keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL /SANTÉ

Italie ou Suède, pourquoi il n’y a ni mauvais élève ni premier de la classe face à l'épidémie

A lors que les pays européens sont sortis de la phase de confinement strict, la question se pose de l’efficacité réelle de ces mesures, au regard de leurs conséquences dévastatrices. Deux pays qui ont recensé leur premier cas de Covid-19 quasiment le même jour (fin janvier) sont plus particulièrement scrutés: la Suède qui n’a quasiment pas confiné et l’Italie, qui a servi d’épouvantail et dont les mesures radicales ont ensuite fait école en Europe de l’Ouest.

Article publié sur Heidi.news le 26 mai 2020


Les courbes des nouveaux cas de Covid-19 en Suède (haut) et en Italie (bas).

Pourquoi on ne peut pas trancher. Pour l’heure, le nombre de cas et de décès rapporté à la population de même que le nombre de personnes hospitalisées en soins aigus semblent donner raison à la Suède. Mais le diable est dans les détails. On a regardé ceux fournis par le European CDCl’Instituto Superiore di Sanita et l’Agence de santé publique suédoise. Même si nous adorons les comparaisons nationales, la réalité est que face à cette crise, il n’y a pas eu de bon élève suédois ni de cancre italien.

La dynamique de l’épidémie. Les premiers cas de Covid-19 sont confirmés pratiquement les mêmes jours en Suède (31 janvier) et en Italie (28 janvier). Toutefois, l’épidémie ne va pas se propager du tout au même rythme par la suite.

  • En Suède, la barre des 100 cas confirmés est franchie le 6 mars, celle des 1000 cas le 1er avril et les 20’000 le 29 avril. Il a donc fallu près de deux mois.

  • En Italie, la barre des 100 cas confirmés est franchie le 23 février, celle des 1000 le 29 février et celle des 20’000 le 14 mars. Soit en moins d’un mois.

Le nombre d’habitants (60,4 millions en Italie – 10,1 millions en Suède) explique bien sûr en partie cette différence de dynamique. Mais le nombre de cas en valeur absolu (et d’hospitalisations et de décès) a aussi une influence sur la réaction des autorités. Cela explique en partie pourquoi l’Italie a pris ses mesures plus tôt que la Suède. Enfin, premier pays d’Europe frappé massivement par le coronavirus, l’Italie a eu aussi moins de temps pour réagir.

Les mesures.  En Italie, le confinement est ordonné le 11 mars. Il s’impose à l’ensemble du pays après avoir été pris la veille dans les régions du nord.

  • Seuls sont autorisés les déplacements nécessaires, pour le travail, pour des soins de santé ou pour acheter de la nourriture après avoir téléchargé un justificatif sur internet sous peine d'amende et de trois mois de prison.

  • Tous les rassemblements publics ou privés sont interdits quelle que soit leur taille.

  • Tous les évènements sportifs sont annulés et les salles de spectacle et les musées sont fermées.

  • Tous les commerces, restaurants, bars et cafés sont fermés, à l'exception des pharmacies et des magasins d'alimentation.

  • Les crèches, les écoles et les universités sont fermées (depuis début mars) jusqu’à la rentrée de septembre. Des cours à distance sont mis en place.

En Suède, le gouvernement de Stefan Löfven a adopté une stratégie ne reposant pas sur un confinement strict. Pour autant, plusieurs dispositions ont été prises:

  • L'accent est d’abord mis sur les mesures volontaires (hygiène, éloignement spatial et recommandation de rester à domicile en cas de symptômes).

  • Les écoles obligatoires (de la première à la neuvième année), sont restées ouvertes mais les lycées et les universités sont fermées depuis le 18 mars.

  • Les transports, les restaurants, les bars et les boîtes de nuit ainsi que les commerces sont restés ouverts mais une loi a été adoptée pour autoriser le gouvernement à les fermer en cas de non-respect des recommandations de distance sociale

  • Les rassemblements sont autorisés jusqu'à 50 personnes. Il est recommandé de ne pas entreprendre de voyage et de ne pas se déplacer à plus de deux heures de chez soi.

  • Les lieux de travail sont restés ouverts mais le télétravail est recommandé.

  • Les personnes âgées de plus de 70 ans ont pour recommandation de ne pas sortir et dès le 18 mars, les visites dans les EMS du pays sont prohibées.

La loi et l’esprit de la loi. Si la Suède a choisi des recommandations plutôt que des mesures obligatoires, celles-ci ont été largement suivies.

  1. Les dernières enquêtes menées par l'Agence suédoise de protection civile montrent que 87 % des personnes interrogées gardent une plus grande distance avec les autres dans les lieux publics, 66 % participent moins à des activités sociales en dehors de chez eux et 55 % invitent moins d’amis.

  2. Les données de l’opérateur mobiles Telia montrent aussi une réduction des déplacements de longue distance allant jusqu'à 96% pendant les vacances de Pâques. Et celles de Google indiquent une diminution de 16% des déplacements dans les magasins et de 17% dans les gares.

  3. De plus, dans ces lieux publics il y a des recommandations spécifiques: marquage au sol dans les magasins, espacement des tables et service uniquement à table dans les restaurants… Elles font l’objet de contrôles.

Les autres facteurs. La démographie et la culture éclairent aussi la différence de situation des deux pays.

  • La Suède compte 25 habitants par kilomètre carré contre 205 en Italie, ce qui faciliterait la distance sociale. Toutefois, la population urbaine y est aussi plus élevée (87%) qu’en Italie (70%).

  • Étant donné le rôle des contagions à l’intérieur d’un foyer (18% des cas au cours du mois d’avril selon un rapport de l’Instituto Superiore di Sanita), le nombre de personnes par ménage pourrait avoir une influence. Limitée, cependant: la taille moyenne des ménages est de 2,3 personnes en Italie et de 2 en Suède.

  • Covid-19 frappe plus les personnes âgées et la proportion de personnes âgées en Italie (23% de + de 65 ans) a été avancée comme facteur d’explication de l’ampleur de l’épidémie. Là encore, elle ne se distingue toutefois pas radicalement de celle de la Suède (20%).

  • Par contre, nettement plus de personnes âgées vivent en EMS en Suède qu’en Italie (1289 places pour 100 000 habitants contre 389 en 2015). Et 95% des plus de 70 ans ne partagent pas leur maison avec une personne de moins de 40 ans. En Italie, 18,9 % des plus de 65 ans ont leurs enfants qui vivent avec eux.

  • Enfin, avant la crise, 30% des Suédois télétravaillaient de manière intermittente ou temporaire, quand ce chiffre n’était que de 5% en Italie. Cela a facilité la généralisation du télétravail.

Le système de santé. Un autre facteur important pour comparer la gestion d’une pandémie est la différence entre les systèmes de santé.

  • En Italie ou plus exactement en Lombardie (50% des décès), certains hôpitaux se sont retrouvés notoirement débordés. Toutefois, sur l’ensemble du pays le nombre de lits disponibles en unité de soins intensifs est en moyenne demeuré au-dessous du nombre de patients Covid nécessitant ces soins (jusqu’à près de 5000 en même temps certains jours).

  • La Suède a doublé dès le début de la crise sa capacité de lits en unité de soins intensifs à 1100 places. Si bien qu’avec de l’ordre de 600 patients en soins intensifs au pic de l’épidémie ses hôpitaux ne sont pas retrouvés débordés.

Toutefois, dans les deux pays, une part importante des décès sont intervenus non pas à l’hôpital mais en EMS. Un rapport du gouvernement italien cité dans le Guardian suggère que 45% des décès se sont produits en maison de retraite. En Suède, l’agence publique de la santé a évalué ce taux à environ 50%. Là encore, pas de différence marquée.


A lire aussi sur Heidi.news: Vous êtes corona-fatigués! Nous aussi et ce n'est pas fini, par Serge Michel


Les résultats. Même en tenant compte des différences entre les deux pays, il reste très difficile d’évaluer les conséquences des mesures prises. D’une part, l’épidémie a ralenti mais elle se poursuit. Par ailleurs, les méthodes de décompte peuvent varier. Sur la base des chiffres du Worldometer Coronavirus, au 25 mai :

  • L’Italie compte 229’858 cas confirmés et 32’785 décès.

  • La Suède compte à la même date 33’459 cas et 3998 décès.

Rapporté au nombre d’habitants à la même date:

  • Italie: le nombre de cas confirmés par million d’habitants est de 3801. Le nombre de décès par million est de 542.

  • Suède: Le nombre de cas confirmés par million d’habitants est de 3315 et le nombre de morts par million est de 396.

Donc pas de différence significative qui ne puissent être expliquées par le calendrier de l’épidémie dans les deux pays à ce jour. Le ralentissement est en effet moins marqué pour l’heure en Suède qu’en Italie.

Cependant, d’autres indicateurs suggèrent qu’il faut utiliser ces chiffres avec prudence.

  • Par exemple, en Italie au 25 mai 3’447’012 personnes avaient été testés, soit un des taux les plus élevés du monde avec 57’003 tests par million d’habitants.

  • En Suède, à la même date, 209’900 personnes avaient été testées soit 20’797 tests par million d’habitants, et un des taux les plus bas parmi les pays européens.

Cette différence dans l’intensité du dépistage a nécessairement une incidence sur la confirmation des cas comme sur l’attribution des décès.

Une autre statistique surprend: la proportion de décès de personnes jeunes.

  • Au 21 mai, 154 personnes de moins de 60 ans étaient décédées de Covid-19 en Suède et 1449 en Italie.

  • Rapportée à la population, il y a deux fois plus de décès parmi des personnes jeunes en Suède qu’en Italie (et quatre fois plus qu’en Suisse).

Les comparaisons nationales. Beaucoup des critiques vis-à-vis de la stratégie suédoise se sont fondées sur la comparaison avec les pays voisins.

  • Par rapport au Danemark, à la Finlande et à la Norvège, la Suède compte effectivement 2 à 3 fois plus de cas mais surtout respectivement 4 fois, 7 fois et même 9 fois plus de décès (rapportés à la population).

  • Par comparaison avec l’Italie (si l’on accepte la culture latine comme outil), la France compte 1,3 fois moins de cas et 1,2 fois moins de décès  et l’Espagne 1,6 fois plus de cas et 1,2 fois plus décès (toujours rapportés à la population).

La comparaison avec les pays ayant approximativement le même nombre de cas confirmés n’indique pas non plus une gestion plus désastreuse de l’Italie par rapport à la Suède.

  • En Italie, la mortalité par million est (au 25 mai) équivalente à celle du Royaume-Uni et inférieure à celle de l’Espagne.

  • A l’inverse, la mortalité par million d’habitants de la Suède est deux fois supérieure à celle de la Suisse et trois fois supérieure à celle du Portugal qui comptent aussi environ 30’000 cas confirmés.

L’aplatissement de la courbe. Les choix effectués par les autorités vis-à-vis de la pandémie étaient d’abord guidés par la nécessité d’éviter la saturation des hôpitaux par les cas graves. La question de l’efficacité des mesures de confinement radicales ou non n’est pas tranchée.

Une étude de l’Imperial College estime qu’en moyenne les mesures prises en Italie auraient évitées 38’000 décès et celles en Suède 82. Mais elle porte sur le mois de mars, période à laquelle l’épidémie était encore peu présente en Scandinavie.

En France, selon une étude publiée le 22 avril par des épidémiologistes de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), les mesures de confinement strict auraient évité plus de 60’000 morts.

Selon l’épidémiologiste italien Pier Luigi Lopalco de l’Université de Pise:

«Sans aucun doute, le confinement a contribué à aplatir la courbe et a permis à la plupart des régions italiennes de mieux se préparer à la vague pandémique.»

Courbe des nouveaux cas de Covid-19 par jour en Italie.

Dans The Lancet, l’épidémiologiste suédois Johan Gieseke défend la stratégie de son pays:

«Un confinement peut retarder les cas graves pendant un certain temps, mais une fois les restrictions assouplies, les cas réapparaîtront. Je pense que lorsque nous compterons le nombre de décès dus à Covid-19 dans chaque pays dans un an, les chiffres seront similaires, quelles que soient les mesures prises.»

Courbe des nouveaux cas quotidiens de Covid-19 en Suède.

Ce qui est certain c’est que le nombre de nouveaux cas confirmés chaque jour en Italie décroit depuis le 21 mars (6557) pour atteindre 521 au 22 mai et de même le nombre de décès (919 au 27 mars pour 50 au 24 mai).

C’est aussi le cas en Suède, mais de manière moins prononcée (812 nouveaux cas au 24 avril pour 271 au 24 mai et 185 décès le 21 avril pour 67 le 23 mai).

Les conséquences économiques. Le choix d’un confinement plus ou moins sévère a des conséquences psychologiques, sociales, politiques et économiques. S’il est impossible de chiffrer les premières, il y a des indications pour l’économie et la politique.

  • L’Italie a enregistré une contraction de son PIB de 4,8% au premier trimestre et s’attend à une récession de 10% cette année. Le FMI s’attend à une augmentation du chômage de 10% à 12,7%.

  • Selon la banque nationale suédoise, le PIB du pays pourrait se contracter dans une fourchette allant de 6,9% à 9,7% cette année. Le taux de chômage pourrait passer de 7,2% actuellement à entre 8,8% et 10,1%.

Sur le plan politique, on n’observe pas non plus de différence significative.

  • Le taux de popularité du président du Conseil Giuseppe Conte est de 64% (au 19 mai) d’après l’institut de sondages Demos (après avoir atteint 71% en mars).

  • La popularité du premier ministre suédois Stefan Löfven a augmenté de 19% entre mars et avril selon Demoskop et est à 46%.

L’immunité collective. Anders Tegnell, l'épidémiologiste qui a piloté la réponse suédoise à l’épidémie, a décrit l'approche de son pays comme une tentative de garantir «une propagation lente de l'infection et que les services de santé ne soient pas débordés». Arguant qu'il est important qu'une partie de la population acquière une immunité, il a cependant nié vouloir miser sur une immunité collective (qui nécessiterait qu’environ les deux-tiers de la population aient développé des anticorps contre la maladie).

  • L’agence de santé suédoise a cependant avancé début avril l’hypothèse que la région de Stockholm (la plus touchée) atteindrait l’immunité collective fin mai. Dans une étude qu’elle a publiée le 20 mai, elle constate que le nombre de personnes ayant développé des anticorps contre Covid-19 à Stockholm n’est en réalité que de 7,3%.

  • Selon des recherches de l'Institut italien d'études politiques internationales (ISPI) basées sur les chiffres des gouvernements européens et citées par le Financial Times, début mai, la Belgique avait le pourcentage le plus élevé de citoyens ayant un certain degré d'immunité potentielle en Europe avec 6,4% contre 4,4% en Italie et 2,5% en Suède.

Conclusion de Pier Luigi Lopalco :

«Les véritables comparaisons entre pays, ainsi qu'entre l'Italie et la Suède, ne pourront être faites que lorsque l'épidémie sera terminée et que nous aurons des données épidémiologiques stables sur la surmortalité, le taux de mortalité et l'incidence de la maladie.»

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@alphanet 12.09.2020 | 09h43

«Et quelques mois plus tard, la Suède a 578 morts par millions d'habitants (plus de 2x le taux suisse), et l'Italie 589.

La Suède avait le temps de réagir, elle a pris le mauvais chemin, comparé à ses voisins en particulier, également du point de vue économique.»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR