce qui lui est utile. Il Gattopardo est son roman le plus célèbre, il y raconte l’histoire d’une famille d’aristocrates italiens. L’histoire d’un déclin avec en arrière-fond le risorgimento, la réunification italienne du milieu du 19e siècle.

Les hyènes et Heidegger

Noi fummo i gattopardi, i leoni. Chi ci sostituirà saranno gli sciacali, le iene. (Nous étions les léopards, les lions. Ceux qui nous remplacent sont les chacals, les hyènes.)

Une des phrases les plus citées de Il Gattopardo orne en graffiti avec des majuscules un mur de Kalsa. Le quartier arabe fut bombardé massivement pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut négligé et mal famé des dizaines d’années avant d’être assaini. Aujourd’hui, le quartier est le symbole pour la Palerme qui s’est prise en main et qui se réinvente.

Vendeur de ballon dans le quartier arabe de Kalsa, historique, mais avec un regard vers l’avenir.

A Kalsa, on trouve aussi le Palazzo Butera. Un petit palais du 18e siècle avec un aperçu dégagé sur le golfe de Palerme. Pendant longtemps, le Palazzo fut laissé à l’abandon jusqu’à ce que le mécène milanais Massimo Valsecchi l’achète et le rénove. Aujourd’hui, Valsecchi habite ici avec sa femme. En même temps, le palace est un musée d’art et offre un espace à la Manifesta, la biennale de l’art, qui a eu lieu cette année à Palerme.

Un vendredi soir de septembre. Une soixantaine de jeunes gens se bousculent dans la salle du deuxième étage du Palazzo. Ce sont des étudiantes en art, des architectes, des politologues, des photographes. Ils sont venus pour écouter le maire Orlando.

Celui-ci prend place et raconte. Pendant plus d’une heure et demie. Un monologue hautement captivant à propos de la politique, de la mafia, de la crise migratoire. L’air dans la pièce est suffocant. Mais personne ne se lève et ne quitte la pièce. Personne ne jette de coups d’œil sur son smartphone. Tous écoutent Orlando attentivement.

Il sort des phrases traditionnelles à la sauce Orlando:

«Je suis l’idiot de Palerme, je souhaite que Palerme n’ait un jour plus besoin d’aucun idiot comme moi.»

Ou bien: «Quand j’étais un jeune homme très inexpérimenté, j’estimais qu’une femme ne pouvait pas être à la fois belle et intelligente. Et puis à un moment donné, tu fais la connaissance d’une belle femme, qui est si intelligente, que tu as envie de te tirer une balle.»

Et il parle de sa grande passion du philosophe Martin Heidegger.

«Je vivais à Heidelberg et j’ai appris par hasard que Heidegger ferait une apparition dans les parages. Je voulais le voir. Alors j’y suis allé. Mais je n’ai pas eu de chance, je ne l’ai même pas vu de loin. A la place, j’ai par hasard fait connaissance avec son chauffeur. C’était un jeune Américain très excentrique. Nous avons longtemps discuté ensemble, j’étais impressionné, parce que le type, bien que chauffeur, avait plein d’argent.»

C’est seulement des années plus tard qu’il apprit, raconte Orlando, comment l’homme gagnait son argent. Il vendait de la drogue. «Et j’ai aussi appris comment il s’appelait: Terrence Malick, celui qui a fait plus tard carrière comme réalisateur.»

Dans les années qui suivirent, il essaya de prendre contact un nombre incalculable de fois avec Malick, toujours sans succès. Orlando interpelle la foule: «Si quelqu’un a son numéro, je lui serais très reconnaissant de me le donner». Et tout le monde rit.

Une intuition pour Palerme

«Leoluca est le meilleur conteur que je connaisse», dit le jour suivant Tag Dario Nepoti.

C’est Nepoti qui a invité Orlando au Palazzo Butera.

Et Nepoti est le fondateur de la Scuola Politica Giebel, une sorte d’Université d’été pour les moins de 35 ans. 6 jours de débats et de workshops avec des politiciens, des artistes, des architectes et des scientifiques. Et aussi, en tant qu’invité d’honneur: Leoluca Orlando.

Darion Nepoti est moitié Milanais moitié Sicilien. Un trentenaire qui a interrompu ces études de sciences politiques. «Je m’ennuyais à mort à l’Université.»

Il quitte l’Uni et organise un festival expérimental dans un jardin d’un palais baroque au nord-ouest de Milan. Un festival de trois jours avec de la musique, de l’art et de l’architecture et beaucoup de belles personnes qui écoutent et font de belles choses.

Ensuite, Nepoti fonde un label de disque. Il voyage régulièrement en Sicile, à Cefalù, où il travaille dans la ferme de sa grand-mère. La Villa Catalfamo s’étend sur plus de 35 hectares, de la mer aux collines. On y trouve olives, citrons et oranges. En 2016, une grande partie du domaine est détruite, le Sirocco balaye tout le pays et le feu se répand avec lui. Depuis, Nepoti travaille à la reconstruction.

Nepoti parle un italien sans traces de dialecte, il gesticule à peine. Rien de gênant, rien de trop. Un peu comme un David de Michel-Ange ramené à la vie

Pour notre rencontre, il a apporté deux livres avec lui. Les discours complets de Robert Kennedy. Et un volume d’essais anglais de l’architecte japonais Tadao Ando. On voit que les deux livres ont été souvent lus.

Il ouvre celui de Ando et montre son passage préféré:

Given that we all have a limited time here on earth, I came to the conclusion that I would fight for my own personal goals and beliefs. I made this clear in a willful proclamation to myself, adopting a guerilla mentality and declaring: «I will use my profession to resist deprivation of freedom, and, with belief in myself, will fight against the status quo.

Cette explication, que l’architecte mit par écrit à 24 ans, devient le mantra de Nepoti. Défendre la liberté, combattre le statu quo. Avec sa Scuola Politica il veut que sa génération s’éprenne de la politique.

Par-delà des générations, l’Église catholique joue un rôle central: procession de la vierge dell Mercede le dernier dimanche de septembre.

Messages de paix: les colombes sont prêtes pour la fête en l’honneur de la Vierge della Mercede.

«Beaucoup de jeunes Italiens se détournent de la politique. Nous avons souvent le sentiment que tout cela n’a plus rien à voir avec nous. Mais nous n’avons pas le droit d’abandonner», dit-il, «nous n’avons pas le droit de laisser le pays aux mains de ceux qui crient le plus fort et qui twittent le plus vite.»

Palerme est la ville adéquate pour son projet. Pas Rome, ni Milan. Ici, il y a quelque chose dans l’air, une intuition, comme peut-être à Berlin il y a 25 ans.

«Et Palerme a Orlando. Par chance, Palerme a Leoluca Orlando.»

En mai passé, ce dernier volait avec une délégation en Colombie. Les autorités de la ville de Medellín avaient invité Orlando. Ils voulaient faire un échange d’expériences, les deux villes ayant un passé violent et expérience avec le crime organisé. Dario Nepoti accompagnait Orlando.

«A Medellín j’ai pu l’observer durant quatre jours. Il était présent à vingt réunions et a raconté vingt histoires sur Palerme, toujours différentes», raconte Nepoti. Lors d’une réunion avec les membres de la police militaire, ceux-ci se seraient levés en plein milieu de son exposé et auraient applaudi pendant de longues minutes.

La culture en priorité

«Bonjour tout le monde!» la voix grave d’Orlando remplit l’air surchauffé de l’église Santa Maria dello Spasimo.

Il se tient debout sous l’arche à l’entrée et est conscient de l’effet de son apparition. L’énergie emplit la scène lorsqu’Orlando arrive: les femmes, exténuées par la chaleur et à moitié affalées sur leurs chaises, se redressent et croisent leurs jambes. Quelques hommes se lèvent d’un bond, ajustent leur col, se passent la main dans les cheveux et se pressent vers l’invité de marque.

Celui-ci porte ce qu’il porte toujours comme maire: costume sombre, chemise blanche, cravate. Le soleil brûle l’assistance, car le toit est manquant dans cette maison de Dieu. Orlando transpire. Et malgré cela, il serre des mains, prend dans ses bras et embrasse. Il offre à chacun son entière attention, comme si chacun de ces êtres humains était la personne la plus importante au monde.

Orlando est là pour annoncer un concert classique devant la presse locale rassemblée. Cent violoncellistes entreront sur scène dans cette église. Cet été, Palerme n’est pas seulement le lieu du déroulement de la Manifesta, mais aussi la capitale italienne de la culture 2018. Le concert est une partie du programme officiel. Une grande manifestation. Et par conséquent: une question prioritaire.

«Palerme a soif de culture!», annonce-t-il sur une petite scène à l’adresse des personnes présentes. L’organisation acquiesce, les musiciens s’extasient, la presse locale ne pose presque aucune question. Aucune critiques dans tous les cas.

La biennale d’art contemporain, Manifesta, a fait de Palerme la capital italienne de la culture en 2018: II Giardino dei Giusti dans la Via Alloro est la partie du projet The Planetary Garden.

Manifesta II: L’installation The soul of Salt de Patricia Kärsenhout au Palazzo Forcella De Seta

Pourtant, il y en a eu, quelques critiques. Venant de la sphère culturelle justement. Seulement ces critiques n’étaient pas forcément violentes ou haineuses. Parfois même, elles étaient réfléchies et douces et portaient le doux nom de Luisa Tuttolomondo.

Qu’arrivera-t-il quand il ne sera plus là?

Luisa Tuttolomondo est une rapatriée. Elle a vécu et étudié quelques années au nord de l’Italie. Comme la plupart des gens qui étaient partis et qui sont ensuite revenus sur la terre qui les a vus naitre, elle a un regard incorruptible sur sa patrie – car elle peut maintenant comparer.

Tuttolomondo est une sociologue, son domaine de spécialisation est la participation citoyenne. Sous Orlando Palerme a entrepris beaucoup de choses dans ce sens, dit la rapatriée. Et malgré cela: «Un malaise s’étend.»

La rapatriée du Nord constate un malaise grandissant dans la ville: Luisa Tuttolomondo, sociologue.

Elle montre avec son pouce, derrière son épaule, direction le Teatro Masimo, l’opéra.

«Ceux qui n’appartiennent pas à cette culture-là, la "grande culture" ont la vie dure. Mais personne ne se rebiffe, Palerme est une petite ville. Tout le monde se connaît. Alors ils ne disent rien, parce qu’ils voudront peut-être à un jour encore quelque chose les uns des autres. De l’argent, du temps, ou peu importe.»

Le temps et l’argent, il y en a toujours moins pour les petites initiatives culturelles dans la ville.

«Nous avons le sentiment que tous les moyens qui étaient là avant ont passé dans la Manifesta et le programme de la capitale culturelle 2018. Tous pour les grands.» Pour les gros titres dans la presse internationale. «Et nous, nous continuons malgré tout, nous travaillons pratiquement gratuitement. En Sicile, nous avons le gêne de l’autoexploitation.»

Luisa Tuttolomondo prend une gorgée de limonade et continue. Elle raconte l’histoire d’un petit festival de films qui aurait dû avoir lieu. Peu avant le début du festival, les organisateurs auraient laissé tomber, parce que la ville n’a pas versé le soutien financier nécessaire qu’elle avait promis.

Ou bien: il y a en ce moment une visite guidée à travers le quartier de Ballarò qui est connu pour son art de rue. Pour sa Première, un gros tamtam avait été installé et des invités prestigieux de la politique et de la scène culturelle avaient été conviés. Toutefois, personne n’avait pensé à tenir au courant les Palermitains normaux, se plaint Tuttolomondo, «pas un seul habitant du quartier n’a été invité».

La diversité culturelle vit au cœur historique de Palerme: marché au quartier Ballarò.

Luisa Tuttolomondo s’efforce de ne pas hausser le ton. Elle apprécie le maire, Orlando est charismatique et son attitude envers les migrants la rend fière. Mais elle pense qu’Orlando promet trop, et ne tient pas souvent ses promesses.

«Il n’est pas possible que tout passe par lui à Palerme: que tout tienne ou tout s’écroule avec lui. Qu’il partage l’argent comme un Roi-Soleil ou qu’il ne le partage pas, qu’est-ce qu’il se passera quand il ne sera plus là?»

Le secret

Voilà. Il est encore là. Dans son bureau au Palazzo delle Aquile. Un jeune homme en uniforme sert le café. «Dolce o amaro?» - «Avec sucre ou noir?» demande le serveur avant de disparaître à nouveau discrètement.

Orlando est maire de Palerme depuis 1985 (avec une année d’interruption). Cette année-là, un Allemand de 17 ans nommé Boris Becker gagnait Wimbledon pour la première fois. A Moscou, Michail Gorbatschow était élu comme secrétaire général du comité central du parti communiste de l’Union soviétique.

Le dernier mandat d’Orlando va durer encore quatre ans. Après quoi il aurait presque marqué quarante ans la politique de Palerme.

Visite au beau milieu de la Palerme typique: Taverna Azzura dans la Via Maccherronai.

Un caffè, prego! Voilà ce qui reste de la journée.

Si cela ne tenait qu’à lui, il ne manquerait pas un jour du reste de son mandat. «Durant toutes ces années, je n’ai pas été absent un seul jour, même pas avec une inflammation pulmonaire» dit Orlando.

«Ma femme n’a jamais compris cette obsession pour mon travail, il y a quelques années, elle a désespérément essayé de convaincre son psychothérapeute de me prendre comme patient. Ce qui n’est pas possible puisqu’elle est déjà sa patiente. Il lui a ensuite dit – Dieu bénisse cet homme – qu’aussi longtemps que je ferai de la politique, je n’aurais pas besoin d’un psychothérapeute. Et il a parfaitement raison.»

«Le secret se trouve là.» Orlando fait un geste en direction de sa tempe, comme s’il voulait ouvrir quelque chose.

Son dernier mandat va durer encore quatre ans, et après? Leoluca Orlando ne se fait aucun souci.

«Je tourne chaque jour la petite clé et me convaincs que ce que je fais est la chose la plus importante au monde. Vous me rencontreriez un jour, raclant les chewing-gums à la gare de Kinshasa, je vous regarderais dans les yeux et je vous dirais avec conviction: «Gratter les chewing-gums du sol à Kinshasa est le travail le plus important au monde.»

Orlando, toujours assis là, costume sombre, chemise blanche, cravate, le visage empli de résolutions, une mèche de cheveux noirs sur le front, les deux poings sur la table – on le croit. On le sait bien, la chance est minime de voir cet homme devoir un jour gratter les chewing-gums du sol. Mais à la manière dont il le raconte, on le croit.

Et c’est peut-être là que se trouve tout son secret.


A propos de l’auteure: Nicoletta Cimmino, née en 1974 à Bienne, est journaliste. Elle est aussi modératrice dans l’émission Echo der Zeit de la radio SRF.


VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Cesar 19.11.2018 | 22h10

«Merci de parler de ceux qui sont un honneur de la culture sicilienne et de la resistance à la pieuvre!
Grazie Orlando sei un grande !
Un Furlan.»


@stef 22.12.2018 | 23h30

«Très bel article, bravo »


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