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L'INTERVIEW IMAGINAIRE

Cérès, la divinité oubliée, se confie

L es figures mythologiques, Cérès, Palès, Bacchus, présentes dans le rite de la Fête depuis le 18e siècle, ont disparu cette année. L’une d’elle, Cérès, déesse des moissons et de la fertilité, a bien voulu nous faire ses confidences.

BPLT: Êtes-vous fâchée de cette absence?

Cérès: Quand on traverse les siècles depuis les temps grecs et romains, on ne s’offusque pas d’une goujaterie.

Avez-vous vu le spectacle?

Bien sûr. En spectatrice invisible et discrète, comme cela était souhaité. J’ai été émue de voir les foules de ce lieu composer le jeu avec talent et venir en masse l’applaudir. Un regret cependant: on n’a pas voulu de nous mais aucune autre star n’est apparue à cette occasion. Sinon cet abbé-président que j’ai trouvé bavard et pompeux. J’eusse été heureuse de découvrir les nouvelles femmes qui font fantasmer les Vaudois.

Admettez que ce fut impressionnant. Tous les records ont été battus quant au nombre de visiteurs.

Sans doute. Mais je suis plus sensible à l’art, au rêve, qu’à l’arithmétique.

Depuis quand au juste venez-vous à Vevey?

C’est une longue histoire. Bien avant que l’on parle de la Fête des vignerons, des Confréries laïques issues du Moyen-Âge défilaient à Vevey, sous le regard suspect des baillis bernois et des curés. En 1747, il fut rédigé un Compliment de Cérès qui précisait mon entrée dans la tradition, hors de l’histoire, hors de la politique.

Vous avez été admirée mais aussi décriée…

Ô combien! En 1797, lors de la première fête, les Bernois avait une trouille bleue que nous ne véhiculions les idées révolutionnaires à la mode en Pays de Vaud à ce moment. Mais après la Révolution, nous sommes restées suspectes. Mais la Confrérie nous a bien défendues. En 1833, les piétistes distribuaient des tracts contre nous. Les pasteurs interdisaient aux enfants de s’y rendre, dénonçant une fête païenne. Le long du cortège, nous voyions beaucoup de volets fermés!

Votre meilleur souvenir?

J’avoue avoir apprécié mon passage à la fête de 1955. Bacchus était un fort beau jeune homme, quand il montait en courant l’escalier de la scène au haut de l’arène, je n’étais pas seule à l’admirer.

Avez-vous été jalouse de Palès?

Nullement. Elle est entrée plus tard dans la tradition. Son style est si différent du mien. Ceux qui aiment les blondes, les rondeurs et les sourires m’apprécient. Ceux qui préfèrent les noiraudes, les silhouettes sveltes et les regards ténébreux préfèrent Palès. Elle protège les bergers. Moi, plutôt les moissonneurs.

Êtes-vous féministe?

J’ai en tout cas imposé, avec Palès, deux figures féminines en tête d’affiche! Ce ne fut pas sans peine. En 1797, aucune femme ne participait au spectacle. On trouva, pour m’incarner, un jeune homme travesti, un certain Louis, fils d’un notable de la ville. Je l’ai trouvé plaisant dans le rôle, mais pour illustrer la fertilité… C’est plus tard, peu à peu, que les effeuilleuses, les moissonneuses purent entrer dans l’arène.

Et Noé, l’avez-vous côtoyé?

Quelques fois. Plus rarement. Il est apparu en 1765, puis retiré, puis revenu. Vous savez, nous, déesses gréco-romaines, n’étions pas familières des personnages bibliques. En 1977, le librettiste Henri Deblüe, très croyant, a honoré Noé. Je ne suis pas sûr qu’il reviendra souvent.

Et vous?

Nous y comptons bien. Nous vivons à l’échelle des siècles.

Pardon d’insister. Pourquoi selon vous le metteur en scène de 2019 vous a-t-il écartée?

Il a dit qu’il voulait cerner attention sur les vignerons. Mais nous n’avons cessé de les honorer!

Alors?

Peut-être vit-il dans le présent. Comme beaucoup de gens peu sensibles à l’histoire. Celle-ci évoque bien des cauchemars mais aussi tant de beauté.

Comment en douter devant vous, chère Cérès? Merci pour cet entretien. Revenez-nous, avec Palès et Bacchus bien sûr.

Un mot encore. Remerciez de ma part ce jeune homme que je ne connais pas, Guillaume Favrod, qui a si bien parlé de notre destinée de divinités dans le magazine Passé simple.

(Propos recueillis par Jacques Pilet)

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