keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / POINT DE VUE

Bienvenue en Pandémie

N ous ne vivons pas «une» pandémie mais «en» Pandémie, avec un P capital, un nouveau continent sur lequel nous avons, de gré ou de force, tous emménagé depuis près d’un an. C’est la thèse défendue par la philosophe française Barbara Stiegler dans De la démocratie en Pandémie, paru dans la collection Tracts chez Gallimard. Tour d'horizon et perspectives.

Ce continent, nous allons devoir apprendre à l’habiter, à en adopter les us et coutumes. Pour vous donner une idée, il ressemble beaucoup à la Chine... Le premier précepte à retenir, c’est que la démocratie est désormais un objet discutable, contrairement à la pandémie. Deuxième principe: en entrant en Pandémie, ta culture et ton mode de vie tu abandonneras. 

Un «nouvel état du monde» qui, pour Barbara Stiegler, n’a pas été imposé si brutalement que cela. Il a été préparé à bas bruit depuis des années. L’épidémie de Covid-19 a seulement fourni l’occasion de mettre en application des idéaux qui sont, grosso modo, ceux des néo-libéralistes, où le citoyen n’a plus voix au chapitre, où il se trouve entièrement sous la tutelle d’un groupe dirigeant, ou plus exactement, managérial, comme on dit en Start-Up Nation

Ce sont les dirigeants Chinois qui connaissent le mieux ce nouveau continent. Economiquement, politiquement et moralement, «en Pandémie, c’est la Chine qui domine». Le nouveau lexique, pavé de traçage numérique, de surveillance de masse, de restrictions et de clusters, nous vient autant de l’Etat autoritaire chinois que du Moyen Âge, dont nous avons hérité la «quarantaine». A quoi s’ajoutent la suspension, par la loi d’état d’urgence, de l’autonomie et du consentement éclairé des citoyens. De citoyens non plus, il n’est plus vraiment question. Nous tous, habitants de la Pandémie, sommes potentiellement malades, sommes des patients, qui devons nous plier aux consignes sans rechigner.

Une pente glissante, illustre la philosophe: certains «spécialistes» n’hésitent pas à pousser le raisonnement jusqu’au bout. Ainsi le Président de la Ligue contre le cancer a-t-il déclaré le 6 octobre 2020 sur France Culture que la démocratie était un «problème» dans le contexte actuel, tandis que le modèle chinois se révèle idéal pour éviter la contagion et la propagation du virus. Un paradoxe curieux.

«Le pays qui, depuis des années, a laissé se multiplier de nouveaux virus sur ses marchés humides, fustige Barbara Stiegler, qui prétend régler les questions sanitaires en industrialisant les élevages agricoles, qui vient de laisser le dernier virus en date se propager dans le monde entier, qui a liquidé ses lanceurs d’alerte à Wuhan, qui a dissimulé à l’OMS des milliers de morts et qui, avec le modèle du confinement, a détruit économiquement la vie de millions d’individus ainsi que leur santé physique et mentale, se voit ainsi cité en exemple».

En un mot comme en cent, la démocratie est un furoncle sur le dos de la Pandémie, un obstacle à écarter. Cela se manifesterait concrètement, depuis mars 2020, par une confiscation de la parole et de la réflexion par les «sachants». 

De telles affirmations réclament cependant quelques nuances. Dans son raisonnement sur la collision des principes démocratiques avec les mesures sanitaires, Barbara Stiegler amalgame liberté individuelle et exercice de nos droits de citoyens. Le droit d’aller et venir dans l’espace public, de se rencontrer, de poursuivre nos activités n’est pas la même chose que le droit de discuter, d’interroger des décisions, d’être informé... En nous conformant aux consignes sanitaires, nous renonçons à une liberté individuelle pour garantir aux autres la sécurité. Mais la démocratie, ce sont aussi des devoirs. Pas seulement des droits, et pas seulement des droits individuels. Décréter la démocratie en danger parce que nous ne pouvons plus aller au restaurant est abusif. En revanche, pointer du doigt le rétrécissement du droit de regard des citoyens sur l’action des gouvernants est tout à fait légitime, et même essentiel. Nous y reviendrons. Mais là encore, ne mélangeons pas tout. Une gouvernance démocratique efficace et saine implique la délégation provisoire et partielle de certains pouvoirs de décision aux plus compétents. En l’occurrence, à des scientifiques. Il paraît absurde et dangereux d’imaginer soumettre au suffrage universel par référendum une série de mesures sanitaires décidées par un collège scientifique. Ce qui n’interdit à personne d’exprimer son désaccord, son incompréhension, et de réclamer des explications — que ledit collège doit aux citoyens. La science n’est pas exempte de ses devoirs civiques. Mais elle est la plus compétente pour donner aux politiques, qui les adopteront ou les adapteront, les orientations à suivre. 

Trébuchements et errances politiques

Barbara Stiegler appuie la suite de son essai sur deux erreurs qu’elle identifie dans le discours des gouvernants. La première, avoir divisé le monde en deux catégories exclusives, les progressistes d’un côté, prêts à tout pour que nous sortions de la crise, les complotistes de l’autre, ignorants et responsables de la stagnation des courbes de contamination. La seconde, privilégier la répression, l’enfermement, plutôt que l’éducation, le partage des connaissances et la prévention. 

Les dirigeants et les scientifiques ont appréhendé la pandémie de coronavirus sur le paradigme de la peste, qui sert de modèle depuis des siècles aux modélisations épidémiologiques. Mais le SARS-CoV-2 n’est pas Yersinia pestis. Plus mortel qu’une grippe, il demeure, à quelques tragiques exceptions près, bien moins dangereux que la peste pour les personnes jeunes et en bonne santé. 

Ce que Barbara Stiegler entend par la «prévention», qui aurait été négligée, c’est l’appréhension et l’analyse des causes structurelles et environnementales du désastre actuel. «Analyser la pandémie comme un simple aléa naturel témoigne d’une ignorance délibérée des causes environnementales». Cette ignorance nous prépare une succession de pandémies de zoonoses, des maladies transmises de l’animal à l’homme et catalysées par l’élevage intensif, la déforestation et le trafic d’espèces sauvages et protégées. 

Quant aux causes structurelles et politiques, elles étaient également prévisibles et tiennent à l’état du système de santé. Dans nos «pays développés», le système de santé est sous-développé. Nous avons réfléchi en terme d’ultra-innovations, de prouesses techniques, et négligé ce qui relève du «stock» (infirmières et infirmiers, lits, masques, soins de première nécessité...) pour tout investir dans la recherche de pointe. Résultat: l’hôpital français est un géant aux pieds d’argile. La seule issue, selon un article paru dans The Lancet, serait d’investir en urgence tant dans la recherche de pointe que dans «un système sanitaire et social qui puisse véritablement prendre en charge les patients». Au lieu de quoi nous attendons de l’industrie pharmaceutique qu’elle vienne éteindre le feu, sans nous préparer aux embrasements à venir. «Le caractère extraordinaire de cette épidémie est donc moins endogène au virus comme entité biologique qu’aux circonstances sociales et politiques qu’il révèle et que le confinement a d’ailleurs durablement aggravées», résume Barbara Stiegler. 

Pasteurs et troupeau

La philosophe s’appuie à plusieurs reprises sur L’Etrange défaite, ouvrage classique de l’historien Marc Bloch qui analyse la débâcle militaire française de 1940. La comparaison avec la crise sanitaire est sans doute excessive. Gardons en tête que «l’étrange défaite» qu’il s’agit d’éviter ici est celle de la démocratie. 

Et c’est d’abord le rôle du monde universitaire, affirme Barbara Stiegler. «Notre conviction est que le sort de la démocratie dépendra très largement des forces de résistance du monde savant et de sa capacité à se faire entendre dans les débats politiques cruciaux». 

Or, depuis mars 2020, les voix de la raison, dans le pays des Lumières, ont été étouffées. Le premier confinement, qui a suivi une phase de déni et de refus de stopper les flux mondialisés, est le résultat d’un revirement spectaculaire dicté par la peur. «Par la peur panique du virus bien sûr, mais aussi par celle de la révolte sociale». Emmanuel Macron, avance Barbara Stiegler, a eu peur de la révolte de l’hôpital public, et plus largement, d’un mouvement de panique de la population. Il n’y a évidemment aucune stratégie, aucun complot à débusquer, mais les décisions prises en secret, les rumeurs, les revirements, puis l’infantilisation, les mensonges, la dissimulation, ont sapé la confiance des citoyens en leurs gouvernants. 

A moins que cela ne soit la manifestation d’une idéologie. Considérer que «les gens», les gouvernés, sont affectés de biais cognitifs, farcis d’égoïsme, poussés par leur instinct à mal agir, est le paradigme de l’économie comportementale, développée au tournant des années 1930. Dans un tel schéma reposent sur les seules épaules des gouvernés, aveugles et irrationnels, la responsabilité des crises, et aucunement sur les dirigeants. C’est la raison pour laquelle, poursuit l’auteure, les politiques à l’œuvre en ce moment cherchent à transformer les comportements individuels (couvre-feu, injonctions à «rester chez soi», interdictions de rassemblements, distanciation...), au lieu de corriger l’action et les politiques publiques. Ou, a minima, de tenter une synergie des approches. 

Après le premier confinement, nous avons pu constater l’absence de remise à plat du système de santé, l’absence de réflexion sur les réformes à mener dans l’hôpital public, ce fut la grande déception du Ségur de la Santé organisé en France par le ministre Olivier Véran. 

Le poids des responsabilités n’a jamais quitté les épaules des citoyens, les autorités continuent de dénoncer et sermonner le «relâchement» des uns et des autres... 

Et cela conforte le sentiment que «les masses» sont considérées, en temps de crise, comme un troupeau indiscipliné. Ainsi, nous avons perdu notre statut de citoyens et notre droit au discernement de ce qui était dangereux et ne l’était pas, à charge pour le gouvernement de le décider à notre place. Dès lors, et dans ces conditions, la démocratie est bel et bien en danger. Car il n’existe pas, contrairement à ce que ce schéma de pensée suggère, des coupables et des innocents, des idiots et des tuteurs, des pasteurs et un troupeau. 

Malgré notre prétendue et notoire indiscipline, peut-être parviendrons-nous, dans les prochains mois, à voir le bout du tunnel. Mais, si l’on en croit les arguments développés dans cet essai, la pandémie de coronavirus n’est que le premier épisode d’une longue série à venir. Gageons avec optimisme que les forces démocratiques, affaiblies mais toujours vives, sauront donner l'impulsion à des réformes structurelles pour briser, avant trop de dégâts, ce cercle vicieux. 


Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie, Tracts, Gallimard, 2021. (Disponible en librairie ou, pour les infortunés confinés, en version numérique à télécharger).

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Yves Genier, Anna Lietti, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

© 2021 - Association Bon pour la tête | une création WGR