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ACTUEL / POLITIQUE

Fragiles démocraties

P lus une démocratie est solide, moins elle est populaire. C’est, en deux mots, le constat d’une étude britannique publiée ce mois-ci et relayée par plusieurs médias internationaux. Un constat, mais aussi un avertissement, à l’heure où nous traversons en Occident une crise de la représentation politique.

L’une des idées les plus confortables, et les moins remises en question dans nos sociétés occidentales, est que la démocratie se bonifie avec le temps. Une fois installé, le régime «le moins mauvais d’entre tous», selon le mot célèbre d’Aristote, serait à peu près indéboulonnable. Plus ce dernier est un acquis de longue date, plus ses citoyens y seraient favorables, le soutiennent, de sorte que la démocratie, comme l’univers, se trouverait engagée sur la voie d’une extension infinie. 

Le confort intellectuel est un danger. Christopher Claassen, politologue et chercheur à l’université de Glasgow, s’est emparé de cette idée reçue, pour démontrer à la fois sa fragilité et le péril auquel elle expose nos propres démocraties. Pour son étude, publiée dans l’American Political Science Review, il a mis au point un indice de mesure du «sentiment favorable à la démocratie» («democratic mood» en anglais) et l’a appliqué, avec des ajustements, à 135 pays, des années 1990 à nos jours. Il prend en compte les chiffres de participation aux élections, le nombre d’inscrits sur les listes électorales, la part des femmes et des minorités dans ces chiffres, l’émergence et la popularité de partis politiques ou d’idées réactionnaires, anti-démocratiques, autoritaires ou extrémistes, l’image des journalistes auprès de la population et sa confiance en les médias. 

A ces résultats, il a superposé des données concernant les Etats, à l’aide de critères permettant d’évaluer leur «degré de démocratie»: la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la protection des droits fondamentaux, la liberté de la presse, le respect des minorités, la validité des élections...

Il observe un sursaut du soutien à la démocratie lorsque les droits fondamentaux sont menacés ou bafoués... et vice-versa. En toute logique, les atteintes à la démocratie suscitent des protestations. Mais une fois la démocratie proclamée, il arrive fréquemment qu’elle soit impopulaire, contestée, voire renversée immédiatement. On observe aussi une érosion démocratique dans les «vieilles démocraties» occidentales. 

En fait, et c’est l’information la plus surprenante, plus une démocratie se consolide, plus le soutien populaire au régime s’essouffle. Cela est valable pour les «nouvelles» comme pour les «vieilles» démocraties, où la vigilance au respect des droits s’endort, au bénéfice d’orientations plus autoritaires. 

Cas pratiques

Ces courbes font la démonstration d'un paradoxe. 

Aux Etats-Unis, la démocratie est plus populaire aujourd’hui qu’elle ne l’était pendant les deux mandats de Barack Obama. La politique de Donald Trump, à partir de 2017, a re-mobilisé les consciences. 

En Croatie, la démocratie est une idée qui passe mal. En 2000, un amendement de la Constitution renforce la séparation des pouvoirs. La courbe d’adhésion s’effondre aussitôt. Dirigés pendant plusieurs années par un social-démocrate, intégrés à l’Union Européenne en 2013, les Croates plébiscitent en 2015 le parti HDZ, historiquement nationaliste, négationniste et irrédentiste.

Troisième et dernier cas: l’Egypte. Le désir de démocratie augmente légèrement en 2011, lors des manifestations de la place Tahrir qui entrainent la destitution de Hosni Moubarak. Cela ne dure pas. Mohammed Morsi, candidat des Frères musulmans, est élu démocratiquement en 2013. Il est renversé par le maréchal Sissi l’année suivante, sans réaction (dans le système de mesure de Claassen) de l’opinion publique. 

Nous sommes tous des «petits populistes»

Alors, pourquoi se montrerait-on rétif à un système qui garantit nos droits et nos libertés? 

Il est impossible d’imaginer un schéma explicatif applicable à tous les pays. En revanche, on repère des traits communs à plusieurs situations. 

Claassen précise que le lien entre crise économique et crise de la représentation n’est pas, pour lui, établi.

La corruption généralisée des politiques explique en partie que l’électorat se tourne vers des extrémistes religieux, qui mettent en avant la probité morale (voir l’Egypte), au détriment du droit. Claassen ajoute que certains aspects de la démocratie peuvent tempérer l’enthousiasme du plus grand nombre, comme le contrôle que devrait exercer le peuple sur ses institutions dirigeantes, et, en général, ce que sont les devoirs du peuple dans une démocratie - il n’y a pas que des droits. «Les gens sont de petits populistes» remarque la journaliste suédoise Ann-Charlotte Marteus en réaction à cette étude, pour dire combien l’individualisme se conjugue mal avec le bien commun. 

Enfin, il faut reconnaître et faire avec les identités propres. Plus une société s’ouvre, se libéralise économiquement et culturellement, se laïcise, s’assouplit, plus le sentiment de dissolution de l’identité nationale dans un système globalisé est grand. C’est le cas des «jeunes» démocraties dites «illibérales» d’Europe centrale. 

En dépit des réserves que doit susciter cette forme d’analyse quantitative, le constat de Christopher Claassen prend la forme d’un avertissement. Il appartient aux défenseurs et aux promoteurs de la démocratie de ne pas négliger les impensés et les subjectivités des populations. D’accepter qu’on ne met pas les peuples et leur Histoire en équations. Que «le moins mauvais de tous les régimes» n’est pas le régime parfait.

La démocratie ne s’impose pas, ne s’exporte pas. Elle est fragile, et le travail des sciences politiques à cet égard est essentiel. Elle est une conquête permanente, et pas un bien pérenne. Elle réclame un investissement, un apprentissage, une vigilance de chaque instant.


L'étude complète de Christopher Claassen est accessible ici

Lire également le résumé de l'étude par son auteur dans le Washington Post, le compte-rendu de The Economist et de l'hebdomadaire suédois Expressen.

Sur l'actualité de la question: les élections de dimanche dernier, 24 novembre, à Hong-Kong, ont été largement remportées par les candidats pro-démocratie, après 5 mois de manifestations contre l'autoritarisme du régime en place et les ingérences de la Chine continentale. 

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