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Actuel / Liban

L’admirable et tragique révolte du peuple libanais

E ffarés par ce qui se passe dans plusieurs capitales d’Amérique latine, en Catalogne, à Hong Kong, par les derniers rebondissements en Syrie, les Européens feraient bien néanmoins de porter leur regard vers le Liban. Si proche. Depuis le 15 octobre, la foule manifeste sa colère. Pacifiquement. Toutes religions confondues. Jeunes et moins jeunes. Ce pays que l’on croyait paralysé par les divisions intérieures trouve soudain, dans la volonté de les dépasser, une dignité admirable. Parce que les gens n’en peuvent plus de la corruption, d’une politique intérieure désastreuse, de la chute du pouvoir d’achat, des infrastructures à l’abandon.

Gare aux amalgames. Ce n’est pas contre la mondialisation que les Libanais et les très combatives Libanaises se rebellent. C’est au contraire contre la main mise des clans locaux sur l’économie, des banques aux jongleries opaques, une classe politique qui s’enrichit depuis des décennies sur le dos de la population.  «On appelait l’ancien dirigeant Gemayel Monsieur 20 %, on appelle le président de la Chambre, Nabih Berri, Monsieur 51%», raconte une amie de Beyrouth. La corruption est le mal numéro un.

Le Liban est en faillite. Une dette de 150% du PIB, dont les intérêts absorbent la moitié des revenus de l’Etat. Sa banque centrale, aux mains des politiciens, est opaque, on ne sait même pas où se trouvent ses réserves en or. Elle a sans doute procédé à des manoeuvres financières plus que douteuses. Résultat: des coupes massives dans le budget, des hausses de taxes (dont celle, folle, sur WhatsApp). Les écoles sont débordées. Des dizaines de milliers de familles, incapables de payer les enseignements privés, privilégiés ces dernières années, ne peuvent plus assurer l’éducation de leurs enfants. Les pompiers, faute d’équipements, ne peuvent pas lutter efficacement contre les feux de forêts. Les routes sont dans un état lamentable. L’agriculture qui emploie de nombreux réfugiés syriens est concurrencée par les importations en contrebande de Syrie.

Le potentiel du Liban est pourtant considérable. Il y a du pétrole à ses rives. La main d’oeuvre est d’un bon niveau culturel. Ses hautes écoles renommées. Ses informaticiens à la pointe. Mais les investissements n’arrivent pas, faute de sécurité juridique car les tribunaux sont à la botte des politiciens. Ce que même l’Egypte réussit dans son développement, le Liban, avec tant d’atouts,  n’y parvient pas. Par la faute de sa classe politique, tous partis confondus, totalement discréditée.

Il est bouleversant de voir l’unité des manifestants. Ils ont constitué une chaîne humaine, main dans la main, sur 150 kilomètres le long de la mer. La mobilisation s’est étendue à tout le territoire, pourtant si divers. Même sur les terres contrôlées par le Hezbollah, la colère s’est exprimée. Mais le leader de la puissante organisation chiite, Hassan Nasrallah, a défendu le gouvernement et le président chrétien Michel Aoun. Toutes les parties au pouvoir se soutiennent mutuellement. Dans ce contexte, les thèses complotistes se multiplient. Certains voient dans le soulèvement une manoeuvre souterraine des Etats-Unis et d’Israël, déchaînés contre le Hezbollah soutenu par l’Iran. Reste que la question se pose: qui sont les organisateurs sans visage qui ont si bien mobilisé les foules, qui ont même veillé à ce que boissons et sandwiches surgissent à temps? On le saura un jour. 

Mais les révoltés refusent d’évoquer les tireurs de ficelles géostratégiques, ils veulent parler du pain quotidien. Y compris au sens propre. «Il y a quelque temps, pour mille livres, on avait un kilo de pain, maintenant 200 grammes!»
L’ampleur du mouvement est sans précédent: 1 à 2 millions de manifestants dans les rues dans un pays de 6 millions d’habitants, dont 2 de réfugiés syriens, palestiniens et autres. «L’événement est de portée historique», estime Malek El-Khoury, consultant à Beyrouth et Genève.

Que peut-il se passer? Une intervention de l’armée. Pour l’heure, elle ne réagit pas. Elle est même bien vue par la foule. Il faut dire qu’elle a aussi des raisons de mécontentement. Son budget a été coupé et même les rations alimentaires ont été réduites dans les casernes. Certaines voix s’élèvent pour demander un gouvernement provisoire composé de militaires et d’experts civils pour tenter de mettre un peu d’ordre dans la gabegie étatique. Mais c’est tout le cadre de la pseudo-démocratie actuelle qui est remise en question.  «Bien plus qu’une crise économique et financière, le Liban traverse donc une profonde crise de régime, une crise institutionnelle, une crise spirituelle et morale sans précédent depuis la fin de la guerre», écrit Karim Bitar, directeur des Sciences politiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

L’euphorie du mouvement va de pair avec la peur. Aucune figure n’émerge du mouvement, les propositions concrètes manquent. Le risque est grand de l’enlisement et de la réaffirmation des pouvoirs actuels. Rode aussi celui aussi de la division, du pourrissement, des provocations. Autre crainte, soulevée par l’intervention télévisée (90 minutes!) du leader du Hezbollah. Hassan Nasrallah évoque, à mots plus ou moins couverts, si l’impasse perdure, l'idée de prendre tout le contrôle du pays. 

Le Liban qui a a accueilli tant de réfugiés, qui démontre ces jours, au niveau populaire, une maturité si admirable, a droit à toute notre solidarité. Au nom aussi de notre proximité culturelle et historique. Aux portes de la Syrie meurtrie et de l’Irak en plein chaos, à la frontière d’Israël, il est indispensable à une stabilité, même relative, du Moyen-Orient. Aidons-le!

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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