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ACTUEL / Racisme

Camp d’été décolonial: interdit aux Blancs

M i-retraite studieuse, mi-réunion clandestine, la deuxième édition d’un «camp d’été décolonial» doit s’ouvrir ce samedi 12 août quelque part en France, pour une durée de cinq jours. La manifestation est réservée aux «racisé-e-s», soit toute personne pouvant justifier d’une appartenance à un groupe ethnique ayant subi ou subissant encore la «domination euro-centrée». Les souches de populations exclusivement blanches y sont indésirables. En clair, interdites.

Bienvenue dans l’univers du nouvel antiracisme, qualifié de «politique» par ses promoteurs, en opposition à la classique définition universaliste, all inclusive, comprenant les Blancs. Mis sur la touche, ceux-là, du coup, sont fâchés et vexés. C’est un peu le but de ce raout placé sous les auspices de la critique sociale et raciale: les dominants doivent savoir qu’à l’avenir, ils ne seront plus maîtres d’un combat antiraciste qui les console de leur position de domination, mais dans lequel les vraies victimes – les racisés – ne se retrouvent pas. Telle est la position de principe.

La précédente édition, l’an dernier, déjà interdite aux Blancs, avait fait scandale. Elle s’était tenue à Reims, dans un centre de vacances. Là, nul ne sait où le camp a lieu, hormis, bien sûr, ceux qui y participent – entre 200 et 300 personnes, apparemment. Il est organisé par deux femmes, des figures de cet antiracisme contestataire, Sihame Assbague et Fania Noël. Des origines marocaines pour le première, haïtiennes pour la seconde. En août 2016, un seul média avait couvert le camp dans son intégralité, Mediapart, qui avait envoyé une journaliste, elle-même racisée selon les critères posés, une connaissance de Sihame Assbague. Les journalistes blancs n’avaient pas pu rendre compte de ce qui s’y était passé. Jointe le 11 août par téléphone, celle-ci n’a souhaité répondre à aucune question, renvoyant à une communication parue en 2016 sur une page Facebook.

Le grand paradoxe

Pas de déclaration? Aucune importance, puisque tout l’enjeu est précisément d’instaurer un rapport de force entre le monde d’avant, qui résiste, et le futur monde, qui vient, au complet avènement duquel il s’agit de travailler. L’homme blanc, dont l’essayiste Pascal Bruckner regrettait l’interminable sanglot au début des années 1980 – lorsque fut lancé le mouvement antiraciste, d’ailleurs, à l’époque marionnette du Parti socialiste – aura, alors, tout loisir de sangloter. A moins qu’il ne s’épanouisse dans ces lendemains égalitaires et fraternels.

C’est un peu le paradoxe: de même que la réalisation du communisme devait en passer par la dictature du prolétariat, la société sans races suppose leur rétablissement momentané. Car en voilà assez de leur prétendue disparition, qui permet au Blanc faussement progressiste de perpétuer son œuvre de domination. De cela, il avait été question à Reims et sans doute en discutera-t-on à nouveau cette année, on ne sait toujours pas où.

L’idéologie des organisateurs

Le but de ce camp est de «donner des outils de réflexion pour essayer de comprendre et de déconstruire le système raciste», explique un participant de l’édition de 2016 désirant garder l’anonymat. Il y avait des Arabes, des Noirs, des Latinos non européens, des métis, se souvient-il. L’idéologie des organisateurs, leur mode d’action «non-mixte» (pas de Blancs), l’iconographie des campagnes démobilisations, ici spécifiquement contre le racisme, une autre fois contre les violences policières en banlieue ou le contrôle au faciès, tout cela emprunte aux luttes émancipatrices afro-américaines, au penseur de la décolonisation Frantz Fanon, aux études sur le genre, au féminisme politique comme il y a un antiracisme politique, à la sociologie révolutionnaire, pour le coup plutôt blanche, ainsi qu’aux analyses racialistes du Parti des indigènes de la République, le PIR d’Houria Bouteldja, personnage sulfureux.

L’expérience réelle du camp d’été décolonial, semble être plus terre-à-terre. On vient témoigner, échanger, comme dans un groupe de parole, sans la présence du Blanc. Autrement dit sans crainte d’être jugé ou de blesser celui auquel on pense être redevable, alors même qu’il est l’agent de ce que les racisés nomment le «racisme structurel». «Beaucoup, lorsqu’ils s’expriment, sont contents de ne pas voir remis en cause leur ressenti», a noté le participant de l’année dernière. Les conférenciers invités sont eux aussi racisés, partageant un même statut avec leurs frères et sœurs du public. «Enseignant et chercheur en études postcoloniales et études de genre, spécialisé dans le cinéma, les cultures audiovisuelles et les jeux vidéo», Mehdi Derfoufi traitera du racisme et du colonialisme dans la science-fiction. Fatima Ouassak, «politologue et co-coordinatrice du Front des mères», abordera la question des discriminations à l’école et des moyens de les combattre, etc.

Raciste toi-même

Céline Pina, ancienne conseillère régionale d’Ile-de-France, et Fatiha Boudjahlat, enseignante, toutes deux militantes laïques, ont écrit, au nom de leur association Viv(r)e la République, une lettre ouverte aux maires de France, leur demandant de faire barrage au camp d’été décolonial. «Nous n’avons pas reçu de réponse», regrette Céline Pina. Mais probablement n’en escomptait-elle pas. «Les maires n’osent pas s’opposer à ce type de rassemblement, de peur de passer pour racistes. Il faudra malgré tout voir avec eux ce qui peut être fait pour empêcher de telles dérives à l’avenir», dit-elle. Cette ancienne adjointe d’une mairie du Val-d’Oise, très active sur les réseaux sociaux pour contrer les «islamistes» et les «racialistes», estime que les organisateurs du camp décolonial «envoient des signaux malheureux», notamment à la jeunesse.

«Ils nous testent», pense-t-elle. Alors, elle les teste et même elle les «allume», comme ce 10 août sur le site Figaro Vox: «Imaginez qu’il y ait une antenne du Ku Klux Klan qui décide de faire, en France, un camp d’été, exclusivement réservé aux blancs, présentés comme les victimes d’un Etat antiségrégationniste, incapable de faire respecter la suprématie de la race caucasienne sur toutes les autres, écrit-elle. On hurlerait au racisme, au fascisme, au retour de la bête immonde, aux heures sombres et aux ventres féconds, le tout à juste titre d’ailleurs. On appellerait à combattre, au nom de nos idéaux universalistes et républicains, cette idéologie nauséabonde qui hiérarchise les hommes en fonction du taux de mélanine que leurs cellules contiennent et on rappellerait que l’aboutissement de la quête de la pureté de la race a donné le crime contre l’humanité.» Raciste toi-même, lui renvoie le camp d’en face, pas du tout déstabilisé, sûr d’avoir l’histoire de son côté.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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