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ANALYSE / Géostratégie

Et les guerres continuent… avec des armes nouvelles

L a pandémie nous les a fait oublier. Pourtant les combats se poursuivent, pas loin de nos frontières. Dans cette malheureuse Libye plongée dans le chaos depuis l’intervention franco-britannico-américaine de 2011. Et en Syrie aussi, frappée par une détresse économique sans précédent que les Etats-Unis viennent d’aggraver encore avec des sanctions applicables à tous les pays qui voudraient aider à sa reconstruction. Les autorités suisses qui se préoccupent de défense feraient bien de suivre ces champs de bataille: ils désignent les périls de demain. Ce ne sont pas des escadrilles d’avions de chasse qui nous en protégeront.

Deux pouvoirs s’affrontent en Libye. Celui du maréchal Haftar, parti de Benghazi à la conquête du pays, soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, discrètement aidé par la France à certains moments, et surtout par la Russie qui a envoyé à sa rescousse environ un millier de mercenaires et de conseillers. Face à lui résiste, dans la capitale Tripoli, le gouvernement, reconnu par les Nations Unies, de Farrez al-Sarraj, appuyé surtout par la Turquie qui, dans sa nostalgie de l’empire ottoman, a de grandes ambitions dans la région, convoitant notamment les ressources pétrolières de la Méditerranée orientale. Un accord a même été signé entre Ankara et Tripoli, illégal au plan international, pour une répartition des meilleures zones. Erdogan obtenant en prime le contrôle de plusieurs ports et aérodromes jusqu’à la frontière tunisienne. Des troupes turques sont actives sur le terrain depuis le début de l’année. Et dans leur sillage, des milliers de combattants djihadistes amenés de Syrie. A trois cents kilomètres des côtes italiennes! L’Europe ne paraît pas encore avoir mesuré la menace potentielle. Elle a bien tenté, avec les Nations Unies, de freiner et contrôler les livraisons d’armes vers la Libye. Les Turcs s’en moquent. Selon Renaud Girard, du quotidien Le Figaro, le 11 juin, un navire français s’est approché d’un cargo turc pour l’inspecter au large de Misrata, il a alors été menacé par une frégate turque.

Poutine et Erdogan s’entendent sur bien des sujets mais là, ils s’affrontent par procuration dans une sanglante bataille. Le second paraît l’emporter. Selon Le Figaro, fort bien informé: «Les drones armés turcs Bayraktar Akinci, petits avions sans pilote de haute altitude et de grande endurance, réussirent même à détruire les camions russes de défense aérienne rapprochée Pantsir-S1. Ce qui obligea, à la fin du mois de mai 2020, la Russie à rapatrier d’urgence le petit millier de mercenaires et les huit avions de guerre qu’elle avait envoyés en Libye.» Mais rien n’est joué. Des pourparlers se dessinent entre Russes et Turcs, lesquels pourraient s’entendre pour contrôler la situation à leur profit… en écartant pour de bon les Européens.

Après la guerre, les sanctions économiques

La diplomatie internationale a totalement échoué à ramener le calme sur cette zone-clé d’Afrique du nord. Elle est impuissante aussi à mettre au terme aux souffrances inouïes du peuple syrien. Là, les combats se sont pratiquement tus. L’armée de l’Etat contrôle la quasi totalité du territoire. Les rebelles islamistes restent concentrés dans la région d’Idlib, surveillée par les Russes et les Turcs, main dans la main! Quant aux Kurdes, effrayés par la présence turque, ils tentent de s’accommoder avec Bachar el Assad. Mais le pays étranglé par les sanctions, épuisé par la guerre, connaît une terrible détresse économique, avec une grave inflation qui affame la population. Et voilà que Trump en rajoute une couche. Le bien nommé «Cesar Act» vient d’étendre les sanctions à quiconque participerait, de loin ou de près, à la reconstruction qui commence. A la force des poignets des habitants qui tentent de se retrouver un toit.

Militairement, les Occidentaux ne comptent plus en Syrie. Mais les Etats-Unis, comme partout dans le monde, dispose d’une arme économique redoutable, capable d’intimider toutes les nations. Suisse comprise.

Joujoux aériens suisses

Les parlementaires fédéraux disent vouloir examiner désormais de plus près les choix stratégiques de la défense. Ils font bien. Car la fixation des militaires sur l’achat d’une flottille d’avions de chasse fait penser qu’ils sont en retard d’une guerre. Ces appareils, certes utiles en petit nombre pour la police du ciel, n’ont en revanche aucune utilité face aux nouvelles formes des guerres. Les chantages économiques, les attaques cybernétiques capables de paralyser les centres nerveux du pays, les attaques chimiques et biologiques, les drones ultra-modernes de très basse ou de très haute altitude, capables de détruire des cibles précises.

Il faut être naïf ou ne pas suivre l’actualité militaire du monde pour penser que les joujoux aériens demandés avec une pluie de milliards constituent une priorité de notre défense. Les duels aériens sont passés de mode. Bien pire se prépare.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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