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A VIF / OÙ EST LE DÉBAT?

La défaite de l'université

N otre ère devient de plus en plus celle de l’enterrement du débat. Si la voix monocorde et bien-pensante d’une grande partie de la presse a déjà bien été décrite, et peut-être même trop, l’université contribue elle aussi à cet abandon de la confrontation entre opinions adverses. La vitalité intellectuelle chute. Tout en douceur. Cela se voit dans certains détails du quotidien académique. Pas plus tard que ce mardi 3 décembre, j’ai assisté à une nouvelle scène surréaliste venant malheureusement appuyer l’état de fait d’une défaite de la pensée à l’université.

L’exemple, que j’ai vécu ce mardi 3 décembre, est édifiant. Veli Mitova, une professeure de l’Université de Johannesburg en Afrique du Sud, a donné un exposé d’une heure sur la «manière de décoloniser absolument le savoir» dans le cadre d’un colloque de recherche en philosophie. Son objectif était de montrer que le relativisme n’est pas une bonne manière d’opérer ce valeureux travail, mais qu’il faut fonder cette déconstruction occidentale sur une conception absolue de la vérité. Tout une intervention sur la manière de «décoloniser le savoir», puisque c’est bien connu, le domaine de la connaissance dans son entier a été colonisé. Du moins, a affirmé la chercheuse, la colonisation a eu des «répercussions épistémiques».

Une «décolonisation du savoir»?

Autrement dit, pour pouvoir comprendre sa conférence et participer à la «discussion», il fallait accepter son présupposé selon lequel il faudrait de manière impérative décoloniser la science au sens large, marquée par un Occident colonialiste. Or, un philosophe – par ailleurs chic type – a osé questionner cet axiome durant le tour de table. Suggérant que, personnellement, il croyait davantage à la médecine occidentale qu’à la médecine africaine pour des raisons pragmatiques et que cela ne faisait pas de lui un méchant colonialiste, il a souhaité avancer de manière concrète et efficace que colonisation et épistémologie n’ont – absolument – rien à voir.

Qu’à cela ne tienne: l’invitée de l’Institut n’a rien trouvé de mieux à faire que le renvoyer à son statut d’Occidental privilégié, «vivant dans un pays riche comme la Suisse». Plus de débat, de la délation; plus d’idées, du bla-bla de perroquet biberonné au post-modernisme. Cette attaque ad hominem, en pleine conférence pourtant cordiale, était déjà scandaleuse du simple fait qu’elle anéantissait la critique argumentée au profit de la guerre culturelle. Mais l’heure fut d’autant plus grave quand je vis que j'étais le seul à dénoncer cette manière de faire, guère soutenu par le reste de l’assistance dont, pourtant, j’appris plus tard qu’elle était en grande partie d’accord avec moi. Ne pas se mouiller, le propre des poules déjà mouillées?

Doute et connaissance

On pourra dire que je monte une affaire à partir de rien, ou pas grand-chose. Mon but n’est pas de créer une polémique. Au contraire, je souhaite défendre l’idée qu’une opinion, on la développe, on l’argumente, quitte à devoir débattre avec le tenant d’une idée différente. C’est même souvent plus constructif, plus intéressant, plus jouissif. Cette attitude, cela s’appelait l’apprentissage de l’esprit critique. Cela s’appelait l’université. Du moins me l’avait-on vendue comme ça; du moins était-ce ma vision d’écolier le nez dans les bouquins, rêvant d’académies.

Certes, l’université est un temple de la connaissance, et pourvu qu’elle le reste – en résistant au relativisme, qui a été réfuté avec justesse lors de cette conférence. Mais les facultés de lettres et sciences humaines oublient de plus en plus que la connaissance elle-même est fondée sur le doute permanent. Or, lorsque certaines thématiques sont taboues, que la caresse dans le sens du poil comme premier réflexe remplace celui du scepticisme, que l’argumentation cède la place aux passions, c’est précisément le contraire de l’esprit critique qui devient la norme. A savoir la paresse de l’esprit.


A lire: Alain Finkielkraut, La Défaite de la pensée, Paris, Gallimard, Collection Blanche, 1987.

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