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ACTUEL / ROYAUME-UNI

Brexit Day: dernières heures dans l’Union

R eportage à Londres vendredi 31 janvier, jour officiel de la sortie du Royaume-Uni de l’UE.

La bière et la haine. C’est en deux mots le visage affiché par ceux qui ont gagné la longue bataille pour le Brexit. Après presque 4 ans de débats et de déchirements, 2 changements de Premier ministre, 2 scrutins, remportés par les Brexiters1, 47 ans passés dans la Communauté Economique Européenne puis l’Union Européenne, ce vendredi 31 janvier à 23 heures, heure locale, minuit heure de Bruxelles, le Royaume-Uni a quitté l’UE.

«Oh my God, this is happening»: l’incrédulité, d’abord, était sur toutes les lèvres. 

© B. Lebrun

«Pas d’inquiétude, rien ne changera demain matin» ont répété, toute la journée de vendredi, les journaux et les politiques. Le compte à rebours était égrené en continu par la BBC et projeté sur la façade du 10 Downing Street, la résidence du Premier ministre, l’artisan du Brexit Boris Johnson. 

Pour autant, en dehors des abords de Parliament Square, où Nigel Farage, du Brexit Party, avait appelé au rassemblement festif de tous les défenseurs du «Leave», tout était, à Londres, comme d’habitude. Les touristes affluaient, certains portant un masque chirurgical (2 cas de coronavirus sont déclarés en Angleterre), attirés par les lumières de Picadilly Circus, peu soucieux de ce qui se tramait quelques mètres plus loin. 

Optimiste et prêt à relever le défi du saut dans l’inconnu, Boris Johnson donnait une fête privée à Downing Street, où plusieurs bouteilles d’«English champagne» ont été débouchées. 

Un roi d'Angleterre Brexiter aux pieds de Churchill. © B. Lebrun

Sur Parliament Square, devant le Palais du parlement, aux pieds de la statue de Winston Churchill, ils étaient là dès le début d’après-midi. Des centaines de caméras, les télés du monde entier, des centaines de policiers, et les vainqueurs du jour, les Brexiters. Déguisés, habillés de pied en cap aux couleurs de l’Union Jack, agitant pancartes et drapeaux, ils se prêtaient au jeu des photographies. Des British typiques, ceux que l’on reconnaît dans le monde entier au premier coup d’oeil, dans les tribunes des matches de rugby. Façon de dire que l’événement était celui de toute une nation, une victoire patriotique contre l’hydre supranationale. 

Mais à bien y regarder, l’ambiance n’était pas vraiment joyeuse, encore moins détendue.

Beaucoup de familles, visiblement défavorisées, avaient fait le déplacement depuis le nord-est de l’Angleterre, le bastion électoral des pro-Brexit. Et sur leurs visages se lisait un sentiment de fierté. «Nous avons vaincu l’establishment» disent-ils. De revanche, aussi. «Nous reprenons le contrôle» (un des slogans de la campagne), «nous retrouvons notre pays, notre souveraineté, nos frontières...»; «Vive Boris!» Nulle allusion ne sera faîte à la Reine. 

A la question de l’avenir, ils bottent en touche: «Au moins, nous, nous sommes fiers de notre drapeau, nous pouvons le hisser à nouveau et sans honte!» 

«Happy Brexit!» nous souhaitent des groupes costumés. «C’est un grand jour, un moment excitant, nous avançons, nous bâtissons notre futur nous-mêmes!» 

© B. Lebrun

C’est, en effet, un grand jour pour l’ébriété nationaliste. Bizarrement, l’exaltation n’est pas communicative. Il y a des sous-entendus que certains, déjà éméchés, formulent à haute voix. «Fuck EU!», en substance. Vers 19 heures, un attroupement se forme. La pluie a commencé à tomber, un petit groupe essaie de mettre le feu à un drapeau de l’UE... et le nylon détrempé ne brûle pas. L’atmosphère est lourde et haineuse. Des Français, partisans du «Frexit», applaudissent. 

19h19, le drapeau de l'UE ne brûle pas. © B. Lebrun

A 22h45, Nigel Farage fait son apparition sur une scène, projeté en même temps sur écran géant. L’esplanade boueuse est pleine de monde et de drapeaux. «We did it!» triomphe l’ancien eurodéputé eurosceptique. «Nous sommes là ce soir pour célébrer notre victoire. Et nous devons cette victoire au fait que Westminster (le Parlement, «l’élite») s’est détaché de son peuple, de son propre pays. La démocratie a gagné cette bataille. Pour ma part, je crois en l’Europe, je n’ai jamais cru en l’Union Européenne.» 

Big Ben, en réparation et couvert d’échafaudages, ne sonnera pas à 23 heures. Une réplique potache, un carillon surnommé «Little Ben», et un enregistrement sonore des coups de cloches font l’affaire. A l’heure dite, «We’re out», «nous sommes sortis» affiche l’écran. Aux acclamations succèdent quelques secondes de silence, de sidération. Puis, l’affaire prend un tour folklorique. Des joueurs de cornemuse costumés accompagnent un karaoké géant de l’hymne britannique, «God save the Queen». 

La fête est finie. Voilà pour le symbole. En réalité, le Brexit Day n’est qu’un début, le début d’une «période de transition» qui durera 11 mois. 

Les numéros "historiques" des quotidiens britanniques, samedi 1er février. © M. Céhère

Les préoccupations des Britanniques et des citoyens européens sont pragmatiques: y aura-t-il une augmentation des tarifs de téléphonie mobile? le cours de la livre sterling va-t-il marquer le pas? (verdict demain matin à l’ouverture des marchés), quand le passeport changera-t-il de couleur (du bordeaux au bleu)? les passeports pour animaux de compagnie, une spécialité britannique, sont-ils toujours valables? La réponse est toujours la même: «pas aujourd’hui, on verra plus tard».

Ce qui a déjà changé, à l’heure où nous écrivons ces lignes, le jour d’après, dans un café de Gloucester Road, est assez infime. Les députés européens britanniques ont quitté Bruxelles. Une valse de drapeaux hissés et descendus, à Londres et à Bruxelles, a été abondamment documentée par les journaux. Une nouvelle pièce de 50 pence entre en circulation aujourd’hui. Et... c’est tout. 

© B. Lebrun

En revanche, l’impact politique est considérable. Nous avons là un Premier ministre dont l’action est visible, tangible; qui a promis de réaliser la sortie de l’UE et qui l’a fait. Une manière inattendue mais terriblement efficace de restaurer la confiance et l’image des politiques.

De son côté, le maire de Londres Sadiq Khan a fait part de sa grande tristesse, et rappelé que la capitale avait voté en majorité (60%) contre le Brexit. 

En Ecosse, autre grande perdante du référendum (62% des électeurs souhaitaient rester), les «Remainers» se sont rassemblés pour dire «au revoir», et pas adieu, à l’UE, rappel de leur volonté un peu désespérée de demeurer dans l’Union. 

© B. Lebrun

Comme la pluie qui tombait sur Parliament Square, il est temps de sécher les «larmes des Remainers». Une nouvelle ère et une nouvelle bataille commencent. Il risque d’y avoir des dommages collatéraux, c’est assumé. Le nouvel accord avec l’UE ne pourra pas être plus avantageux pour le Royaume-Uni qu’il ne l’était avant le Brexit.

Qu’importe. «Friendship» est le mot le plus entendu sur les ondes depuis vendredi soir. Faire front commun, se réconcilier entre eux et avec le reste de l’Europe, tel est le défi optimiste que se donnent maintenant les Britanniques, seuls sur leur île.


1Le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016, voit s’imposer le «Leave» à 51,9%. Aux élections générales du 12 décembre 2019, le parti Tory de Boris Johnson l’emporte avec 43,6% des voix. 

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

3 Commentaires

@willoft 02.02.2020 | 02h27

«Les médias se gobergent du Brexit, mais sans se rendre compte que le décompte de l'Europe a commencé.
Ce qu'aucun média n'ose à s'aventurer, l'Europe sera-t-elle américaine ou chinoise?»


@Syndic 02.02.2020 | 09h57

«http://cbonard.blog.tdg.ch/archive/2020/02/01/le-brexit-ne-signifie-pas-la-rupture-de-toute-cooperation-en-304186.html»


@Syndic 02.02.2020 | 09h58

«Nous connaissons tous cette phrase de Lord Palmerston, « L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents ; elle n’a que des intérêts permanents ». Le Brexit illustre on ne peut mieux ce constat. Le Royaume-Uni a mené son Brexit à terme mais s'apprête à reprendre le plus rapidement possible les négociations sur une autre base avec Bruxelles. Au sein de mes amis, nombreux sont ceux qui se réjouissent à l'annonce du Brexit et qui souhaitent que la Suisse rompe les amarres avec l'Union européenne. Pourtant, au risque de les décevoir, le Royaume-Uni, pragmatique à l'instar de Palmerston, ne coupe pas les ponts avec l'Union. Il reste au sein de l’union douanière et du marché unique européens jusqu'à l'aboutissement d'un processus de négociation des termes d'un accord de libre-échange avec l'UE.

Outre l'aspect de ces relations économiques et douanières, il y a d'autres exemples d'une coopération étroite avec l'UE qui vont perdurer entre Londres et Bruxelles, en matière de renseignement et de sécurité par exemple. A ce propos, le quotidien belge l'Echo met en lumière cet aspect dans un article publié le 31 janvier 2020 dont je cite ici un extrait : "Par ailleurs, la sécurité européenne est discutée dans une instance informelle, peu connue mais très efficace, le Club de Berne, rassemblant les chefs des services de renseignements des États de l’UE, de la Norvège et de la Suisse. Ses avis sont rapportés au Conseil européen."

Alors oui, en Suisse, lors des prochaines échéances qui vont voir le corps électoral se prononcer sur nos relations avec l'Union européenne, prenons exemple sur les Britanniques qui, tout en mettant en oeuvre leur Brexit, sont déjà à l'oeuvre afin de tisser de nouveaux liens avec l'Union. Cette démarche a un nom, le pragmatisme. Lord Palmerston aurait apprécié et comme chacun sait, en Suisse nous aimons le pragmatisme.

Claude Bonard»


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