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ACTUEL / Big brother is protecting you

Alerte au traumatisme potentiel


L es «trigger warnings» se multiplient, sur les réseaux sociaux et jusqu'aux cursus littéraires dans les universités. De quoi diviser encore un peu plus.

Il y a de cela quelques années, je suis allée au cinéma avec une amie. Sa mère était récemment décédée, voir un film lui changerait les idées. Je me souviens de la gêne horrifiée qui m'a envahie lorsque la mère du personnage principal est morte à l'écran, et du silence mortifié qui a suivi la séance. Bien sûr, si j'avais su, nous ne serions pas allées voir ce film, et cette expérience pénible aurait été évitée. Aurait-elle pu l'être? Aurait-elle dû l'être?

Oui, à en croire les partisans les plus farouches des «trigger warnings», littéralement des «avertisseurs de déclenchement». Déclenchement, donc, d'un traumatisme lié à une expérience vécue, voire du trouble de stress post-traumatique par une image ou des mots. Ces derniers mois, le hashtag #triggerwarning, souvent raccourci en #tw, s'est ainsi multiplié sur les réseaux sociaux dans la foulée de l'affaire Weinstein, pour prévenir les internautes qu'elles pourraient être «triggered» par les mentions de violences sexuelles et de viols dans les articles.


«Trigger Warnings, Quentin Tarantino, and the College Classroom»,
la chronique de Kelli Marshall, professeur à DePaul University,
Chicago, évoque l'«affaire Tarantino».

C'est par le biais des sites féministes que les «trigger warnings», d'abord réservés au seul domaine médical, auraient fait leur apparition sur le web, dans les années 1990. Il n'était alors question «que» de violences exercées sur des femmes. Les alertes se sont ensuite élargies à d'autres thématiques sombres, comme le suicide ou l'anorexie, notamment sur Instagram ou sur des sites de discussion très populaires comme Reddit. L'année 2015 est celle qui voit le plus grand nombre de mentions du terme sur le Net, selon le magazine The Atlantic (Washington).

Harry Potter aussi

L'année dernière, suite à de vives critiques concernant le peu d'avertissements liés à la série «13 Reasons Why», qui revient sur les raisons ayant conduit une adolescente à se suicider, la chaîne Netflix a renforcé les avertissements, en mentionnant expressément les termes de viol et d'agression sexuelle.
 Dans le même temps, les demandes de «trigger warning» se sont multipliées dans les universités, pour des œuvres aussi diverses que Mrs Dalloway de Virginia Woolf ou les pièces de Shakespeare (allusions au suicide, au meurtre, au viol...). Suite aux demandes d'étudiantes, des universités américaines et anglo-saxonnes demandent désormais au corps enseignant de prendre des précautions, par exemple au College of Literature, Science, and the Arts de l'Université du Michigan, . Il existe même des tumblr, ces sites fonctionnant sous forme de liste imagée, qui énumèrent des œuvres susceptibles de traumatiser, à l'instar de thiscouldbetriggering ou de Lit Triggers. Dans la liste? «Harry Potter» ou «Frozen», qui voient la mort de parents des héros, et «The Shape of Water», qui vient de remporter l'Oscar 2018 du meilleur film (pour ses occurrences de racisme, d'homophobie ou de sexisme)...

Parmi les œuvres susceptibles de traumatiser les cinéphiles, «Harry Potter» qui voit la mort de parents du héros, Margaret Atwood et Halmet...


Les débats autour du bien-fondé de ces alertes sont virulents et divisent les femmes ayant vécu des traumatismes lourds. De plus, dans une Amérique et un monde où les désaccords se manifestent de manière toujours plus péremptoire, les «trigger warnings» servent à pointer du doigt les faiblesses de l'autre camp. Ainsi, des internautes de droite s'amusent à se moquer des «snowflakes» (flocons de neige), comprenez les jeunes de gauche trop fragiles. De quoi brouiller encore plus le débat nécessaire autour des troubles mentaux et psychiques. Malheureusement.

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