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Feuilleton dalmate 5/6

Le plongeon dans la langue de l’Adriatique: un joyeux voyage (sretan put)

A l'orée de l'été, une série dans les coulisses du rêve insulaire, sur une toute petite île de l’Adriatique. C’est un archipel au large de Šibenik, au nord de Split. Cette année encore, la Croatie devrait faire le plein de touristes. Alors, pour se faire remarquer dans la foule, osez un ou deux mots dans la langue des îles. Mais non, elle n’est pas impossible: s’il y a trop de consonnes, comme à Krk ou Vrbnik, surfez. Et accrochez-vous aux mots venus d’Italie ou d’Allemagne. Žašto ne?

Le 1er épisode du feuilleton dalmate: Le Tijat revient: «Le voilààà!»
Le 2e épisode du feuilleton dalmate: Yoga ou poissons? Rave party ou mouflons?
Le 3e épisode du feuilleton dalmate: Des câpres et des hommes
Le 4e épisode du feuilleton dalmate: Soupe à la pierre, au goût de mer

Držite razmak: quand j'ai vu pour la première fois, il y a quelques années, les panneaux clignotant dans les tunnels, nombreux, de la nouvelle autoroute croate, j'ai ri. Les touristes allaient encore se croire en Syldavie. Depuis, les traductions permettent, en anglais et en allemand, de se rappeler qu'il s'agit de maintenir une distance de sécurité entre les véhicules. Mais il y en a tant d'autres, de ces mots qui disent un ailleurs, autrement: zalazak sunca, pour le coucher du soleil, otok, l'île, riba, le poisson...

Ces quelques exemples suffisent à rappeler que la langue parlée au sud de Trieste n'est pas latine. Et quasiment dépourvue de racines grecques, sauf exceptions maritimes telles que dupini ou delfini, pour les dauphins. Sinon, l'eau c'est voda, inutile de chercher du côté d'hydro ou aqua. S'il vous plaît, molim, merci, hvala. Même sans connaissance d'une autre langue slave, ce qui ne mène d'ailleurs pas très loin, il peut être non seulement utile mais joyeux de nager un peu dans les mots en usage sur la rive orientale de l'Adriatique. 

Bain à remous linguistique 

Cet été encore, les touristes seront des millions à séjourner en Croatie. Trois ou quatre fois plus nombreux que les 4 millions d'habitants. Et quand les Autrichiens côtoient les Slovaques, les Anglais ou les Français, quand les Italiens croisent les Sud-Américains et les Japonais, comme à Hvar ou Dubrovnik, on peut s'amuser de ce bain à remous linguistiques. S'étonner ou compatir devant la mine déconfite des vendeuses de charcuterie au supermarché. Ou décider de plonger, au moins un peu, dans la couleur locale. Histoire de faire surgir un sourire. 

En effet, en pleine saison, les gens de la côte et des îles sont rarement hilares. D'abord, la politesse affectée n'est pas de mise dans les Balkans, sauf sens commercial suraigu, et puis on scanne volontiers l'interlocuteur, c'est comme ça. Mais les regards directs, s'ils peuvent paraître sombres, s'éclairent volontiers si le visiteur fait un essai linguistique. Des décennies de «Hallo!», «Thanks», «Bier bitte!», «Vous parlez français?», ont fait des dégâts. Les Croates ont beau savoir que leur langue est complexe – ils en sont d'ailleurs fiers – ils comprennent difficilement qu'on n'essaie même pas. 

Tous les guides donnent pourtant les règles, très simples, pour savoir lire et prononcer correctement... tout! Une lettre correspondant à un son, un seul, il devrait être possible de commander rižot, kalamari (en fait c'est lignje) et salata. Avant de se lancer avec les ražnići, les brochettes, cousines des ćevapčići. Cette spécialité de viande hâchée grillée est riche de ces lettres avec accent à repérer. «Ć» c'est «tch» comme dans «Tchernobyl». Le «č» étant similaire mais un peu mouillé (ce qui est une nuance dispensable). Le «c» tout nu, se prononce «ts», comme dans «tsé-tsé». En ajoutant le «š» pour «ch», comme chat. Le «ž», pour «j» ou «ge» dans «jaune» ou «large». Le «nj» pour «gn», «gnocchi». Et le «dž» comme dans «jeans». Vous voilà armé pour déchiffrer le nom des villes et les menus. 

Puisqu'il n'y a pas d'article, aligner les mots dans le désordre, au pire fera sourire. Tout comme l'oubli des sept cas déclinés en trois genres... 

Les consonnes en paysage

 La découverte d'une langue, même de quelques mots, c'est un voyage. Toutes ces consonnes qui se suivent sans voyelles, comme dans Krk ou Vrbnik (noms d'une île et d'un village au nord), ou dans crno (noir), pour crno vino (vin rouge!), toutes ces consonnes donc, disent une façon particulière de jouer avec les obstacles. D'abord on peut les approcher en rajoutant un mini «e», là où c'est indispensable, donc avant le «r». Mais ces «k» et ces syllabes en cascade racontent la géographie, celle des pierres (kamen, la pierre) avec des villes (grad) riches en escaliers comme Šibenik ou Dubrovnik. Alors que la mer est douce dans la baie (uvala, plaža). Doux aussi le ciel bleu plavo nebo

Si la tablée s'y prête, avec la présence de plusieurs langues, rien de tel qu'une virée dans le vocabulaire pour situer cette partie excentrée de la Méditerranée. Toute proche de l'Autriche et de ces mots allemands si utiles pour les outils: un tournevis c'est ainsi le plus souvent un šrafciger (pour Schraubenzieher en allemand), même si les variantes plus italienne, kacavida, ou slave, odvijač, existent. 

Géographie et poésie 

Plus on s'éloigne de la côte, plus les mots s'ancrent dans la Méditerranée. Sur mon île, on dit fumari, au lieu de dimjak, pour la cheminée. Marija me demande si je suis allée banjati, me baigner, et non plivati. Neno dit kapiti, pour comprendre... Les faux amis existent, évidemment. Si le maestral est bien un vent, ce n'est ainsi pas un mistral, mais un thermique marin, plus ou moins puissant, alors que tramontana, elle vient bien du nord-ouest et souffle fort! 

Le décalage vers une langue vraiment différente est une source permanente de zigzags dans les sons et les sens. «Šugaman...», crie ainsi Zorica à son mari, quand la houle nous secoue. La première fois que je l'ai entendu, ce sugarman je me suis demandée ce que le reggae venait faire dans ce bateau. Mais quand j'ai reçu un linge pour m'essuyer, j'ai compris: šugamani, ce sont les serviettes de bain en dialecte, en lien direct et oral avec l’italien asciugamani. Moi je connaissais peškir, frotir ou ručnik, ce qui évidemment, ne signifie rien pour des francophones, mais révèle au moins la variété du vocabulaire selon qu’on vit sur une île, à la montagne, plus au nord ou au sud de la Croatie. 

J’ai eu la chance d’entendre, très peu, le serbo-croate dès le berceau, comme on disait à l’époque. Je me débrouille assez mal, de quoi douter de tout et assez bien pour m’amuser des variantes différentes selon les régions. Aujourd’hui on dit BCMS, abréviation de «bosnien-croate-monténégrin-serbe», pour ménager les susceptibilités et évoquer le fond commun de quatre langues devenues nationales. Mais c’est un autre sujet. Les différences étant notables à l’intérieur des pays aussi, cela enrichit d’autant le vocabulaire et les conversations. 

Parce que la curiosité linguistique c’est d’abord le plaisir de la rencontre. Et une porte ouverte à la poésie, ou l’absurde. Comme cette soirée passée avec Neno qui tentait de me dire «ne želim ni ribu na zidu a kamoli pasa...». Je comprenais les mots mais pas le sens. Tout le bistrot s'y est mis pour insister: «Il ne désire même pas un poisson sur le mur, alors un chien...» Là-bas, au milieu du bleu, chacun semble partager le désir puissant d'avoir un poisson sur son mur.    


Le 1er épisode du feuilleton dalmate: Le Tijat revient: «Le voilààà!»


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