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A VIF / COVID-19

Perte de l’odorat: quelques conseils pour garder le goût de vivre

C ertains malades du covid-19 présentent le symptôme de l’anosmie, soit la perte de l’odorat. Si ne plus sentir l’odeur de sa poubelle n’est pas forcément une tare, à part si l’on vit à plusieurs, ce syndrome plus ou moins passager est une véritable torture pour qui aime passer à table. En tout cas, une expérience étrange. Parole d’expert, puisque le virus a fini par m’attraper. Voici quelques conseils pour tenir bon.

Les repas, ces «meilleurs moments de la journée» selon le fameux mot de mon père (ou de moi, je ne sais plus), c’est sacré. D’autant qu’on est condamné à vivre isolé. Même pour quelques jours. Un peu comme le sexe, le fait de passer à table te permet de te dire: «enfin je jouis». C’est un moment culminant au milieu d’occupations davantage médiocres, les Allemands diraient un Höhepunkt. Oui, sauf que lorsque les narines ne font plus leur boulot et que nul n’est là pour faire la conversation (à part Pascal Praud), figurez-vous qu’il ne reste pas grand-chose à déguster. Manger sans sentir ce qu’on mange, ce n’est pas manger; c’est se nourrir.

La perte de l’odorat s’apparente dans les faits à une perte de goût. Le goût, à strictement parler, ne permet que de sentir si un aliment est sucré, salé, acide ou amer. Et éventuellement, de sentir s’il est très salé. Sinon, basta. Le goût a presque tout délégué à l’odorat, qui lui seul te dit si la trente-septième infusion de ta journée de confiné est à la verveine, au gingembre ou à la menthe. Eh oui. Et c’est quand même important dans une dégustation, non? C’est pourquoi l’on pourrait tôt se dire: à quoi bon se nourrir, à quoi bon vivre si c’est pour ne rien déguster?

Ce serait oublier qu’il y a le toucher. Et c’est là mon premier conseil: variez la consistance des ingrédients, cela ajoute déjà quelque chose à votre menu covid! Cuisinez aussi fort pimenté. Autre conseil: profitez de développer votre imagination. D’ailleurs, le soir, lorsque je mettais mes boules Quies (quand on écrit à l’imparfait, c’est que la situation a vraiment été imparfaite, car répétitive), je me disais: me voilà à la fois anosmique, sourd et aveugle. Dans ces moments-là, seul, on ne sent guère plus que le duvet sur son corps – et il reste aussi les sens internes: la mémoire et l’imagination. C’est alors que je comprenais vraiment pourquoi Beethoven, devenu sourd, était si imaginatif. Et comment Polnareff, qui a failli être aveugle, a pu être quelquefois si inspiré. Quant à Gilbert Montagné, c’est une autre histoire…

Un dernier conseil pour la route: rappelez-vous chaque jour que votre perte d’odorat est une tragédie. Plaignez-vous (en silence et en privé). Car vous risqueriez de vous habituer à votre nouvelle vie, voire à oublier que ce que vous traversez n’est pas normal. Le risque serait alors grand de vous désintégrer quelque peu, prenant le piquant, le salé et le sucré comme la totalité des palettes du goût. Or, il n’y a rien de plus faux! Mais si d’aventure vous deviez perdre votre odorat à jamais, ou qu’il vous échappait progressivement à mesure que votre vieillesse avance, remettez-vous-en à cette fameuse imagination. La vue aussi a ses charmes: on mange avant tout avec les yeux. Simplement, on regarde ce qu’on va manger en l’imaginant. Bon appétit!

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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