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ACTUEL / ENQUETE

En France, le dilemme des associations LGBT face à l’homophobie en banlieue

I nvoquant parfois l’islam, des habitants des quartiers populaires, principalement de jeunes hommes, voient dans l’homosexualité une norme étrangère à leurs mœurs et, pour certains d’entre eux, agressent des gays et des lesbiennes. Les militants LGBT, très remontés contre le catholicisme conservateur, ont en revanche tendance à relativiser face à ce phénomène, voire à lui trouver des circonstances atténuantes, craignant de stigmatiser une population marginalisée. Enquête.

Si l’homophobie est présente en France dans tous les milieux sociaux, elle prend un caractère singulier en banlieue. Ce terme, «banlieue», est chargé de toute une histoire qui recouvre celle de l’immigration, en particulier originaire du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne. Abandonnées ou perdues dans l’imaginaire public, les banlieues en sont venues à cultiver une forme d’autonomie citoyenne, une manière de ne pas s’en laisser conter, propice à l’enracinement de spécificités, notamment sur la question des mœurs.

L’hostilité de principe d’une partie des habitants des quartiers populaires, essentiellement parmi les jeunes hommes, envers les gays et lesbiennes, se pare d’un vernis civilisationnel sur fond d’islam identitaire, une sorte de patrimoine politico-affectif à préserver à tout prix. En soi, cela participe d’un repli, de ce que le président Macron a autrement nommé «séparatisme» dans son discours de Mulhouse, le 18 février. Cette aversion essentialiste pour les gays et lesbiennes s’accompagne d’une logique de territoire qui pourrait se résumer à un mot d’ordre: pas de ça chez nous.

Virilisme et traditions

L’homosexualité y est alors perçue comme une norme contraire à la religion musulmane, plus largement à une éthique se réclamant d’une tradition virile, et comme une tentative néocoloniale consistant à défaire un lien social reposant sur des bases «saines», forme de décence commune, fierté d’une population modeste en butte à des discriminations. Ce récit héroïque, un spartakisme conservateur, en vogue dans une frange de l’indigénisme décolonial, aurait pour un peu des accents pasoliniens, la banlieue passant pour l’homologue de la paysannerie vertueuse de l’Italie d’après-guerre, corrompue par l’économie de marché alliée à des intellectuels communistes bourgeois – sociaux-démocrates dans le cas français sous le label «SOS-Racisme» apparu en 1984.

C’est oublier, cependant, que l’orientation sexuelle n’est pas une croyance ou une classe sociale, mais un état chez des individus qui, quelle que soit leur origine, n’ont pas vocation à vivre cachés, honteux ou persécutés. C’est assigner ensuite les quartiers populaires à une idéologie de résistance dont des entrepreneurs identitaires, pas seulement religieux et pas seulement de banlieue, tirent profit en termes de pouvoirs de représentation.

Des milliers de messages menaçants

L’homophobie en banlieue est un phénomène vis-à-vis duquel les associations LGBT, plus à l’aise face à l’homophobie institutionnelle d’un groupe tel que la Manif pour tous opposée au mariage entre personnes de même sexe, sont bien empruntées et parfois se déchirent. Phénomène? «1200 agressions physiques à l’encontre de personnes homosexuelles ont été recensées en France en 2018 par STOP Homophobie (en hausse d’environ 30% par rapport à 2017, ndlr). Parmi elles, près de 700 ont eu lieu en Ile-de-France et 30% de ces dernières étaient des guet-apens depuis les réseaux sociaux.» (Source: BFMTV, 31 juillet 2019) Or l’Ile-de-France, c’est Paris et surtout sa banlieue.

Deux affaires de cyberharcèlement ont, à la fin de l’année dernière et au début de la présente, fait parler d’elles. L’une, à la suite d’une sextape rendue publique sur les réseaux sociaux, dans laquelle un homme noir résidant en région parisienne, présenté comme un dur de quartier, reçoit une fellation d’un autre homme. Des milliers de commentaires menaçants et homophobes, reprochant en quelque sorte au soi-disant caïd de trahir sa condition de «vrai bonhomme», ont contraint celui-ci à quitter la France pour se protéger.

La deuxième affaire est celle de Mila, une adolescente de 16 ans, d’abord traitée entre autres de «lesbienne» et de «française» pour avoir dit que les filles «arabes» et «noires» n’étaient pas son genre, puis qui, répondant dans une vidéo à ses harceleurs, des garçons, insulte l’islam, commettant par-là-même un «blasphème», notion non reconnue par le droit français. Résultat: une mini-crise politique autour de «Je suis Mila» et «Je ne suis pas Mila», calque de «Je suis Charlie» et son contraire, ainsi qu’une déscolarisation temporaire de la jeune fille pour lui éviter des représailles lui promettant la mort dans le pire des scénarios.

«Les religions, on y entre, on en sort, l’orientation sexuelle, on ne la choisit pas»

Les associations LGBT ont en règle générale dénoncé ces cas graves de cyberharcèlement pour raison d’homophobie – se doublant dans le cas de Mila de motifs religieux. Mais certaines y ont mis un «mais» plus ou moins gros: soit qu’il s’agissait de ne pas faire «le jeu de l’extrême droite» en stigmatisant une population «racisée» et précarisée; soit qu’il fallait éviter de tomber dans l’«islamophobie», l’islam étant ici, avec les femmes, les Noirs, les Arabes et les LGBT une composante d’un combat intersectionnel en faveur des «minorités» et contre la «domination blanche» – l’actuel cheval de bataille du gauchisme culturel.

Directeur de la rédaction du mensuel LGBT Têtu, Romain Burrel est un farouche opposant à la Manif pour tous, à tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’extrême droite. Pour autant, ce «social-démocrate modéré» se distingue du combat intersectionnel en refusant de joindre dans un même combat solidaire la religion et l’orientation sexuelle: «La première est un choix, la seconde est un état», rappelle-t-il. «Le terme d’islamophobie, par exemple, me dérange, poursuit-il. Ce n’est pas un mot pour lequel j’ai envie de me battre. Les religions, on y entre, on en sort, le voile, on le met, on l’enlève. Je ne suis pas d’accord avec l’argument selon lequel être contre l’islam serait être raciste. Mais le problème, ce n’est pas l’islam, ce sont les religions. Il y a dans des milieux chrétiens des thérapies dites de conversion destinées aux homosexuels.»

Romain Burrel n’a pas souhaité se rendre à la «marche contre l’islamophobie» du 10 novembre dernier à Paris, organisée par un groupe de personnes issues de la deuxième génération de l’immigration maghrébine, pour beaucoup militants de l’extrême gauche ou de l’islam politique, voire des deux. Cette manifestation faisait suite à plusieurs actes antimusulmans, dont un attentat terroriste d’extrême droite le 28 octobre visant la mosquée de Bayonne, qui avait fait deux blessés.

«Dieu est seul juge et il est tolérant»

Madjid Messaoudene était l’un des organisateur de la marche. Elu municipal de Saint-Denis, ancien fief de Tariq Ramadan, commune Front de gauche qui passe aux yeux des militants laïques pour la «Bandung» de l’islamo-gauchisme, cet adjoint au maire à la lutte contre les discriminations ne nie pas l’existence d’un phénomène homophobe en banlieue partiellement rattaché à la «religion», mais il veut le combattre avec ses propres forces. Qui ne doivent pas être «celles du Marais», le nom du quartier gay situé au centre de Paris, où les gays noirs et arabes de banlieue ne se sentiraient pas toujours à l’aise, selon lui. «On a un projet: travailler à l’ouverture à Saint-Denis d’un lieu d’accueil pour personnes LGBT racisées», indique le conseiller municipal, en mauvais termes avec le maire à cause de son activisme, et qui se présente aux municipales de mars contre la majorité sortante, sur une liste «citoyenne» soutenue par la France insoumise.

L’élu de Saint-Denis entend lutter en même temps «contre l’homophobie, l’antisémitisme et l’islamophobie». Il dit être intervenu en milieu scolaire, dans un environnement musulman, sur la question de l’homosexualité. «Les remarques homophobes de certains élèves étaient une addition de clichés, et quand ils invoquaient Dieu pour justifier leurs dires, je leur répondais que Dieu seul est juge et qu’il est tolérant», rapporte-t-il. Sur les réseaux sociaux, Messaoudene est pris à partie par ceux qu’il appelle «les musulmans 2.0».

Ces derniers lui reprochent de corrompre la «jeunesse musulmane» en la sensibilisant à la problématique LGBT. On pourrait dire de cet élu municipal qu’il entend défendre l’islam en défendant la cause gay et lesbienne. Pinkwashing, passage à l’eau de rose de l’islam politique – qui veut asseoir un universel musulman –, ou pragmatisme de celui qui comprend qu’il ne parviendra pas, sur l’homosexualité, à se faire entendre d’une jeunesse souvent imprégnée d’un type d’islam peu réceptif à l’altérité, sans en passer par l’islam?

«Ne pas faire le jeu du Rassemblement national»

La médiation religieuse, ce n’est pas la voie choisie, a priori, par les associations LGBT dites universalistes, pour qui les religions sont historiquement des obstacles à l’émancipation du public qu’elles entendent représenter. Ce mélange des genres avait dissuadé Romain Burrel, très méfiant envers les «curés» de toute obédience, de se joindre à la première «Marche des fiertés» en banlieue, à Saint-Denis même, mise sur pied par Messaoudene et diverses associations LGBT en juin 2019. «Un ami qui s’y était rendu en était revenu déçu, me disant qu’il y avait pas mal été question de lutte contre l’islamophobie, qui n’était pourtant pas le sujet», raconte-t-il.

Il n’en reste pas moins que la grande crainte des militants LGBT, politiquement plutôt à gauche, est bien la stigmatisation des jeunes des banlieues. Des scrupules qui disent leur humanité mais indiquent peut-être aussi une forme de frilosité, de peur, même, sur un sujet qui vaut des coups de toute part sur les réseaux sociaux. Un dirigeant associatif, battu parce qu’homosexuel, n’avait pas voulu décrire ses agresseurs, afin de ne pas les livrer en pâture à la «fachosphère», un terme imprécis qui permet d’évacuer temporairement des dilemmes embarrassants. Romain Burrel, pris à partie «trois fois» dans sa commune de résidence, en Seine-Saint-Denis, assure n’avoir pas avoir vu le visage de ses agresseurs.

Il s’agit effectivement ici de ne pas faire «le jeu du Rassemblement national», d’après beaucoup. Sauf qu’il se fait pour ainsi dire tout seul. «La majorité des gays votent Rassemblement national», se désole le directeur de la rédaction de Têtu, qui, sans rien approuver, semble comprendre ce glissement d’une population banalement considérée de gauche vers la droite extrême, à l’instar d’une partie des juifs de France face à l’antisémitisme de musulmans. Burrel y voit une arnaque: «Oui, le RN se pose en protecteur des gays et lesbiennes, mais il ne fait rien pour la progression des droits LGBT. Ce que je sais, c’est qu’il ne faut surtout pas jouer les banlieues contre les gays et inversement. Soit on gagnera tous ensemble, soit on perdra tous ensemble.»

L’extrême gauche aux côtés des «racisés», même homophobes

L’extrême gauche LGBT, dont certaines figures ont parfois donné dans l’antisémitisme, est de son côté bruyante et radicale dans sa prise de parole contre la «bourgeoisie», quand la majorité du «pays réel» LGBT serait allée, elle, chez Marine Le Pen, réputée «gay friendly». Cette même extrême gauche, celle qui combat ouvertement le cinéaste Roman Polanski, condamné en 1977 pour «rapports sexuels illégaux» avec une mineure de 13 ans et rattrapé depuis par de multiples accusations d’agressions sexuelles, prend aujourd’hui fait et cause, dans une optique de convergence des luttes, pour les gilets jaunes et les banlieues, y compris pour de jeunes homophobes «racisés», qui vaudront toujours mieux que les «dominants» et leur catéchisme républicain teinté de fausse bienveillance… L’association Act Up Paris paraît être sur cette ligne.

Ce positionnement rappelle les années pionnières d’Act Up, un mouvement aux méthodes spectaculaires qui alerta sur le sort des séropositifs durant les années Sida et dont le film 120 battements par minute, qui lui rend hommage, décrit la mobilisation de ce milieu, à l’époque militant pour l’étranger sans-papiers atteint par la maladie, cet alter ego dominé à plus d’un titre… Mais il n’était alors pas question à ce point de théories intersectionnelles importées des campus américains, et aujourd’hui, un auteur dramatique comme Bernard-Marie Koltès, mort en 1989 des suites du Sida, et son metteur en scène fétiche Patrice Chéreau, décédé en 2013, seraient peut-être accusés d’appropriation culturelle pour leur valorisation de la figure du «métèque».

«La peur de la stigmatisation ne rend pas justice aux victimes»

Le Lyonnais Mehdi Aïfa, président de l’Amicale des jeunes du refuge, une association luttant contre l’homophobie, «[s’est] donné pour objectif de ne jamais taire, de ne jamais policer une réalité». «Il n’y a pas en France de statistiques ethniques, mais on sait quel type de population agresse en majorité les homos, affirme-t-il. Cela se passe souvent en banlieue, et quand cela arrive ailleurs, les agresseurs sont souvent des banlieusards. La peur d’être accusé de faire le jeu du Rassemblement national et le lit de l’islamophobie ne rend pas justice aux victimes.»

Sur les réseaux sociaux, Mehdi Aïfa est traité de tous les noms, surtout par des Français d’origine maghrébine, comme lui. Il en veut aux «grandes associations», selon lui atteinte du «syndrome de la pénitence postcoloniale». Il a des mots durs envers le Dionysien Madjid Messaoudene. Il ne lui pardonne pas d’avoir, l’an dernier, accusé un jeune Franco-Maghrébin de banlieue parisienne, menacé dans son quartier, de «tenir le discours du Front national».

Ex-homophobe

Dimanche 23 février dans l’émission religieuse «Questions d’islam» sur France culture, l’invité, Abdelkader Railane, un musulman, auteur d’un roman autobiographique intitulé En pleine face (éditions Ex Aequo), a raconté sa jeunesse homophobe dans un quartier d’immigrés maghrébins où l’homophobie allait de soi et dans lequel il ne faisait pas bon être homosexuel. Abdelkader Railane, qui dit avoir trouvé dans la boxe des raisons d’être tolérant envers autrui, n’est à présent plus homophobe. Il appelle à lutter contre ce mauvais penchant et garde la foi. Comme quoi on peut être musulman et vouloir le bien pour les homosexuels. On le savait déjà, mais du chemin reste à faire.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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