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A VIF / SUISSE

Le ministre qui se moque des livres

I l est donc permis d’acheter des fleurs, des slips mais pas des pulls, de se faire tatouer, d’aller au bordel, mais pas d’entrer dans une librairie! Les ukases décrétés par l’autorité atteignent les sommets de l’aberration.

Chacun a son opinion sur la politique sanitaire suivie, la jugeant adaptée ou mal ciblée ou excessive. Ce n’est pas ici le débat. Rien n’interdit, quoi qu’on pense de la situation générale, de pousser une gueulante devant des interdictions absurdes, totalement infondées. Les livres plus dangereux que les fleurs? Qui a dit ça? Le Conseil fédéral, pas même ces fameux épidémiologistes qui ne cessent de brandir bruyamment leur savoir. Patrick Mathys, responsable de la gestion de crise à l’OFSP, a le mérite de déclarer à la Tribune de Genève: «Du point de vue épidémiologique, il n’y a aucune donnée qui montrerait qu’une librairie soit plus propice à la diffusion du virus qu’un magasin de fleurs.» Il s’agit donc d’une décision politique et non pas sanitaire. A noter qu’en France, où les restrictions sont sévères, les librairies sont ouvertes, en Espagne aussi, à Berlin également.

Qui, plus précisément, est responsable de cette imbécilité? Le ministre de la culture! Le conseiller fédéral Alain Berset. Aucun de ses collègues n’aurait osé le contredire s’il avait ajouté le droit aux livres en plus du droit aux fleurs. Se moquer ainsi de la littérature, c’est simplement se moquer de nous.

Etourderie? Ou mépris? Cette mesure a une portée symbolique autant que pratique. Comment ne pas voir que dans le désarroi actuel, aller traîner son regard entre les rayonnages de bouquins, c’est une planche de salut? Certes beaucoup d’entre nous avons bien des ouvrages pas encore lus dans nos bibliothèques. Le retour aux classiques fait du bien. Mais nous voulons aussi voir émerger les dernières histoires, les derniers poèmes, les dernières pulsions des hommes et des femmes qui se livrent dans l’écriture. Pas de quoi s’alarmer, nous dit-on, on peut tout acheter sur le net. Encore heureux. Mais le plaisir de la librairie va au-delà: le regard se porte sur des livres dont on n’a jamais entendu parler, on va de découverte en découverte. On respire, on reste éveillé, curieux du monde.

Et nous voilà réduits à rappeler de telles évidences à un ministre de la culture! Vous me direz qu’il a tant d’autres chats à fouetter. Alors pourrait-il au moins écouter Madame la Directrice de l’Office fédéral de la culture? Un beau titre, non? Mais il se trouve que Madame Isabelle Chassot, c’est son nom, reste quasiment muette devant la narcose imposée à tout le champ culturel. Elle s’est bornée à pondre, pour Le Temps, une tirade qui aligne les banalités doucereuses et les auto-justifications floues.

Ce qui est troublant aussi, c’est la retenue, pour ne pas dire la docilité, des acteurs eux-mêmes de la culture, les artistes, les écrivains, les cinéastes… Vous les avez beaucoup entendus? Nous pas. La plupart insistent surtout sur les dédommagements demandés, à bon droit d’ailleurs, mais guère sur la mutilation de nos vies qu’entraînent leurs baillons. Bien pire que les masques. Le coma artificiel imposé à la culture trouve peu de justifications scientifiques. Ou alors qu’on nous les montre!

Osons dire enfin que s’il y a un risque à aller remplir son panier dans les supermarchés, alors nous revendiquons celui de bouquiner, d’aller au cinéma, au théâtre, au musée.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Yves Genier, Anna Lietti, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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