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ACTUEL / Livre

L’agent suisse qui dénonce les «fake news»… des gouvernements

U ne carrière hors normes. Jacques Baud, colonel d’Etat-Major, a travaillé au sein des services de renseignements suisses, au DFAE, à l’ONU qui l’a envoyé en mission sur nombre de terrains chauds, puis à l’OTAN, à Bruxelles, dans les services d’intelligence. Retraité, il publie aujourd’hui un livre, une bombe. La somme de ses réflexions critiques sur les manipulations, volontaires ou pas, de l’opinion par les gouvernements occidentaux eux-mêmes. Sur la Syrie, l’Iran, la Russie notamment. Et sur le terrorisme dont il est l’un des spécialistes mondiaux. A ce jour, les médias entourent l’ouvrage d’un silence embarrassé. Certains l’accusent déjà de complotisme.

Baud n’a rien d’une tête brûlée. Cet officier, auteur de plusieurs livres et de nombreux articles (notamment dans la Revue militaire suisse), a voué sa vie aux questions de sécurité. Avec un esprit ouvert et indépendant. Condition selon lui d’un bon travail des services de renseignements. Ceux-ci n’ont pas à s’engouffrer dans telle ou telle thèse gouvernementale. Ils doivent aborder la réalité dans toute sa complexité, comprendre la logique de l’adversaire, surtout ne pas suivre aveuglément les opinions simplistes et toutes faites.

Le constat qu’il dresse, sur la base de milliers de documents répertoriés en notes, est accablant. «Les décisions stratégiques occidentales, écrit-il en préambule, sont basées sur des suppositions, des préjugés et, dans les meilleurs des cas, des indices, mais très rarement sur des faits avérés.» Et le voilà qu’il tire le fil de la pelote des prétendues vérités sans cesse martelées par les Etats-Unis et les suiveurs européens. Répercutées sans guère de contradictions par les grands médias. Il démonte aussi le piège des mots. On ne parle pas de «l’armée syrienne» mais des «forces du régime de Bachar al-Assad», le dictateur accusé de «massacrer son peuple». La Russie est désignée en ennemie comme l’URSS d’autrefois. Etc… Le discours dominant désigne d’emblée le Méchant et le Bon. Or en y regardant de plus près, tout est diablement plus compliqué.

Le prétexte pour attaquer l'Irak en 2003

La «fake news» la plus célèbre de l’histoire récente, reconnue comme telle par tous aujourd’hui, c’est évidemment le prétexte des armes de destructions massive, inexistantes, pour attaquer l’Irak en 2003. Avec les effets désastreux que l’on sait. Il y en a bien d’autres. Le début de la guerre en Syrie est présenté comme un surgissement démocratique mâté dans le sang, alors que dès les premiers jours, la révolte était nourrie par des groupes sunnites des campagnes et surtout par des militants armés par les pays du Golfe, les Etats-Unis, la France et d’autres, avec l’appui de la Turquie. Quant à l’usage d’armes chimiques dans cet effroyable conflit, il n’a jamais été éclairci. L’armée en a peut-être utilisé, mais les rebelles aussi selon bien des indices.

Et l’Iran! Ce pays qui n’a jamais envahi ses voisins représenterait la grande menace dans la région. On peut affirmer pourtant, sans manifester la moindre sympathie pour les mollahs, qu’il est très loin de se doter de la bombe atomique, qu’il ne vise pas ce but suicidaire. A preuve, il s’est soumis aux inspections prévues par l’accord international, unilatéralement dénoncé par Trump. Quant à sa prétendue volonté de détruire Israël, elle résulterait d’une interprétation biaisée de propos certes hostiles au gouvernement Netanyahou, mais non fondée dans les faits. On rappelle trop rarement qu’une communauté juive subsiste à Téhéran et y a même des députés. Si le rôle de l’Iran est important aujourd’hui, c’est aux Américains qu’on le doit. En livrant l’Irak à la minorité chiite, en contribuant au chaos syrien, ils ont ouvert de fait la voie à un arc pro-iranien qui, il est vrai, pèse lourd dans la région. Soutenir à tout prix l’Arabie saoudite n’est pas forcément une bonne idée. L’enlisement du conflit au Yemen le confirme. D’ailleurs, des pourparlers secrets se nouent entre les pays du Golfe et l’Iran. Rien ne serait pire qu’une nouvelle escalade militaire. On y songe pourtant à Washington à l’approche des élections…

Aborder la réalité avec des œillères

Que l’on soit d’accord ou pas avec sa vision, Baud l’admet tout à fait. Mais il s’inquiète de voir des services de renseignements aborder la réalité avec des œillères, entraînant de funestes conséquences, des sanctions cruelles pour les populations, des éliminations arbitraires et illégales de dirigeants «ennemis», des bombardements meurtriers. Le bilan des actes de guerre occidentaux en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie est désastreux au plan stratégique, lamentable au plan politique.

La lecture de cet acte d’accusation, aussi minutieusement documenté soit-il, peut donner l’impression d’un certain manichéisme. Les torts toujours pointés dans la même direction. Baud s’en défend et affirme avoir voulu apporter un contre-poids à la doxa occidentale. Il ne plaide pas pour les régimes visés mais entend décrire les mécanismes qui ont conduit à de tragiques impasses. Pas tant par une volonté systématique dans le temps et l’espace, mais plutôt par des erreurs de jugement. «Les dirigeants occidentaux, lance-t-il, me sont apparus souvent plus comme des pieds-nickelés que comme des Machiavels!»

Et le terrorisme? Baud suit ses diverses mouvances avec une extrême attention depuis des décennies. Il a épluché des centaines de textes, de déclarations des uns et des autres. Là, sa vision diffère totalement de celle couramment exprimée, surtout en France. Pour lui, l’islamisme ne vise pas la domination du monde, le «grand remplacement» comme dit l’extrême-droite, mais ses actes meurtriers ont d’abord pour but de dissuader l’Occident d’intervenir au Moyen-Orient et en Afrique. Après l’attentat de Madrid en 2004, l’Espagne avait retiré ses troupes de la coalition en Irak. Les islamistes ont faussement interprété ce retrait comme une conséquence de l’attentat, qui résultait en fait du changement de majorité du pays; mais c’est resté leur modèle stratégique. La thèse de Baud: ces «fous de Dieu» ont en réalité des buts précis qu’il importe d’analyser pour s’en prémunir. En tout cas en ce qui concerne les principales mouvances comme Al Qaida (sous diverses appellations) et l’Etat islamique. Certes des individus idéologisés, souvent sans grandes connaissances religieuses, peuvent sévir isolément, mais une approche plus attentive, plus géostratégique paraît s’imposer.

Là aussi on peut être d’accord ou pas. Tous les chapitres ne sont pas également convaincants. Mais la documentation et la réflexion de Jacques Baud, basées sur une expérience professionnelle exceptionnelle, méritent notre attention. Les attaques dont il a aussitôt fait l’objet indiquent combien son regard dérange.

Informations tronquées

L’auteur s’explique: «En fait mon livre n’a pas pour objet d’affirmer des "vérités", mais de montrer que nous les construisons artificiellement. C’est pourquoi je n’ai évidemment pas pris mes informations dans les "pays-cibles" (Russie, Syrie, etc.), afin d’éviter de relayer un discours qui pourrait être assimilé à de la propagande. J’ai aussi délibérément ignoré les médias considérés (à tort ou à raison) comme complotistes. Toutes mes informations viennent donc des pays occidentaux, essentiellement de sources officielles et de leurs médias principaux, ainsi que des déclarations de personnages officiels. En fait, il s’agissait surtout de montrer que les journalistes et les services de renseignement tronquent délibérément les informations, comme la complaisance occidentale pour l’Etat Islamique en Syrie. Les accusations de conspirationnisme lancées − sans avoir lu le livre! − par le journaliste Antoine Hasday dans Conspiracy Watch sont tout simplement mensongères et illustrent exactement le propos du livre: des jugements fondés sur des préjugés, qui ignorent une partie des faits.» 

Reste que l’opinion publique, manipulée ou non, s’engouffre dans le sillage officiel sans guère se poser de questions. C’est aussi un signe du temps. Il est permis d’y déroger.


«Gouverner par les fake news», Jacques Baud, Editions Max Milo, 400 pages.

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