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Deuxième volet: L'AIR

Dans l’enfer de la ville la plus polluée de Chine

X ingtai, une cité industrielle de 7,6 millions d’habitants, est recouverte en permanence d’une épaisse couche de smog. Reportage au milieu des usines crachant des nuages de charbon toxiques.


Texte et photos: Julie Zaugg et Clément Bürge



Le ciel a pris une teinte orange crème. Le disque rouge du soleil levant cherche à percer à travers l’épais smog qui recouvre tout, sans vraiment y parvenir. Les contours des arbres dépourvus de feuilles, des rangées de tours identiques et des humains qui passent silencieusement sur des vélos électriques, comme des fantômes, sont flous. Les phares des voitures, allumés en plein jour, projettent des faisceaux de lumière dorés qui transpercent cette couche de gaz grisâtre. Une odeur de pétrole et de charbon brûlé flotte dans l’air. Cela laisse un arrière-goût métallique dans la bouche.

A Xingtai, une ville située à 400 kilomètres au sud de Pékin, dans la province du Hebei, le niveau de particules fines PM 2,5 (inférieures à 2,5 microns) atteint 560 microgrammes par m³ ce matin, soit 56 fois le maximum recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces dernières années, cette cité de 7,6 millions d’habitants au cœur du poumon industriel de la Chine a à plusieurs reprises pris la tête du classement des villes les plus polluées du pays.

Portraits d’habitants des villes de Xingtai et Pékin.


Mais l’Empire du Milieu dans son ensemble est noyé sous une couche de smog quasi permanente. Il génère 30% des émissions polluantes et brûle 50% du charbon consommé sur le plan mondial. Chaque année, 3 millions de personnes y décèdent en raison de la mauvaise qualité de l’air. Celle-ci a fait chuter l’espérance de vie de plus de deux ans (25 mois). Les particules fines émises en Chine ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Elles provoquent 411’000 décès par an au Japon, en Corée du Sud et même en Europe et aux Etats-Unis.

Bile noire

Lorsqu’on quitte le centre de Xingtai, les barres d’immeubles cèdent rapidement la place aux usines. La cheminée rayée blanc et rouge de Kingbird, un fabricant de câbles en acier, vomit un plumet de fumée gris foncé. Il s’élève dans le ciel, se gonflant et se dégonflant au fil du vent comme un gros cumulus orageux. Tout autour, on aperçoit des usines de coke, d’acier, de verre, de ciment et de briques. Elles ont chacune leur propre nuage d’émanations toxiques. Des camions chargés de charbon effectuent un ballet incessant entre elles, pour leur amener du combustible. Le sol est recouvert d’une boue noire et gluante mélangée à de la suie.

Un flux continu d’ouvriers en bleu de travail sort de l’enceinte de Jizhong Energy, un conglomérat qui opère plusieurs mines de charbon à Xingtai. Feng Chunlin, un grand bonhomme au visage et aux épaules carrées qui porte un sac en plastique rempli de nouilles, y travaille depuis plus de 30 ans. Il vit avec toute sa famille dans l’un des dortoirs adjacents à l’usine. «Bien sûr que la qualité de l’air m’inquiète, mais je n’y peux rien, glisse ce technicien sur machines de 46 ans. J’oblige mes enfants à porter un masque, même à l’intérieur, même durant la nuit.»

A quelques pas de là, une série de maisonnettes basses hébergent des cantines servant de grands bols de soupes aux nouilles aux ouvriers. Quatre hommes déjeunent, leur casque jaune posé sur la table. «Je n’ai pas le luxe de me préoccuper de la pollution, soupire Mr Ma*, un ouvrier de 50 ans à l’air las en parka bleu foncé. Je ne suis qu’un petit pion, un homme du peuple. Ma priorité c’est de gagner assez d’argent pour faire vivre ma famille.»

Un constat d’impuissance partagé par le patron du restaurant, Zhang Zhirui. «Mon fils de 6 ans tousse beaucoup et s’est mis à cracher de la bile noire, dit cet homme de 29 ans vêtu tout de noir, en regardant ses pieds. Mais je n’ai pas assez d’argent pour déménager et tout recommencer à zéro. Alors je lui interdis simplement de jouer dehors.» En arrière-plan, on entend le ronronnement sourd de l’usine, comme un gros insecte métallique.

Zhang Zhirui, 29 ans, propriétaire d’un petit restaurant proche d’une usine à Xingtai.

Sur l’autel du développement économique

Ce fatalisme est dû au paradoxe que pose une ville comme Xingtai. «Les industries qui empoisonnent notre air sont aussi celles qui nous font vivre, relève Shi Jianting, un vendeur de voitures à la voix graveleuse qui a passé toute sa vie dans la ville. L’économie locale repose entièrement sur ces usines. Si elles fermaient, ce serait la catastrophe.»

Il est assis dans un salon de thé aux murs recouverts d’estampes appartenant à un ami, Mr Liu. «Le gouvernement a sacrifié notre santé sur l’autel du développement économique, rétorque ce dernier, en versant du thé couleur miel dans des petits bols décorés au bleu de Chine. Les choses se sont progressivement empirées depuis une quinzaine d’années, mais cela fait trois ans que notre vie est devenue insoutenable. Mon fils de 12 ans tousse, sa gorge est irritée et son nez coule en permanence.»

Il se remémore la vie avant. «Le ciel était bleu, l’air était propre et on voyait les montagnes aux alentours de la ville, détaille-t-il. Aujourd’hui, vous avez de la chance si vous voyez le bâtiment d’en face. Il ne fait beau qu’une semaine par mois en moyenne.» Il ne ressent pas de colère, seulement de l’impuissance.

Accros au charbon

La Chine compte des centaines de villes comme Xingtai. Concentrées au nord et l’est du pays, elles ont alimenté le boom économique qui a permis à ce pays de 1,4 milliard d’habitants de croître de 10% par an ces 35 dernières années et de faire sortir 680 millions d’habitants de la pauvreté.

La pollution de l’air y est devenue un problème dès la fin des années 90, mais il a fallu attendre 2010 pour qu’elle atteigne un seuil critique. «La plaine du nord de la Chine, notamment la région qui englobe Pékin, Tianjin et la province du Hebei, le delta du Yangtzé et le bassin du Sichuan sont les zones les plus affectées», note Zhu Tong, un professeur de sciences environnementales à l’université de Pékin. Outre leur géographie qui ne favorise pas la circulation de l’air, ces régions concentrent une bonne partie des usines du pays.

Photo 1 Des ouvriers lors du déjeuner à Xingtai. Photo 2 Des ouvriers quittent leur usine en fin de journée.
Photo 3 Un ouvrier quitte son usine en scooter. Photo 4 Un homme à scooter proche d’un quartier industriel de Xingtai.

«L’industrie pétrolière, chimique, de l’acier et du ciment sont particulièrement gourmandes en énergie, précise-t-il. Or la plupart de ces usines fonctionnent au charbon, ce qui provoque les émanations à l’origine du smog.» La Chine compte aussi des milliers de centrales électriques alimentées au charbon. «Il s’agit d’un combustible abondant et peu cher, contrairement au pétrole ou au gaz naturel que nous devons importer», souligne Song Guojun, le directeur de l’Institut de politique environnementale de l’université Renmin. Le pays génère 70% de son électricité par ce biais.

A cela s’ajoutent les voitures, de plus en plus nombreuses sur les routes chinoises, les chauffages domestiques fonctionnant au charbon et le réchauffement climatique qui a eu pour effet de faire baisser la pluviométrie et le vent au nord-est du pays, et donc d’empêcher la dissipation du smog.

Particules meurtrières

Cela a créé une crise environnementale sans précédent en saturant l’air du pays de particules fines nocives pour la santé. Ces dernières sont à l’origine d’une multitude de maladies respiratoires: asthme, bronchite chronique, inflammation des poumons. Elles sont aussi suffisamment petites pour passer la barrière des poumons et s’immiscer dans le sang, provoquant des maladies cardiovasculaires et des attaques cérébrales. Sur le plus long terme, elles provoquent des cancers du poumon.

Tang Deliang, un expert en médecine environnementale de l’Université Columbia, s’est penché sur l’impact in utero de l’une des composantes du smog, les hydrocarbures aromatiques polycycliques. «Nous avons découvert qu’il provoque des dommages irréversibles sur les neurones de l’enfant à naître, dit-il. Cela retarde son développement, affecte sa mémoire et ralentit ses fonctions motrices.»

Du côté des nouvelles classes moyennes, la colère commence à gronder. En février, un millier de résidents sont descendus dans la rue à Daqing, au nord-est du pays, pour protester contre la construction d’un usine à aluminium. Des manifestations anti-smog ont aussi eu lieu à Chengdu, dans le Sichuan, et à Pékin. Un collectif de six avocats a même déposé une plainte contre les autorités de la capitale.

Airpocalypse

Ma Jun veut exploiter cette rage. Assis au milieu des purificateurs d’air au sommet d’une tour qui abrite les locaux de son ONG, cet homme menu au sourire affable et au regard déterminé se remémore l’hiver 2011. «Cet hiver-là, Pékin a connu dix jours de smog ininterrompus, dit-il en regardant par la fenêtre l’épaisse couche de pollution qui recouvre la capitale d’un voile gris. L’ambassade américaine s’est mise à publier chaque jour le niveau de PM 2,5 et les citoyens ont commencé à le relayer sur Weibo (le twitter chinois, ndlr).»

Ma Jun, un célèbre militant pour l’environnement, dans son complexe immobilier à Pékin.

Il décide alors de créer une app avec une carte interactive, The Blue Map, qui détaille le degré de pollution ville par ville, heure par heure et même usine par usine. «En 2013, seules 74 municipalités effectuaient des relevés; aujourd’hui, il y en a plus de 400», dit-il. Ma Jun pense que cela permettra de faire pression sur les autorités. «Grâce à ces données, il est désormais possible d’identifier les usines les plus polluantes et celles dont les émanations dépassent le maximum légal», glisse-t-il.

D’autres apps mesurant la qualité de l’air ont vu le jour dans le sillage de The Blue Map. De nombreuses start-up se sont mises également à vendre des gadgets antipollution, à l’image de Kaiterra, une firme suisse qui vend un œuf permettant de mesurer les niveaux de PM 2,5. Le marché pour ces innovations est vaste: les membres des nouvelles classes moyennes sont prêtes à tout pour protéger la santé de leur unique enfant.

Certains dépensent des fortunes pour emmener leur progéniture en Islande ou à Phuket, en Thaïlande, afin de lui «nettoyer les poumons». D’autres choisissent carrément d’émigrer. Une école à Pékin a installé une bulle transparente remplie d’air purifié pour permettre aux élèves de pratiquer du sport à l’abri du smog.

«Nous partirons aussi»

Zheng Wei est l’un de ces parents inquiets. Lorsqu’il nous retrouve dans un café au centre de Pékin, ce développeur d’apps de 36 ans ressemble à Robocop. Il porte un masque filtrant noir qu’il a fait faire sur mesure à Singapour, un béret noir, des gants et une veste boutonnée jusqu’au col. «Je prends une douche à chaque fois que je rentre à la maison car les particules fines s’immiscent partout, même dans les cheveux», soupire-t-il. Chez lui, il a fait installer des purificateurs d’air dans chaque pièce. Dans la chambre de son fils de 6 ans, il en a même mis deux. Sa voiture aussi est équipée d’un système qui nettoie l’air.
Chaque jour, il consulte diverses apps pour savoir le niveau de PM 2,5. C’est devenu une sorte de rituel. «Je sais rien qu’en regardant la couleur du ciel si nous sommes au-dessus de 300, relève-t-il. Mais le plus dangereux, ce sont les jours où on est à 100. Tout a l’air normal mais l’air est nocif.» Il s’inquiète de voir son fils jouer dehors. «A moins que le niveau de PM 2,5 ne dépasse 500, les écoles obligent les élèves à faire de l’exercice durant 30 minutes par jour à l’air libre, lâche-t-il. Et ils n’ont pas le droit de porter de masque.»

Il rêve de pouvoir quitter Pékin. «La plupart de mes amis sont déjà partis vivre en Australie, au Canada ou en Nouvelle-Zélande, glisse-t-il. Dès que j’aurai économisé assez d’argent, nous partirons aussi.»

Portraits d’habitants des villes de Xingtai et Pékin.

Moniteurs bourrés de coton

Le gouvernement a récemment pris conscience de l’ampleur du problème. Ces trois dernières années, il a fixé des objectifs ambitieux de réduction des concentrations de particules fines, investi massivement dans les énergies renouvelables et instauré des limites strictes sur les émanations des véhicules. Une taxe sur le carbone et une bourse pour les quotas d’émissions est introduite depuis 2018. Mais le vrai défi, c’est de réduire la pollution émise par les usines. Des milliers d’inspecteurs ont été déployés ces derniers mois à travers le pays pour amender celles qui ne respectent pas la loi et de nombreuses installations fabriquant de l’acier, du ciment ou de l’aluminium ont été fermées.

Mais la résistance est forte. Les autorités locales, qui craignent de perdre leur poule aux œufs d’or et de subir le mécontentement des ouvriers en cas de licenciements, informent souvent les patrons d’usine en amont d’une inspection ou ferment les yeux en cas de violations. Dans le Shanxi, un responsable municipal a bourré de coton les moniteurs de smog, pour faire baisser les niveaux de pollution mesurés. En avril, un industriel dans le Shandong a enfermé une équipe d’inspecteurs dans son usine, pour les empêcher de rédiger un rapport sur les émanations émises par ses installations.

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VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

3 Commentaires

@yvesmagat 19.11.2018 | 15h04

«Terrifiant !»


@SvenR7 26.11.2018 | 11h55

«Reportage complet et très intéressant !»


@stef 23.12.2018 | 15h26

«Au rythme où vont les choses, est-ce le futur de l’humanité, servir les puissants comme du bétail et mourir à petit feu... ? »


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