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ACTUEL / France

La guerre de la grammaire aura-t-elle lieu?

N on, le masculin n’a plus à l’emporter, au pluriel, sur le féminin. Des profs français décident qu’ils n’enseigneront plus cette règle et appellent leur confrères à la sécession. C’est un épisode particulièrement piquant du débat sur le langage épicène. Eléments de réflexion.

La guerre de la grammaire aura-t-elle lieu? 314 profs français optent pour l’action directe: «Nous n’enseignerons plus que «le masculin l’emporte sur le féminin» affirment-ils dans un manifeste publié hier sur Slate.fr.

Concrètement, ils dispenseront un enseignement dissident des règles d’accord de l’adjectif ou du participe passé au pluriel. Leurs élèves pourront écrire «Le pays et les villes étrangères» (et non pas «étrangers») ou «Les garçons et les filles sont instruites» (et non pas «instruits»), sans que cela soit compté comme une faute. Les signataires demandent à leurs confrères de faire preuve de la même tolérance, à l’Education nationale de prendre acte et aux professionnels de l’écriture de suivre le mouvement.

Que faut-il en penser? Voici de quoi nourrir la réflexion.

Les bonnes raisons de poubelliser la primauté du masculin au pluriel

  • Une règle récente et idéologiquement marquée. L’argument principal avancé par les profs séditieux repose sur des faits historiques non contestés: la règle qui consiste à accorder au masculin un groupe de substantifs des deux genres n’est entrée dans la langue française qu’au XVIIe siècle. Dans les textes antérieurs, chez Ronsard ou Corneille par exemple, on trouve souvent l’accord de proximité, qui consiste à accorder au substantif le plus proche: «Afin que ta cause ou la mienne soit connue de tous» (Ronsard).
    Souvent, pas toujours: du temps de Ronsard, on avait le choix. Et pas seulement en matière d’accord: avant le grand corsetage survenu au XVIIe siècle, le français jouissait d’une grande liberté grammaticale et orthographique.
    Le tour de vis est venu d’en haut, avec un message clair: le roi fait désormais régner l’ordre sur la langue. Une des règles verrouillées fut justement celle de l’accord, avec un argumentaire idéologiquement sans ambiguïté: «Parce que le genre masculin est plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins.» (Dupleix) Ou encore: «Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte» (Père Bouhours). Difficile après ça de suivre les linguistes qui nous expliquent que le masculin, au pluriel, fait innocemment office de neutre.

  • Renouer avec la liberté de Ronsard. C’est avec la marge de tolérance perdue, inscrite dans l’histoire de la langue, que les signataires du manifeste proposent de renouer. Concrètement, ils ne veulent pas instaurer une nouvelle règle, par exemple celle de l’accord de proximité, mais laisser le choix ouvert, selon la phrase et les circonstances.
    En cela, leur proposition se démarque d’un autre dispositif, nettement plus lourd, qui entre pourtant aussi dans le grand ensemble de l’écriture épicène: celui du point médian, créé pour donner une visibilité au féminin, par exemple dans «les manifestant•e•s». Le point médian suscite des crispations compréhensibles: il introduit une contrainte supplémentaire, sans parler du fait qu’il est franchement moche. L’accord libre, lui, supprime une règle au lieu d’en rajouter une. La rédaction de Slate, qui n’a publié le manifeste des enseignants qu’après un vif débat, a décidé d’appliquer désormais la règle de l’accord de proximité. Mais n’a pas adopté le point médian.

  • La primauté du masculin heurte l’intuition.  Le fait que ce soient des profs qui montent aux barricades grammaticales n’est pas un hasard: ils ont peut-être fait, plus que d’autres, l‘expérience de devoir parler au masculin à un groupe composé de 20 filles et 3 garçons. Surtout, ils racontent les réactions de leurs élèves le jour où ils doivent leur expliquer que «le masculin l’emporte au pluriel»: il y a le gros balourd qui se lève et dit aux filles: «Maintenant, vous êtes nos esclaves!» La fillette atterrée qui demande: «Même si c’est un chat, il l’emporte sur moi?»
    La règle de la primauté du masculin au pluriel heurte le bon sens et l’intuition. Celle de l’accord de proximité a quelque chose de tellement naturel que son application passe inaperçue. La preuve: lorsque Le Monde publie un article intitulé «Russie: l’opposant Alexeï Navalny et des centaines de personnes arrêtées lors d’une manifestation», il ne reçoit aucune plainte. Les correcteurs du grand quotidien s’en réjouissent: nombre d’entre eux, depuis des années et sans le crier sur les toits, font la nique à l’Académie en matière d’accord.

Les bonnes raisons de ne pas s’emballer

  • Gare au complotisme grammatical. Si le masculin doit dominer dans la grammaire, c’est que le sexe masculin est supérieur dans la société: ainsi va le discours des grammairiens qui, comme on l’a vu, ont instauré la règle de l’accord au pluriel au milieu du XVIIe siècle. Pour eux, l’affaire est entendue: l’ordre linguistique reflète l’ordre social.
    C’est vrai dans ce cas précis, mais ça ne l’est nullement en général: le rapport entre syntaxe et société est infiniment complexe, il n’y a pas de lien direct et mécanique entre l’une et l’autre. Or, actuellement, un danger guette les avocats de l’égalitarisme linguistique: celui de tomber dans le complotisme grammatical. Deux contre-exemples pour illustrer ce danger.
    Sur Facebook circule actuellement une vidéo où l’on voit Christine Taubira dire le texte d’une féministe canadienne Léonora Miano: «On ne se FAIT pas violer – on est violée». L’idée est de dénoncer cette bizarrerie qui voit un verbe actif au centre d’une tournure passive. Les féministes lui reprochent de laisser planer le soupçon: comme si la syntaxe 
    elle-même disait: elle l’a bien cherché. C’est la preuve que ladite syntaxe est machiste, disent-elles.
    Cette tournure est une spécialité du français: en italien par exemple, elle n’est pas possible pour exprimer un passif. On peut dire «Mi sono fatta rapire» (je me suis fait enlever), mais la personne comprendra, sans ambiguïté possible, que vous avez commandité votre propre enlèvement.
    Le français permet donc le passif/actif, l’italien pas, ni l’espagnol. S’il y avait un lien direct entre syntaxe et société, il faudrait en conclure que les sociétés italiennes et espagnoles sont plus égalitaires que les sociétés francophones. Ce n’est pas le cas. D’ailleurs, quand je dis «Je me suis fait enlever», pour mon interlocuteur francophone, il n’y a pas plus d’ambiguïté sur mon statut de victime que quand je dis «Je me suis fait voler mon portable». Reproche-t-on dans ce cas à la grammaire de sous-entendre que j’ai provoqué le vol? La langue a des tournures bizarres, elle n’a pas d’intentions perverses.
    Autre contre-exemple. «Sa Majesté», «Sa Seigneurie», «Sa Sainteté»: les formes d’adresse les plus prestigieuses sont toutes féminines. Ce n’est d’ailleurs pas le cas en français seulement, c’est ce qui explique le «Sie» et le «Lei» de politesse en allemand et en italien.
    On ne peut pourtant pas dire que l’histoire regorge de papes et de monarques féminins. Pourtant, dans la langue, si le masculin l’emporte au pluriel, le féminin l’emporte dans le registre du prestige. Comment cela se fait-il? Il n’y a pas d’explication logique. Ça s’appelle l’arbitraire du langage. N’oublions pas cette réalité fondamentale qu'est l’arbitraire du signe linguistique. 

  • N’instrumentalisons pas les enfants. La norme linguistique, on peut en penser ce qu’on veut, mais quand il s’agit de rédiger une lettre de postulation pour un emploi, on a simplement intérêt à la maîtriser. Et le devoir de l’école, c’est de la transmettre aux enfants, pour qu’ils aient un maximum d’atouts dans la vie.
    Quand 341 enseignants disent: nous ne transmettrons plus la règle du masculin qui l’emporte au pluriel, on espère qu’il n’y a pas parmi eux des maîtres d’école primaire qui vont simplement faire croire aux mômes que la dite règle n’existe pas. On espère qu’au nom d’un combat légitime, aucun élève ne sera marginalisé.    

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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