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ACTUEL / Santé

Dangereux super germes indiens dans les eaux usées bâloises

D es germes résistants rendent les antibiotiques inefficaces. Novartis parmi les pires pollueurs.

Urs P. Gasche / 20 juin 2019 - Traduit depuis Infosperber par Marta Czarska


En bref: les pharmas suisses font produire leurs antibiotiques en Inde. Des échantillons d’eau montrent que les eaux usées «épurées» d’une grande usine d’Hyderabad sont fortement chargées en antibiotiques. Les eaux usées arrivent dans les eaux polluées de la région. Là, les bactéries résistantes aux antibiotiques se multiplient de manière exponentielle.

Les touristes et les importations de légumes se chargent de disséminer les germes résistants à travers les continents. Même dans les eaux usées épurées de la ville de Bâle, on peut retrouver les germes très résistants provenant d’Inde. «Nous étions surpris et choqués», explique Claudia Bagutti, microbiologiste du laboratoire cantonal de Bâle-Ville.

Le travail de deux équipes de la télévision publique

L’émission SRF-DOK révélait en novembre 2018, par le film de Karin Bauer, que Novartis était un des pollueurs disséminant les germes hautement résistants en provenance d’Inde. Le tournage a été fait en Inde par une équipe de reporters d’ARD sous le titre «Der unsichtbare Feind – Tödliche Supererreger aus Pharmafabriken» (L’ennemi invisible - Le super agent mortel des pharmas). L’émission de la SRF n’est plus en ligne.

 «MSN Laboratories» produit la moitié des antibiotiques du monde dans la «capitale des antibiotiques» Hyderabad. MSN garantit dans une vidéo informative que «les plus strictes normes de sécurité et environnementales» sont respectées et qu’elle ne déverse dans la région «aucune eau usée sale».

«Énormes quantités de bactéries résistantes»

Les échantillons prélevés sur place montrent le contraire. Les eaux usées de l’usine, prétendument épurées, étaient pleines de résidus d’antibiotiques. Les échantillons n’ont pas été prélevés par les contrôleurs étatiques, mais par l’équipe de recherche de l’ARD. Christophe Lübbert, professeur de médecine tropicale à la clinique universitaire de Leipzig, qui a accompagné l’équipe, se montre surpris: «Nous avons trouvé dans tous les échantillons des énormes quantités de bactéries porteuses de grandes quantités de gènes résistants - et ce de la pire espèce.»

Les conditions environnementales ne sont pas contrôlées

Ce sont surtout les fabricants d'antibiotiques qui polluent avec les germes qui sont résistants à leurs antibiotiques. La filiale de Novartis Sandoz faisait aussi produire ses antibiotiques par «MSN Laboratories» jusqu’à ce que l’équipe d’ARD révèle l’année passée le résultat des échantillons analysés. Les pharmas renvoient toujours aux contrôleurs internationaux qui ont accordé les certifications aux usines en Inde. Mais l’autorité de contrôle Swissmedic explique que les «conditions environnementales [comme l’épuration des eaux usées] mais aussi les conditions de travail ne sont pas contrôlées».

Les groupes pharmas ne sont pourtant qu’en moindre partie responsables de l’apparition des germes multi-résistants en Inde et de leur diffusion à travers tous les continents. Mais il est frappant que les coresponsables de la situation soient justement les fabricants d’antibiotiques. Les résistances qui rendent les antibiotiques inefficaces sont un des problèmes de santé majeurs d’aujourd’hui.

Les documentaires de la SRF-DOC et de l’ARD demeurent sans écho

Malgré cette situation explosive, aucun journal suisse n’a relayé les informations de la SRF-DOK et de l’ARD pour en informer ses lecteurs. Aucun débat n’a non plus eu lieu à la radio ou sur les chaînes TV privées.

C'est pour cela qu’Infosperber résume ci-dessous les faits les plus importants. Le scandale des antibiotiques en Inde est un exemple parfait au regard de la votation sur l’initiative pour des multinationales responsables.

L’Inde, en tant que centre mondial de la production d’antibiotiques, détient aussi le record des cas de décès dus aux bactéries résistantes

Selon les indications de Christoph Lübbert, environ 60’000 nouveau-nés décèdent chaque année en Inde en raison de germes résistants. Les bactéries dangereuses se propagent par l’alimentation, l’environnement et les touristes jusqu’en Allemagne et en Suisse. Pour découvrir si les fabricants d’antibiotiques en Inde sont coresponsables, le professeur de médecine tropicale s’est rendu avec l’équipe de reporters d’ARD dans la capitale des pharmas Hyderabad et y a prélevé des échantillons d’eau.

L’activiste environnemental indien Amil Dayakar a conduit pour eux les prélèvements d’échantillons des eaux usées des usines. Ces eaux usées sont prétendument épurées avant d’être déversées dans l’environnement.

Sur place, l’odeur de pourriture, d’excréments et de chimie est bestiale. «Les paysans irriguent leurs champs avec cette eau», dit Dayakar. Une partie de ces eaux parvient dans un lac dont les poissons sont commercialisés.

Lorsque des germes entrent en contact avec des résidus d’antibiotiques, ils développent des mécanismes de défense. Les plus forts survivent comme super agents qui résistent à un grand nombre d’antibiotiques. Une seule de ces bactéries super résistantes peut se multiplier si vite qu’il suffit d’une demi-journée pour qu’il y en ait des milliards.

Si elles sont absorbées par l’humain dans l’eau ou la nourriture, elles s’installent dans l’intestin. Les personnes saines ne s’en rendent pas compte, mais elles peuvent contaminer d’autres personnes. Les malades ou les blessés peuvent développer de graves infections qui peuvent même conduire à des septicémies mortelles.

Novartis se cachait derrière le «secret industriel»

Les eaux usées décrites ci-dessus proviennent d’un des plus grands fabricants d’antibiotiques d’Hyderabad (liens en rouge).
«MSN Laboratories» exploite six usines. MSN se vante dans une vidéo publicitaire: «Aucune eau sale ne s’écoule de nos usines. Nous respectons les normes de sécurité et environnementales les plus strictes.» Les contrôleurs internationaux, y compris l’Office de la santé d’Hambourg, surveillent et certifient les usines.

Les grands groupes pharmas qui font fabriquer leurs antibiotiques par MSN s’appuient sur de telles certifications. Le service suisse d’homologation des médicaments Swissmedic assurait qu’elle vérifiait «l’ensemble de la chaîne de production» lors de l’homologation. Le porte-parole de Swissmedic, Lukas Jäggi, concédait, en répondant à la question concrète au sujet des eaux usées polluées aux antibiotiques:

«Les aspects environnementaux ne font pas explicitement part du contrôle, nous vérifions surtout la qualité, la sécurité et l’efficacité du médicament. Les conditions environnementales et les conditions de travail ne sont pas examinées,»

L’équipe TV de l’ARD a fait en compagnie du professeur Christoph Lübbert ce que les inspecteurs étatiques devraient faire. Ils ont prélevé des échantillons d’eaux usées et les ont analysés en Allemagne. Le résultat a surpris même Lübbert:

«Nous avons trouvé dans tous les échantillons des énormes quantités de bactéries porteuses de grandes quantités de gènes résistants - et ce de la pire espèce.»

En tant que médecin, il aurait du mal à soigner des patients porteurs de tels germes résistants car les antibiotiques ne sont plus efficaces.

Comme en Inde presque tous les habitants ont des germes résistants aux antibiotiques dans leurs intestins, la responsabilité de l’énorme diffusion des germes résistants incombe surtout aux excréments humains. «Mais nous ne nous attendions pas à ce que la situation des eaux usées des usines soit si dramatique.»

La quantité des germes multi-résistants dans les eaux usées des usines dépend directement de la quantité des antibiotiques. «La croissance des agents est boostée [par les antibiotiques] de manière explosive. C'est un effet boule de neige.»

Le groupe pharma suisse Novartis ne voulait pas dire à la télévision l’année passée s’il faisait fabriquer ses antibiotiques en Inde par MSN. «Les informations sur notre chaîne logistique sont confidentielles, pas seulement pour notre protection mais aussi pour la protection de nos fournisseurs.»

MSN fait de la pub pour ses clients

Dommage que MSN elle-même se vante d'avoir parmi ses clients la filiale de Novartis Sandoz (voir publication MSN ci-dessus). Un porte-parole de Novartis confirme à présent à Infosperber que les antibiotiques de Sandoz proviennent de MSN Laboratories.

Roche: «Nous n’avions pas accès à la décharge»

L’antibiotique Sulfamethoxazol, que le groupe pharma Roche commercialise en combinaison avec le Trimethoprim sous le nom de Bactrim provient aussi d’Inde. Le Bactrim est prescrit surtout lors d’infections des voies urinaires et des poumons.

Le groupe expliquait que l’usine qu’elle mandate à Hyderabad, «Virchow Laboratories», «distille» les eaux usées avant de les déverser dans une décharge appartenant à l’État indien. Mais Roche concédait dans le documentaire de la SRF: «Il nous a été à plusieurs reprises refusé d'auditer cette décharge. Dès lors, nous ne pouvons pas garantir que cette décharge ne pollue pas l’environnement.» Depuis juin 2017, Roche «n’a plus rien entrepris pour pouvoir examiner la décharge», nous explique un porte-parole.

Roche n’est qu’une des nombreuses entreprises pharmas qui fait faire le Sulfamethoxazol par «Virchow Laboratories». Selon les indications de Roche, cette usine couvre 80 pour cent du marché mondial.

Super germes indiens dans les eaux usées bâloises

L’équipe de reporters de l’ARD et le professeur Christoph Lübbert ont également trouvé des super agents extrêmement résistants dans le fleuve Musi qui coule à travers Hyderabad et ressemble à un cloaque. Des millions de personnes peuvent être infectées par ce fleuve. «De tels agents résistants arrivent aussi en Allemagne avec les marchandises et les voyageurs.»

De tels germes ont été identifiés pour la première fois il y a plus de deux ans dans les eaux usées bâloises épurées. «Il y en avait aussi du type NDM. NDM signifie New Delhi, car des germes avec ce mécanisme de résistance ont été découverts pour la première fois en Inde», explique Katrin Zurfluh, microbiologiste à l’Université de Zurich. Manifestement, il y a déjà plus de Suisses porteurs de ces germes que ce que l’on pensait jusqu’à présent.

Claudia Bagutti, microbiologiste au laboratoire cantonal de Bâle-Ville, poursuit: «Nous étions très surpris et choqués. Jusqu’à présent nous croyions que les germes très résistants n’étaient que très peu répandus en Suisse.»

Ces germes arrivent dans les eaux usées avec les matières fécales. Nos stations d’épuration peuvent réduire la quantité des bactéries, «mais pas supprimer complètement les bactéries résistantes», explique le microbiologiste Helmut Bürgmann de l’Institut fédéral EAWAG. En particulier, la part des germes résistants après le passage par la station d’épuration n’est pas vraiment réduite. «Nous pensons que les eaux usées sont chargées de résidus d'antibiotiques et que les bactéries résistantes survivent mieux que celles qui ne le sont pas.»

Plus de germes résistants dans les eaux usées bâloises de Roche et Novartis

Et qu’en est-il des eaux usées des groupes pharmas suisses? La station d’épuration bâloise ProRheno a deux installations: une pour les eaux usées des ménages et une pour les eaux usées industrielles; Novartis et Roche utilisent cette dernière. Fait intéressant, selon les indications de Bürgmann, on a trouvé dans l’installation d’épuration des eaux usées industrielles nettement plus de germes résistant qu’en moyenne dans les autres stations d’épuration suisses. Les eaux usées des industries bâloises sont manifestement bien plus chargées en antibiotiques qu’ailleurs.

Le mécanisme est le même qu’en Inde, bien que la concentration en antibiotiques et donc la quantité de super germes résistants soient bien moindres.

Les eaux usées de la ville épurées chargées de germes résistants vont directement dans le Rhin. De même que les eaux usées épurées de l’industrie bâloise, dans lesquels Bürgmann a trouvé 30 à 3000 fois plus de germes résistants que dans les eaux usées de la ville.

C'est pourquoi la ville de Bâle veut à présent construire, grâce à une subvention fédérale, une nouvelle station d’épuration à 33 millions de francs; elle devrait pouvoir éliminer plus de 80 pour cent des bactéries en recourant à l’ozone et à du charbon actif pulvérisé. La loi n’exigeait que la transformation des installations d’épuration communales, explique Alain Zaessinger, directeur de la station d’épuration bâloise ProRheno. Pour Helmut Bürgmann, une meilleure épuration des eaux usées industrielles est prioritaire.

L’industrie est manifestement traitée avec des gants de velours.

Emballages sans indication d’origine

Les consommateurs n’ont aucune influence sur la surveillance étatique lacunaire et les pratiques des groupes pharmas qui ne veulent pas être responsables de leurs fournisseurs «certifiés» en Inde. Aucun emballage d'antibiotiques n’indique où sont produits les principes actifs et les pilules.

Cela reste un vœux pieu de la microbiologiste Katrin Zurfluh: «Si nous faisons fabriquer les antibiotiques dans un autre pays, nous devons aussi être responsables de l’épuration sur place des eaux usées industrielles.»

Le professeur Christoph Lübbert constate aussi: «Nous ramenons chez nous le problème que nous avons exporté par les voyages et le trafic aérien. Les malades hospitalisés sont plus difficiles à traiter que ce a quoi nous avons été habitués au cours des années passées.»

Le professeur Fritz Sörgel, directeur de l’Institut de recherche en biomédecine et pharmaceutique à Nuremberg, ajoute: «Si nous laissons la situation nous échapper, nous devrons faire face à une gigantesque bombe à retardement.»


Certaines des citations proviennent du film documentaire de Karin Bauer et Christian Baars «Der unsichtbare Feind» diffusé le 8 novembre 2018 sur la SRF.

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