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ACTUEL / Pharmas

Conseil fédéral et Parlement dans les filets du lobby des pesticides

La Berne fédérale est aux ordres des fabricants de pesticides, qui tirent les ficelles de l’association Scienceindustries.

Article signé Kurt Marti et publié sur Infosperber, le 22 août 2019

Traduit par Marta Czarska


Le groupe parlementaire qui porte le sobre nom de «Formation, recherche et innovation» (FRI), réunit «plus de 90 politiciens suisses du Conseil des États et du Conseil national», comme on peut le lire sur la page d’accueil de Scienceindustries, l’Association des Industries Chimie Pharma Life Sciences, qui représente aussi les intérêts des fabricants de pesticides Syngenta, Bayer et BASF.

Le Groupe parlementaire a été fondé par Scienceindustries, qui dirige son secrétariat. Scienceindustries déclare fièrement qu’il s’agit de «l'un des principaux groupes parlementaires des Chambres fédérales». Mais qui sont donc les conseillers nationaux et aux États membres de ce sinistre groupe parlementaire qui navigue dans les eaux du groupe de lobbying Scienceindustries, qui représente entre autres les intérêts des industries de pesticides?

Le registre des Conseils national et des États ne l’indique pas et on ne trouve sur le site de Scienceindustries que les noms de quatre membres du comité du groupe parlementaire. Le conseiller aux États Damian Müller (PLR) qui en est le président, ainsi que les députés du Conseil national Kurt Fluri (PLR) et Werner Luginbühl (PBD) et du Conseil aux États Hans Stöckli (PS).

La liste des membres du groupe parlementaire «n'est pas ouverte au public»

Infosperber voulait apprendre de Scienceindustries quels noms se cachaient derrière ce groupe parlementaire si puissant en nombre. Mais Infosperber s’y est cassé les dents. Selon Marcel Generationenhaus, le directeur adjoint de Scienceindustries, la liste des membres «n'est pas ouverte au public».

Le conseiller aux États PLR Damian Müller n’a repris la présidence du groupe parlementaire il n’y a que quelques mois à son prédécesseur et président du PDC Gerhard Pfister. En tant que membre de la Commission sur l’environnement du Conseil des États, M. Müller est en excellente position pour représenter les intérêts des fabricants de pesticides.

Le membre du comité et conseiller aux États PBD Werner Luginbühl siège aussi à cette même Commission sur l’environnement. Le vice-directeur de Scienceindustries Sennhauser est aussi bien installé dans les rouages du Parlement. Il dispose d’une voie d’accès au Conseil national grâce à la conseillère nationale UDC Nadja Pieren.

Le groupe d’industrie Agrar, porte-parole des géants des pesticides

Aux côtés du groupe parlementaire, le groupe d’industrie Agrar fait partie des «engagements» de Scienceindustries, comme l’indique sa page d’accueil. Le Groupe d’industrie Agrar est le porte-parole des géants des pesticides Syngenta, BASF, Bayer, Leu+Gygax, Omya Agro et Stähler. Il fournit régulièrement aux Conseils national et aux États des sessions d’information favorables aux pesticides et nourrit les médias de prises de position contre les initiatives pour l’eau potable et l’interdiction des pesticides.

À titre d’exemple, lors de la session de juin du Conseil national, le Groupe d’industrie Agrar a recommandé dans son discours informatif de rejeter ces deux initiatives sans contre-projet. Les partis bourgeois ont suivi cette recommandation à l’unanimité. Le Conseil national a balayé l’initiative sur l’eau potable par 130 voix contre 58 et l’initiative d’interdiction des pesticides par 131 voix contre 54. Les contre-projets n’avaient aucune chance contre le lobby unifié des paysans et des pesticides.

Surprenant revirement du Conseil fédéral

Après la publication par l'Office fédéral de l’environnement (OFEV) la semaine passée du rapport scientifique sur la grande quantité de pesticides présente dans les eaux souterraines suisses, Scienceindustries et le Groupe d’industrie Agrar déclarent de manière surprenante que «l’eau potable en Suisse est de grande qualité». Selon le rapport de l’OFEV on trouve dans «plus de la moitié des stations de mesure» des résidus de pesticides provenant de l’agriculture; dès lors les eaux souterraines de Suisse sont «sous pression».

Le revirement du Conseil fédéral qui a suivi est également surprenant. Jusqu’en décembre 2018, le Conseil fédéral utilisait la notion de pesticide comme un synonyme de la notion de produit phytosanitaire, comme le dit dans son interpellation de juin la conseillère nationale verte Aline Trede.

Mais dans son message relatif à l'initiative d’interdiction des pesticides, le Conseil fédéral reprend soudain la définition de la notion établie par l’Office de l’agriculture compétant, telle que recommandée auparavant dans plusieurs communiqués de presse du Groupe d’industrie Agrar et de Scienceindustries, à savoir: les pesticides ne comprennent pas seulement les produits phytosanitaires de l’agriculture, mais aussi les biocides utilisés dans les domaines de l’hygiène et de la protection de la santé.

Avec cette modification de la notion, l’initiative d’interdiction des pesticides concernerait aussi les biocides, ce qui n’est pas dans les intentions des initiants. Scienceindustries réussit ainsi à jeter l’incertitude sur la votation populaire et s’assure le soutien du Conseil fédéral en lien à l’Office fédéral de l'agriculture aux commandes.

Bell harmonie entre l’OFAG et l’industrie des pesticides

Les bons contacts du lobby des pesticides avec le Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche aux commandes, respectivement l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) compétant sont connus depuis longtemps. À titre d'exemple, Infosperber rapportait il y a quatre ans la présentation commune de l’ancienne directrice adjointe de l’OFAG Eva Reinhard et de Scienceindustries, en particulier avec l’homme fort de Syngenta, Georg Diriwächter, pour empêcher la menaçante interdiction de trois tueurs d’abeilles (néonicotinoïdes). (Voir l’article [en allemand] Landwirtschafts-Amt im Netz der Pestizidindustrie).

La teneur de cette conférence de presse avait été claire. Pour pouvoir maintenir le taux actuel d’autosuffisance en Suisse, les pesticides sont «indispensables à l’économie agricole et alimentaire». Au mois de mars dernier, Eva Reinhard et Scienceindustries se sont revus, notamment à l’occasion d’une rencontre du groupe parlementaire FRI, où Mme Reinhard s’est exprimée sur le thème des relations entre la recherche agraire, les initiatives populaires «vertes» et le désir croissant d’innover.

En sa qualité de directrice adjointe de l’OFAG, Mme Reinhard était également la responsable en chef de l’instance d’autorisation des pesticides. Infosperber avait rapporté dans cet article la belle harmonie entre l’Office fédéral de l'agriculture, en sa qualité d’instance d’autorisation, et l’industrie des pesticides, et à quel point les procédures d’autorisation, respectivement de révocation des pesticides n’étaient pas transparentes.

C’est bien dans cette symbiose entre l’OFAG et l’industrie des pesticides qu’il faut chercher les raisons administratives de la forte présence des pesticides dans les eaux souterraines suisses et c'est à cette source qu’il faut commencer à chercher une solution au problème.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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