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ACTUEL / Monnaie pleine

Et si on parlait autrement de monnaie pleine (ou vide)?

V endredi dernier, le 4 mai, avait lieu Balélec, le maintenant légendaire festival à l’EPFL. A quelques arrêts de métro, loin du brouhaha des scènes, s’organisait néanmoins une soirée jeu pas tout à fait comme les autres. Il est presque 18h à Zelig, le bar de l’UNIL et un petit groupe s’apprête à jouer au «Jeu de la monnaie», une manière ludique de parler d’argent, de systèmes économiques et pourquoi pas, de l’initiative «Monnaie Pleine». Suivons Diana-Alice Ramsauer et Ondine Yaffi, le temps de cette instructive soirée.

Mathieu Despont et Cédric Liardet, plusieurs jeux de cartes à la main, font face à une vingtaine de curieux, dont nous faisons partie. Ils sont ingénieur et architecte et se sont passionnés pour les questions monétaires, il y a quelques années de ça (une dizaine d’années pour Mathieu). Ils ont été invités pour présenter ce jeu dans divers Masters universitaires, dans des organisations revendiquant un système d’échange local (SEL) et leur animation est particulièrement demandée avant la votation sur l’initiative «Monnaie pleine».

Dans l'antre de l'Unil, Zelig, se tient une bien curieuse soirée ludique! © Ondine Yaffi

Expérimenter quatre systèmes économiques

Personne ne sait exactement en quoi consiste ce «jeu de la monnaie». «Nous essayons d’en dire le moins possible sur les jeux et surtout, nous ne nommons pas les systèmes économiques au préalable pour ne pas influencer les gens», nous précise Mathieu Despont.

Nous savons seulement que le jeu nous permettra d’éprouver et tester quatre modèles économiques représentés par quatre jeux. Pas plus de détails. «Notre but est de provoquer une réflexion sur la «monnaie» et ses conséquences pour proposer des solutions (vers une économie plus humaine)», expliquera l’ingénieur plus tard.

Le principe est simple. Nous piochons des cartes au hasard et avons pour mission de faire le plus de carrés (quatre figures ou chiffres identiques) en dix minutes: à nous de trouver une manière d’échanger nos avoirs avec les autres joueurs.

Il faut, après avoir tiré au hasard des cartes, négocier et échanger ses avoirs pour obtenir le plus de carrés possibles. © Ondine Yaffi

Au premier tour de jeu, les échanges sont libres de toute contrainte, tout est possible. A chaque tour, une règle est ajoutée. Il peut s’agir de précisions concernant les protocoles d’échanges, les conditions d’accessibilité aux ressources (cartes), les modalités de crédit, etc.

La partie avance. On fait une pause entre chaque jeu, pour se demander quel impact émotionnel a ce système sur nous. Bien-être ou frustration? Et puis on continue. A la fin du troisième jeu, on débriefe et on se rend compte que dans ce modèle il apparaît soudain une forte paupérisation, des mendiants, du vol, une grande inégalité de richesses et surtout, une explosion de la dette. C’est le modèle qui apparaît à la majorité des participants comme le moins viable à long terme.

Quel accès aux ressources?

Si le jeu est certes caricatural (comment simuler un système économique qui dépasse parfois les économistes eux-mêmes, en jouant au «jeu des familles»?), il apporte néanmoins un aspect intéressant à l’une des phrases qu’on entend régulièrement: notre société vit à crédit. En effet, dans le jeu représentant le mieux notre système économique actuel, les échanges et l’accès aux ressources ne sont plus libres. On doit acheter ses cartes et pour ce faire, contracter un crédit.

L’un des enjeux principaux est de «solder» son compte à la fin des dix minutes qui représentent deux générations, soit 50 ans. Ce signifie que chaque joueur doit rembourser sa dette avec les intérêts (2% annuel), ce qui nous donne 200% du crédit initial plus, bien entendu, les impôts.

«Nous avons réfléchi à supprimer la notion d’impôt du jeu. Mais sans cette donne, des participants seraient tentés d’arrêter de jouer et donc de sortir complètement du système.»

Car selon les bases théoriques sorties du livre Dette 5000 ans d’histoire de David Graeber, l’impôt ne sert pas à financer la collectivité publique, ni à effectuer une redistribution des richesses, mais bien à obliger les gens à rester à l’intérieur du système.

Entre voleuses et mendiants

Sans grande surprise, les joueurs ayant les moyens de rembourser leur dette sont ceux qui ont été extrêmement productifs dans le jeu (en s’accaparant une grande part des ressources et participant à une forte croissance du modèle), ceux qui ont volé la banque (en l’occurrence, les deux auteures de ce texte) et celui qui n’a pas contracté de crédit en mendiant ses impôts. Cela ne représentait même pas un quart des participants.

Le quatrième tour du «Jeu de la monnaie» proposait un système économique alternatif. © Ondine Yaffi

Dans nos sociétés, personne ne doit solder quoi que ce soit au bout d’une génération. Les crédits possédés par les banques représentent donc une richesse pour elles, tant que les gens ne doivent pas les rembourser. Un grand sentiment de frustration émerge dans notre petit groupe.

Quelques jours plus tard, je me demande: «N’y a-t-il pas un biais dans les règles du jeu, qui nous pousse à être plus critiques envers un système plutôt qu’un autre?» Le maître de jeu assure que les règles sont faites pour que «les gens se fassent leur propre idée». J’insiste: «Vous tournez régulièrement dans des milieux déjà assez critiques envers notre modèle économique, est-ce que vous ne les persuadez pas un peu plus du fait qu’une alternative est possible?»

Il répond calmement: «Le jeu offre un outil de réflexion. Nous essayons de mettre le minimum de règles, nous simplifions donc, mais c’est pour permettre d’expérimenter soi-même les questions de création de monnaie. Cela fait maintenant une quinzaine de fois que je mène ce jeu et il est intéressant de voir qu’à chaque fois, les réactions sont – à des variantes près – assez similaires, même si nous essayons d’être le plus neutre possible.»

Vide ou pleine, la monnaie?

Et comment ce jeu peut-il aider à comprendre l’initiative «Monnaie Pleine»? «Nous avons été approchés il y a à peu près une année par les responsables de cette initiative, nous mandatant la création d’une règle se rapprochant le plus d’un tel système économique. Nous avons essayé, mais cela était bien trop compliqué.» En effet, la définition même de monnaie pleine ou de monnaie vide diverge selon les personnes.

Les crédits que les clients des banques contractent viennent-ils d’une monnaie «pleine», c’est-à-dire, qui correspond à une valeur réelle (par exemple en billets de banque, venant de l’épargne d’autres clients) ou proviennent-ils d'une monnaie créée de toute pièce par les banques qui émettent de la monnaie scripturale (virtuelle, représentant simplement une ligne sur une comptabilité)?

«Même les économistes et les directeurs de banque ne sont pas d’accord entre eux…», soutient le passionné de monnaie, en faisant référence à une vidéo opposant Sergio Ermotti, directeur de l’UBS, et Sergio Rossi, professeur de macroéconomie à l’université de Fribourg, dans un débat sur la provenance des crédits et donc de l’argent mis en circulation sur le marché.

En effet, les enjeux et les conséquences de cette initiative sont difficiles à concevoir concrètement. Il en résultera donc certainement un vote mettant d’un côté l’espoir d’une autre organisation de société possible et de l’autre la peur: ceux qui remettent en cause un système monétaire déconnecté de l’économie réelle et ceux qui se sentent suffisamment bien dans ce système pour surtout ne rien risquer. «J’ai l’impression que cette votation sera une manière de prendre la mesure du ressentiment du peuple à l’encontre des banques», estime Mathieu Despont.

Même si «le jeu de la monnaie» ne permet pas de savoir s’il faut voter oui ou non le 10 juin prochain, il transpose les mécanismes de notre système économique actuel dans un contexte épuré et met ainsi en lumière ses forces et ses incohérences devenues invisibles par habitude ou parce que, comme les prêtres qui récitaient la messe en latin, les économistes nous parlent un langage connu d’eux seuls. La vulgarisation par le jeu nous fait prendre conscience qu’avant d’être une mécanique mathématique froide et obscure, l’économie c’est surtout quelque chose d’organique basé sur la confiance et l’émotionnel: une réflexion qui va bien au-delà du «pour ou contre la liberté des banques privées».


Précédemment dans Bon pour la tête

La fausse bonne idée - Yves Genier

Qui doit créer l'argent? - Jacques Pilet

L’hélicoptère monétaire version assurance maladie - François Schaller

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Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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