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CULTURE / Art

Un regard nouveau sur les avant-gardes artistiques

O n a beaucoup écrit sur les avant-gardes, avec une tendance massive à les faire naître à Paris et à les résumer dans le dadaïsme, le surréalisme et l’expressionnisme abstrait. Une chercheuse bouscule ces a priori et nous invite à une relecture totale des canons artistiques.

Depuis le début des années 1980, c’est-à-dire vraisemblablement à partir du moment où elles ont disparu, des milliers de pages ont été écrites sur les avant-gardes. Pourtant, personne n'avait encore tenté une synthèse comme celle que propose Béatrice Joyeux-Prunel. Maître de conférences et chercheuse à l’Ecole normale supérieure en histoire de l’art contemporain, elle a entrepris, à l’aide de la sociologie, de l’histoire sociale de l’art et de nouvelles approches quantitatives permises par les outils informatiques, une première et ambitieuse histoire mondiale des avant-gardes artistiques.

Le deuxième volume de cette saga qui en comportera trois, publiés chez Folio, vient de paraître: Les avant-gardes artistiques (1918-1945).

D’où vient le terme d’avant-garde? 

Emprunté au vocabulaire militaire, l’expression apparaît, vers 1820, chez les adeptes de l’économiste progressiste Saint-Simon, lorsque ceux-ci proposent aux artistes de marcher en tête du mouvement pour le progrès social et politique.

Comme chez Antonio Gramsci un siècle plus tard, il y avait là l’idée d’une conquête du pouvoir par les progressistes, grâce à la force de l’imagination des peintres, musiciens, poètes et autres littérateurs. Les milieux fouriéristes partageaient eux aussi, à peu de choses près, cette conception.

Par ailleurs, la référence canonique sur la question est le livre de Théodore Duret, paru en 1885: Critique d’avant-garde. Félix Fénéon usera également beaucoup de ce terme. Mais la plupart des critiques du XIXe lui préfèrent novateur, intransigeant, moderne, indépendant et, déjà, jeune. Etre moderne, pour Baudelaire, c’était chercher le transitoire, le fugitif et refuser de perpétuer des formes surannées. Il s’agissait d’affirmer sa différence et de valoriser l’avenir.

De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, on reconnaissait une avant-garde principalement à deux attitudes qui ne se recoupent pas obligatoirement: un fort engagement politique et une passion monomaniaque pour le renouvellement des formes plastiques. Ces deux aspirations ont en commun de permettre toutes les associations possibles, de la fusion totale jusqu’à l’exclusion de l’une ou de l’autre. Dans ces mouvements, l’universalité du propos est aussi très souvent présupposée ainsi qu’une espèce de pureté sociale qui ne sont pas sans rappeler les anciennes illusions de caractères religieux.

L’avant-garde idéale est donc cosmopolite, désintéressée et riche en invention formelles et expérimentations diverses. La politisation étant du côté de l’exception plutôt que de la règle.

Les avant-gardes existent elles toujours? 

Le constat de Béatrice Joyeux-Prunel est brutal et sans appel. La différence de la situation actuelle par rapport aux situations antérieures, explique-t-elle, est qu’aujourd’hui l’avant-garde est directement créée par le marché et que seuls les artistes adoubés par la finance − ceux qui vendent exclusivement aux grands collectionneurs − sont considéré comme étant d’avant-garde. Eh oui! C’est cruel mais c’est comme ça. De nos jours, à part le fric, plus rien ne compte.

De qui et de quoi Béatrice Joyeux-Prunel ne parle-t-elle pas?

Il est amusant de constater que l’esprit de sérieux qui plombe certaines avant-gardes a déteint sur notre historienne. Elle ne mentionne pas du tout, par exemple, les nombreux groupes pré dadaïstes français très nombreux à Paris entre 1850 et 1910, comme les Hydropathes, les Incohérents ou les Zutistes. Pourquoi? Etaient-ils trop léger, trop potache pour elle? Manquaient-ils de pathos? Ils ne vendaient rien, faisaient juste du chahut? Mais alors, cela voudrait dire qu’être un artiste, c’est vendre des œuvres d’art. Une génération d’élève de Jean-Louis David, au début du XIXe abandonne, pour des raisons idéologiques, la pratique de l’art et cela peut être interprété, me semble-t-il, comme un geste par excellence d’avant-garde. Pour rester artiste, on fait passer la vie avant l’art! Gérard de Nerval se promène dans le jardin du Luxembourg en tenant un homard en laisse. Ensuite, il y a l’invention des contestataires avec la bande à Jean Richepin, les Vivants. Charles Cros, le propagateur en France du Riènisme et du Zutisme, en fait partie. Les mouvements se bousculent les uns les autres: l’Eglise des Totalistes, le Groupisme, les Zutistes, les Vilains Bonhommes, les Hydropathes, les Fumistes, les Vivants, les Incohérents, les Hirsutes, les Phalanstériens, les Nous-autres, les Intentionnistes et les J’m’foutistes. L’Histoire n’a pas encore commencé et tout a déjà été dit! Et c’est l’un d’eux qui a inventé le monochrome, en 1882, Paul Bilhaud, avec son fameux : Combat de nègres dans une cave pendant la nuit. Ce même monochrome qui représentera ce qui sera ensuite la quintessence même d’une peinture d’avant-garde.

Les avant-gardes et la politique

Les avant-gardes furent-elles idéologiquement progressistes? Les acteurs ne cessèrent de négocier entre les logiques révolutionnaires, leurs ambitions nationales et celle de continuer tant bien que mal à se faire connaître sur la scène internationale.

Paris ne fut de loin pas la capitale des avant-gardes artistiques. A Berlin, Prague, Budapest, Vienne, Moscou, Amsterdam, Bucarest, Zagreb, Barcelone et jusqu’à São Paulo, Mexico et au Japon, apparurent régulièrement de nouveaux groupes décidés à se faire une place dans le courant du modernisme.

Dans les pratiques et les débats des avant-gardes, une problématique était récurrente: quelle place faire au marché, surtout en cas de succès? 1917 serait l’année charnière avec Dada à Zurich et la Révolution de février en Russie. Il y aurait une mutation dans le domaine propulsant ce qui n’était en gros que des préoccupations formalistes dans le domaine de l’éthique sociale, de la politique. Nous aurions là des héros de la civilisation occidentale, héros démocratique, émancipés, libéraux et désenchantés. Dans l’historiographie sur ces questions, le surréalisme, le Bauhaus et les avant-gardes antifascistes qui vont s’exiler aux États Unis dans les années trente sont surreprésentés. Ce beaux roman, «car c’en est un», écrit Béatrice Joyeux-Prunel, se clôt avec l’émigration vers le Nouveau Monde des praticiens du Bauhaus, des maitres de l’abstraction, Mondrian et les autres, et des surréalistes et sur l’inévitable triomphe de l’art américain après 1945.

Les enjeux actuels

Les ouvrages de Béatrice Joyeux-Prunel invitent à une relecture totale des canons artistiques dont nos musées et nos enseignements étaient jusqu’ici les garants. Ils sont annonciateurs d’une remise en question, non seulement de Paris capitale du vingtième siècle des arts, mais aussi de la filière Dada-Surréalisme-expressionnisme abstrait, avec Pollock en demi-dieu.

Il ne reste plus maintenant qu’à attendre la parution du tome 3 qui couvrira les années 1945-1970 et dont les enjeux nous paraîtrons plus proches.


Béatrice Joyeux-Prunel, Les avant-gardes artistiques (1848-1918) et Les avant-gardes artistiques (1918-1945), Collection Folio histoire, Editions Gallimard


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