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A vif

Où est le débat? / La défaite de l'université

Jonas Follonier

5 décembre 2019

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Notre ère devient de plus en plus celle de l’enterrement du débat. Si la voix monocorde et bien-pensante d’une grande partie de la presse a déjà bien été décrite, et peut-être même trop, l’université contribue elle aussi à cet abandon de la confrontation entre opinions adverses. La vitalité intellectuelle chute. Tout en douceur. Cela se voit dans certains détails du quotidien académique. Pas plus tard que ce mardi 3 décembre, j’ai assisté à une nouvelle scène surréaliste venant malheureusement appuyer l’état de fait d’une défaite de la pensée à l’université.



L’exemple, que j’ai vécu ce mardi 3 décembre, est édifiant. Veli Mitova, une professeure de l’Université de Johannesburg en Afrique du Sud, a donné un exposé d’une heure sur la «manière de décoloniser absolument le savoir» dans le cadre d’un colloque de recherche en philosophie. Son objectif était de montrer que le relativisme n’est pas une bonne manière d’opérer ce valeureux travail, mais qu’il faut fonder cette déconstruction occidentale sur une conception absolue de la vérité. Tout une intervention sur la manière de «décoloniser le savoir», puisque c’est bien connu, le domaine de la connaissance dans son entier a été colonisé. Du moins, a affirmé la chercheuse, la colonisation a eu des «répercussions épistémiques».

Une «décolonisation du savoir»?

Autrement dit, pour pouvoir comprendre sa conférence et participer à la «discussion», il fallait accepter son présupposé selon lequel il faudrait de manière impérative décoloniser la science au sens large, marquée par un Occident colonialiste. Or, un philosophe – par ailleurs chic type – a osé questionner cet axiome durant le tour de table. Suggérant que, personnellement, il croyait davantage à la médecine occidentale qu’à la médecine africaine pour des raisons pragmatiques et que cela ne faisait pas de lui un méchant colonialiste, il a souhaité avancer de manière concrète et efficace que colonisation et épistémologie n’ont – absolument – rien à voir.

Qu’à cela ne tienne: l’invitée de l’Institut n’a rien trouvé de mieux à faire que le renvoyer à son statut d’Occidental privilégié, «vivant dans un pays riche comme la Suisse». Plus de débat, de la délation; plus d’idées, du bla-bla de perroquet biberonné au post-modernisme. Cette attaque ad hominem, en pleine conférence pourtant cordiale, était déjà scandaleuse du simple fait qu’elle anéantissait la critique argumentée au profit de la guerre culturelle. Mais l’heure fut d’autant plus grave quand je vis que j'étais le seul à dénoncer cette manière de faire, guère soutenu par le reste de l’assistance dont, pourtant, j’appris plus tard qu’elle était en grande partie d’accord avec moi. Ne pas se mouiller, le propre des poules déjà mouillées?

Doute et connaissance

On pourra dire que je monte une affaire à partir de rien, ou pas grand-chose. Mon but n’est pas de créer une polémique. Au contraire, je souhaite défendre l’idée qu’une opinion, on la développe, on l’argumente, quitte à devoir débattre avec le tenant d’une idée différente. C’est même souvent plus constructif, plus intéressant, plus jouissif. Cette attitude, cela s’appelait l’apprentissage de l’esprit critique. Cela s’appelait l’université. Du moins me l’avait-on vendue comme ça; du moins était-ce ma vision d’écolier le nez dans les bouquins, rêvant d’académies.

Certes, l’université est un temple de la connaissance, et pourvu qu’elle le reste – en résistant au relativisme, qui a été réfuté avec justesse lors de cette conférence. Mais les facultés de lettres et sciences humaines oublient de plus en plus que la connaissance elle-même est fondée sur le doute permanent. Or, lorsque certaines thématiques sont taboues, que la caresse dans le sens du poil comme premier réflexe remplace celui du scepticisme, que l’argumentation cède la place aux passions, c’est précisément le contraire de l’esprit critique qui devient la norme. A savoir la paresse de l’esprit.


A lire: Alain Finkielkraut, La Défaite de la pensée, Paris, Gallimard, Collection Blanche, 1987.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

6 Commentaires

@Lagom 05.12.2019 | 23h14

«Décoloniser le savoir: c'est comme mutualiser la dette de l'UE, autrement dit c'est l'Allemagne qui régale. Personne ne va oser commenter cet article, tout comme personne à l'Uni n'a voulu prendre de risque de le faire, car le risque de dérapage verbal peut vite arriver. Qui va oser écrire que sans la présence européenne en Afrique, personne de ce grand continent n'aurait eu un outil de communication avec le reste du monde? Les langues hollandaise, anglaise, française, portugaise sont des trésors de guerre qui ont permis l’émergence du continent. La légende selon laquelle les européens ont spolié l'Afrique est une histoire qui s'appliquait peut-être aux siècles passés. L'Occident donne à l'Afrique sans compter et reçoit sans compter des millions d'africains qui prennent petit à petit la place des civilisations européennes existante, et d'après la prof. qui a fait le déplacement à Genève, ce n'est pas assez. Mais bon on peut pas répondre...., restons dans les clous du politiquement correct. Je dirais seulement que l'ingratitude comme la bêtise n'ont pas de limites.»


@Ph.L. 08.12.2019 | 09h25

«Bel article, courageux, éclairé.
Le plus affligeant dans ce qu'on y voit relaté, ce n'est pas le procédé proprement stalinien employé par l'invitée qui discrédite un contradicteur en lui collant une étiquette abusive et réductrice tout en insultant le pays qui l'accueille dans une institution payée par ses contribuables majoritairement modestes et travailleurs, non. Le pire, c'est la lâcheté d'un grand nombre d'étudiants et étudiantes, leur passivité devant "l'air du temps", les "choses que l'on entend dire partout", effet de la scolarisation crétinisante dans laquelle ils (et elles) ont été trop longtemps maintenu-e-s : même leurs révoltes sont conditionnées... Bon, ils sont à l'image de toute une société écrasée par l'économisme, hélas. et qui n'a plus la force de penser.»


@amcbeldi 08.12.2019 | 13h01

«Même si "La défaite de la pensée" d'Alain Finkielkraut reste d'actualité, il y a des ouvrages plus récents qui analysent les dérives actuelles du relativisme et du post-modernisme. Je pense notamment à ceux du sociologue français Gérald Bronner. Dans "le danger sociologique", par exemple, il propose une analyse actualisée de cette problématique. Dans "La démocratie des crédules", il montre comment les biais cognitifs peuvent contribuer à nous écarter d'une vision rationnelle des choses, notamment en démocratie, et que ce sont souvent les gens les plus éduqués qui sont aussi les plus susceptibles de se faire piéger et de s'y enferrer.

Concernant le manque de courage des autres personnes de l'assemblée, cela peut se comprendre par le fait qu'aujourd'hui, quand vous vous manifestez publiquement, vous ne risquez pas juste de vous prendre une volée de bois vert sur le moment, sur le lieu de votre intervention, mais aussi, par la suite, sur les réseaux sociaux, où vous pouvez également vous faire harceler durablement et massivement. Le prix à payer pour la contestation publique s'est donc passablement alourdi ces dernières années. »


@Lore 08.12.2019 | 14h06

«Les conditions d’un véritable débat autour d’un thème présuppose une connaissance suffisante du contexte dont émane la pensée de l’orateur. Dans ce cas précis quel était le niveau de connaissance des étudiants en matière de décolonisation des savoirs?
Un vrai débat se prépare avec la lecture de textes au
préalable par exemple. L’orateur doit aussi avoir une représentation claire du niveau de connaissance de son public pour ne pas répondre de manière inadéquate et peu constructive.
Écouter, comprendre et répondre de manière adéquate, constructive et évolutive est un défi quotidien aujourd’hui.

»


@SylT 09.12.2019 | 01h12

«Que Veli Mitova se contente d'un cliché comme "occidental privilégié vivant dans un pays riche comme la Suisse", pour tout argument .... voilà qui ne fait honneur ni à son université, ni à sa formation.
D'un autre côté, @Reiwa, qui semble émarger au mythe du grand remplacement, ne donne guère d'arguments pertinents pour appuyer ses fantasmes "l'occident reçoit sans compter des millions d'africains qui prennent petit - petit la place des civilisations européennes"... »


@Lagom 10.12.2019 | 18h01

«@SyIT: il n'y a pas d'arguments à donner, il suffit de savoir lire et compter depuis la décolonisation. Au fait l'Afrique du Nord, l'Egypte et la Libye sont en Afrique aussi ! Votre commentaire est trop subtil pour moi, je ne sais pas où vous m'aviez dénicher des fantasmes? Bonne année et bonne fête ! A 01:12 du matin normalement on se détend un peu pour bien dormir.»