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ACTUEL / Scandale

Agressée, une prof est renvoyée puis interdite d’enseigner

V iolemment prise à partie par des élèves d’un cycle lors d’un remplacement, une enseignante se voit renvoyée de l’établissement et révoquée du Département de l'Instruction Publique au sein duquel elle exerçait. Ses torts: «son émotivité» suite au choc subi lors de l’agression et son statut d’artiste queer et de militante LGBTQI+, une activité jugée trop visible sur les réseaux sociaux et qui contreviendrait aux «responsabilités d’éducation et d’instruction» auxquelles est soumis le corps enseignant.



Mabrouk Hosni Ibn Aleya


Cette situation, Jeanne* la traverse dans l’incompréhension la plus sidérale: incapable d’exercer sa profession, elle paie à la fois le prix de son agression et celui de son engagement artistique et associatif. Un cas de figure qui souligne la précarité du statut de remplaçante sur fond d’arbitraire et de violence misogyne. Le tout dans une institution où la promotion de l’égalité entre les genres relève pourtant des fonctions prioritaires.

«Sale grosse p***! »

L’histoire se déroule à Genève, dans un cycle d’orientation réputé parmi les plus sensibles, au sein duquel Jeanne* est assignée pour remplacer une professeure de français partie en burn out, ainsi que son remplaçant excédé. «J’étais dans la classe à attendre mes élèves quand, soudainement, la porte s’ouvre en claquant pour laisser retentir sale grosse p***!». Jeanne poursuit: «Je me précipite pour appréhender les auteurs de l’insulte. Arrivée dans le couloir, des commentaires hostiles à mon allure queer fusent, accompagnés d’une nuée de crachats sur le dos... ». La doyenne de l’établissement, qui passait inopinément par là, insiste devant les élèves de Jeanne pour la décharger du cours. «Je pensais qu’elle avait été appelée pour m’épauler suite à mon agression», explique cette dernière. Ce n’était pas le cas. «Sans savoir ce que je venais d’endurer et malgré mes efforts de self control, on me sape le peu d’autorité qu’il me restait auprès des étudiants, c’est là que les larmes me sont montées aux yeux». Aucun surveillant ne se trouvant sur les lieux au moment des faits. Les agresseurs n’ont pu être identifiés. «A la fin de la journée, je suis restée 30 minutes à attendre que l’établissement se vide, de peur de croiser les assaillants en rentrant chez moi», ajoute Jeanne, sous le coup de l’émotion. Selon nos informations, plusieurs professeurs du même établissement auraient fait l’objet de menaces et d’agressions au sein du Cycle.

De victime à coupable

Le lendemain matin, Jeanne reçoit un coup de fil l’informant que son remplacement est annulé. «Les bras m’en tombaient, je m’attendais à ce que l’on me soutienne, pas que l’on me sanctionne. J’avais réservé toute ma semaine, annulé d’autres cours, et là, sous prétexte d’assurer ma sécurité, on me congédiait 30 minutes avant le début des classes, sans même que l’on ne m’ait entendue». Arrivée sur place pour comprendre et contester la décision, Jeanne remarque qu’un autre remplaçant a déjà été mandaté.
Une discussion houleuse s’ensuit avec le directeur de l’établissement, qui se contentera de lui reprocher «son émotivité et sa gestion inadéquate des interactions ayant provoqué un attroupement d’élèves qui a nécessité l’intervention du personnel de l’établissement». L’incompréhension est totale. «A ce moment-là, je lui ai rétorqué qu’en plus d’être injuste, cette décision cautionnait l’agression misogyne dont j’ai été victime auprès des élèves... Qu’en tant que militante féministe, je n’allais pas rester sans rien faire» souligne Jeanne.
La phrase de trop.
L’affaire remonte au département d’Instruction publique qui, toujours sans consulter l’intéressée, lui retire par courrier son habilitation de remplaçante. Les motifs, quant à eux, sont étayés de nouveaux éléments à sa décharge. On lui reproche, après-coup, d'avoir intimidé le directeur et d’avoir manqué au secret de la profession sur les réseaux sociaux.

«Ce courrier rassemble toutes les caractéristiques d’une décision administrative, sans pour autant indiquer une voie de recours possible, il apparaît donc irrégulier sous cet angle.»
Me Ben Khalifa

Une décision qui relève d’une attitude surprenante selon Me Ben Khalifa, avocat au barreau de Genève. «D’un côté, on vise à conforter le directeur dans sa décision de renvoyer l’intéressée, et de l’autre, on joue la surenchère en invoquant après-coup de nouveaux éléments. De surcroît, ce courrier rassemble toutes les caractéristiques d’une décision administrative sans pour autant indiquer une voie de recours possible, il apparaît donc irrégulier sous cet angle.» Contacté, le secrétaire général du DIP, M. Pierre-Antoine Preti botte en touche en invoquant la protection des données. Il assure néanmoins qu’il est du devoir de l’institution «de protéger la personnalité des collaborateurs» sans toutefois mentionner les mesures prises sur le terrain pour garantir cette protection. Quant au droit de l’intéressée d’être entendue, la réponse se veut évasive: bien qu’il assure que le département respecte les droits des remplaçants, il précise que «leur contrat est révocable en tout temps avec effet immédiat lorsqu'ils sont engagés pour une mission de moins de trois mois.»

Une réponse qui n’étonne en rien Julien Nicolet, membre du bureau de la Fédération des associations des maîtres du cycle d’orientation (Famco). Ce dernier dénonce le manque d’encadrement et la précarité du statut de remplaçant. «Irrecevable», selon Me Ben Khalifa. Il s’agit, d'après l'homme de loi, d’une décision administrative qui touche directement les intérêts de Jeanne. «On ne peut pas lui retirer son habilitation à enseigner sans que cette dernière ne puisse affirmer ou infirmer ce qu’on lui reproche.»

Quant au statut sur Facebook, l'avocat concède que Jeanne était effectivement tenue par le secret de sa fonction, bien qu’il comprenne qu’elle se soit tournée vers les réseaux sociaux dans le but de trouver le soutien que la direction ne lui a vraisemblablement pas offert. Un soutien qui, selon l’intéressée, s’est résumé par le trombinoscope des élèves que lui a tendu le vice-doyen pour qu’elle puisse identifier les auteurs de l’agression. Sur ce point, Me Ben Khalifa souligne une possible défaillance de l’établissement: «la directive sur les infractions pénales commises contre un membre du personnel dans l’exercice de ses fonctions est très claire. En cas d'atteinte à l’intégrité corporelle, psychique ou sexuelle de la personne, la direction se doit de prendre immédiatement en charge la victime, d’organiser un entretien consigné sur PV, d’informer les ressources humaines et de la mettre en lien avec les services d'aide appropriés». Ce qui ne semble aucunement avoir été respecté.

Même point de vue du côté de Julien Nicolet, qui soutient toutefois un avis plus nuancé sur la question du secret de fonction. L’article 24 du règlement fixant le statut du personnel enseignant ne devrait, selon Nicolet, «ne viser qu’à protéger les élèves et les professeurs, si les éléments communiqués ne citent aucun nom et se contentent de relater une expérience personnelle». Questionné, un enseignant souhaitant garder l’anonymat va plus loin et dénonce une forme d’omerta: «Indépendamment de la question de protection des données, le flou avec lequel est formulée cette disposition permet au DIP d’exercer un contrôle accru sur le corps enseignant et d’entretenir la chape de plomb qui contredit le principe même de transparence». Le statut Facebook en question demeure encore consultable. Il y est fait mention de l’agression, sans pour autant citer ni le nom de l’établissement, ni celui du personnel, encore moins celui des auteurs qui n’ont, à ce jour, pas été identifiés.

Sois digne et précaire

Toujours sur la question des réseaux sociaux, il est aussi reproché à Jeanne les photos de ses performances artistiques. Décrites par le DIP comme «dénudées» (en dépit de la stricte politique de Facebook en la matière) elles contreviendraient «à la dignité (...) et aux responsabilités d’éducation et d’instruction qui incombent aux membres du corps enseignant». Un motif irrecevable selon Me Ben Khalifa, qui «contrevient surtout à la liberté de l’art qui est garantie par la Constitution suisse et censée être encouragée par le DIP». Sur ce point, Julien Nicolet souligne une «notion de la pudibonderie quelque peu surannée qui, conjuguée à un contrôle prononcé, déborde souvent sur la vie privée des enseignants». Interloquée, Jeanne déplore que l'on réduise son engagement et sa démarche artistiques à des photos jugées dénudées. «Curieux que l’on désigne ceci comme indigne alors que les photos visent à déconstruire les normes et les discours misogynes, binaires et transphobes qui demeurent à ce jour encore tenaces au sein de notre société, commente Jeanne. Des discours susceptibles de déboucher sur des agressions comme je viens d'en subir, et que le DIP s’est pourtant engagé à combattre, au nom de l’égalité des sexes» remarque-t-elle.

Aujourd’hui, ne pouvant plus enseigner pour financer ses études, Jeanne se trouve dans une situation financière qu’elle désigne comme critique. Elle conclut: «J’ai dû mettre d’urgence ma chambre en sous-location pour payer mon loyer, tout ça parce que j’ai décidé de ne pas passer sous silence mon agression et le manque de soutien que m’a témoigné la direction».

Au final, une enseignante invitée à se prononcer anonymement ajoute: «je ne me fais pas d’illusion, même si le DIP faisait marche arrière et réintégrait Jeanne, elle resterait blacklistée. Ce qui, au vu de la transparence qui régit l’attribution des postes, ne laisse rien présager de bon».

Militante féministe et co-fondatrice des soirées drag-queer GENEVEGAS – des événements qui se présentent comme un safe space permettant aux membres de la communauté LGBTQUI+ de vivre leur genre en toute liberté – la réputation de l’engagement de Jeanne en la matière n’est plus à faire et dépasse aujourd’hui largement les frontières du canton. Selon ce qui a été porté à notre connaissance, le manque de soutien témoigné par le DIP suite à son agression, son éviction et les raisons invoquées renvoient à une pratique que l’on pensait révolue à l’ère où les langues se délient enfin pour dénoncer le sexisme et les agressions qui en découlent.

*nom connu de la rédaction


Queer, ça veut dire quoi?

Queer Mouvement signifiant «tordu» en anglais, le mouvement queer est un courant militant qui remet en cause les catégories d’identité sexuelle, de genre ou d'orientation. En réponse aux termes fixes et figés tels que gay, hétéro, homme ou femme, il prône une fluidité qui inclue les différences sans avoir à les définir. Une approche qui combat les discriminations tout en veillant à ne pas s’enfermer dans des «prisons identitaires».

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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