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Actuel / Langue

«Autrices», «membresses» et «apprentisses»: voici le «féminin ostentatoire»

I l ne suffit plus de féminiser les noms de fonctions, il faut que ce féminin s’entende: c’est le crédo d’une nouvelle vague d’activistes de la langue, qui viennent de remporter une victoire au Québec. Les linguistes partisans d’un langage raisonnablement inclusif s’inquiètent: le débat scientifique est éclipsé par l’idéologie.

«Déléguégénéraldu Québec à Paris»: lorsqu’en 1981, Louise Beaudoin a pris ses fonctions dans la capitale française en insistant sur cette féminisation de son titre, ces deux petits «e» finaux ont fait sensation. Maurice Druon, gardien du temple de l’Académie française, a failli en avaler son épée.

La femme politique québécoise portait haut le drapeau d’un mouvement en phase avec l’évolution des mœurs: celui de la féminisation des titres et des fonctions. Il s’est rapidement étendu à la Belgique et à la Suisse romande: à l’aube des années 1990, on a commencé à dire «syndique» et «préfète» à Genève et à Bruxelles. Mais le berceau de cette avant-garde est indéniablement la Belle province. Le premier «Avis officiel de féminisation des titres» à l’Office québécois de la langue française (OQLF) date de 1977. Il est signé par la linguiste et lexicologue Marie-Eva de Villers.

Depuis, les linguistes francophones ─ même les Français ont fini par s’y mettre ─ n’ont cessé d’affiner leurs guides de féminisation et de langue épicène, faisant appel à toute leur science pour conjuguer innovation, usage et cohérence linguistique. Il se trouve que, nombre de noms français se terminant par un «e» muet, une bonne proportion des féminisations proposées ne s’entendent pas à l’oral, ou seulement dans le déterminant: «une auteure», «une docteure», «une membre», «une apprentie», «une peintre».

Mais ces pionniers sont aujourd’hui ringardisés. Le temps est venu des «peintresses», des «apprentisses», des «doctrices», des «membresses» et des «autrices». Autrement dit: du «féminin ostentatoire», celui qui doit s’entendre à tout prix. Ses avocats croisent le fer, dans la presse québécoise, avec les linguistes qui faisaient autorité jusqu’ici. Ils n’hésitent pas à couvrir de sarcasmes ceux qui ─ comme l’héroïque «déléguée» ─ , se sont battus pour un minable «e» muet: «Il semble que plusieurs aiment leur féminisation comme ils aiment les femmes: muette» écrivent Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, auteurs très médiatisés d’une Grammaire non sexiste de la langue française*.

Montréal épicène

Ces deux chevaliers du «féminin ostentatoire» viennent de remporter une victoire: la Ville de Montréal a pris conseil auprès d’eux pour élaborer une nouvelle politique de la communication épicène et notamment pour promouvoir des cours d’éducation au parler non sexiste. Problème: comme le relève un article de Radio Canada, Suzanne Zaccour et Michaël Lessard «ne sont ni linguistes, ni terminologues, ni grammairiens. Ce sont deux juristes de l’Université McGill connus pour leur militantisme.» Les recherches de la première portent sur «la fabrique du viol», notamment dans ses liens avec l’exploitation animale. Celles du second, «sur la place du genre en français, le traitement des victimes d’agressions sexuelles, le droit des familles et des personnes.» Interpellées par Radio Canada, Marie-Eva de Villers et Louise Beaudoin disent leur perplexité: féminiser la langue, c’est formidable, mais il faut tout de même respecter certaines règles. Le Québec a cultivé cette compétence linguistique, pourquoi ne pas faire confiance aux professionnels?

L’hostilité des linguistes aux nouveaux venus sur le front de la féminisation pourrait passer pour une simple réaction corporatiste. D’ailleurs, le débat linguistique est complexe: plusieurs formes promues par les tenants du féminin ostentatoire sont attestées dans l’histoire du français, comme «autrice», qui a focalisé le débat au Québec. Et qui figure dans le Guide romand d’aide à la rédaction épicène de 2001.

Mais les considérations linguistiques n’intéressent que moyennement les tenants de la «féminisation ostentatoire». Dans un article récent, Michaël Lessard affirme tout de go qu’elles doivent être dépassées au profit de «considérations sociales et politiques»: en disant «autrice», «on estime que les femmes méritent d’être nommées et reconnues dans nos communications.» Entendez: si vous dites «auteure», vous les préférez muettes. Honte à vous. Où l’on voit comment, une fois les critères linguistiques évacués, le procès d'intention peut prendre toute la place.

«Il n’y a plus de débat»

Franck Neveu, professeur de linguistique française à la Sorbonne, est de ces professionnels qui dénoncent ce mouvement comme tenant davantage du militantisme que de la science: L’«inclusivisme linguistique», rappelle-il sur Facebook en relayant l’article de Radio Canada, a une histoire. Il s’inscrit dans un cadre idéologique, né sur les campus américains sous le nom de «french theory» et «dans lequel prévaut la dialectique dominant/dominé étendue à tous les secteurs de la société.» Il a généré, dans les comités de lecture des maisons d’édition, l’émergence des «sensitivity readers», «que l’on pourrait rebaptiser «comités de censure consensuelle». Son propos n’est pas simplement de promouvoir l’égalité de représentation du masculin et du féminin dans la langue. Il est «la manifestation d’une emprise idéologie visant à contraindre, formater et contrôler.»

Très présent également sur les réseaux sociaux, Mathieu Avanzi, maître de conférence à la Sorbonne et créateur du site Français de nos régions, en sait quelque chose: «Ce qui est terrible, c’est qu’il n’y a plus de débat possible. On essaie de questionner ce qui, d’un point de vue linguistique, est pertinent ou non et on se fait traîter de macho blanc qui craint de perdre ses privilèges patriarcaux. Cet ultramilitantisme est particulièrement fort sur les réseaux, mais il gagne la presse et déteint sur les universités. Récemment, un colloque sur l’écriture inclusive à la Sorbonne a tourné à la mise au pilori du professeur qui l’avait organisé.» 

Ce qu’on appelle l’«écriture inclusive» englobe toute une gamme de pratiques, rappelle Mathieu Avanzi, et nombre d’entre elles sont considérées comme pertinentes et souhaitables par une majorité de linguistes: l’accord de proximité par exemple («L’oncle et ses nièces sont parties»), le principe de la féminisation des titres précisément, ou le fait d’utiliser le plus possible des formulations épicènes comme «les personnes présentes». Le désaccord commence avec le point médian (« les étudiant.e.s ») et autres trucages orthographiques («locuteurice», «auteure-ice»), ou avec le dédoublement systématique du type «les étudiants et les étudiantes». Des pratiques qui, notent les partisans d’une inclusivité «raisonnable», prétéritent la lisibilité des textes et vont à l’encontre d’un principe fondamental du langage, celui d’économie.

Quand on parle d’«inclusivisme linguistique» aujourd’hui, on pense surtout à la frange la plus radicale du mouvement. Et parfois la plus délirante: «Certaines propositions vont très loin, détaille Mathieu Avanzi, comme de remplacer «hommage» par «femmage», ou de dire « Elle était une fois ». Ou encore de s’indigner de ce qu’au masculin on a «il/eux/lui» là où le féminin n’a qu’une forme: «elle(s)». Où est le scandale ? Où est le problème? Se demande le linguiste.

Mais aux personnes soucieuses de ne pas rater la dernière innovation, le féminin ostentatoire pose une autre question: n'est-ce pas une manière d’exacerber une différenciation de genre elle-même déjà ringarde? Dans leur «grammaire», Suzanne Zaccour et Michaël Lessard n’esquivent pas le problème: «Les propositions de féminisation s’articulent parfois au détriment de l’inclusion de personnes ne s’identifiant ni au genre féminin ni au genre masculin, notamment les personnes non binaires, agenres, genderqueerou fluides dans le genre.» C’est pourquoi l’avenir post-ostentatoire est peut-être aux néologismes «qui augmentent le potentiel d’inclusion des personnes non binaires»: que dites-vous de «Celleux», «Froeur», «Mondame», «Massieur»?

Dans l’immédiat, je me tâte: je ne sais pas si je dois militer pour «journalistesse» ou pour «journaleuse».


 *Editions Syllepse, 2017

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