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CULTURE / Livres

Révolutionnaire et dandy

E ugène Vigo, dit Miguel Almereyda, est un des fondateurs, en 1906 du journal «La Guerre sociale». Les Editions L'échappée publient sa biographie, celle d’un militant, d’un journaliste, d’un anarchiste, d’un pacifiste, d’un socialiste, mais aussi d’un aventurier, d’un dandy, d’un pur, d’un vendu, d’un morphinomane... Ce qu'il fut successivement.

Vedette de l’agit-prop de la Belle Epoque, à la vie météorite, Eugène Vigo, dit Miguel Almereyda, naît à Béziers le 5 janvier 1883. Son enfance est pathétique, il n’a pas de père, sa mère le déteste et le laisse à ses grands-parents. A 15 ans, il quitte Perpignan pour la rejoindre à Paris. Elle vit avec un photographe et celui-ci apprend le métier au jeune homme. Chez son premier employeur, il est accusé d’un larcin qu’il n’a pas commis. Il a 17 ans et il fait son premier séjour en prison: deux mois à la Petit Roquette, un établissement de pur type panoptique où il souffre énormément. Pour se venger du juge qui l’a condamné, il bricole une bombinette qu’il finit par abandonner dans une vespasienne. Pour sa fabrication, il a utilisé de la poudre en usage chez les photographes; la maréchaussée le retrouve et, cette fois, il prend un an ferme. 

Son évolution

A 20 ans, il est animateur de la section française de l’Association internationale antimilitariste (AIA), un mouvement initié dans le cadre de l’affaire Dreyfus. A l'époque, le pacifisme  a pris une grande ampleur en milieu ouvrier car se sont les militaires qui répriment et tirent sur les grévistes et les manifestants. Parti de l’anarchisme, Miguel Almereyda se rapprochera ensuite du socialisme révolutionnaire, puis finira réformiste. Cette évolution politique s’accompagne d’un changement de vie spectaculaire: entre 1905 − naissance de son fils, le cinéaste Jean Vigo − et 1910, il passe du dénuement absolu à un train de vie fastueux.

Pendant des années, il s'efforcera de créer une synergie entre syndicalistes partisans de la grève générale, communistes libertaires et socialistes insurrectionnels à travers son hebdomadaire La Guerre sociale, journal antimilitariste rassemblant des socialistes révolutionnaires et des anarchistes, et ensuite avec Bonnet rouge, un journal d’extrême-gauche fondé en 1913, au contenu polémique, satirique et artistique.

Un journaliste moderne

Cofondateur et secrétaire de rédaction de La Guerre sociale, responsable de la mise en page, il manie la titraille comme de la dynamite. Son goût pour le sensationnalisme contribue au pouvoir de séduction du journal. On retrouve systématiquement Almereyda au cœur de toutes les grandes mobilisations, sur le front le plus avancé de la lutte des classes, puis dans toutes les affaires les plus retentissantes. Il sera l'organisateur de l’enterrement de Louise Michel, l’une des figures majeures de la Commune de Paris, féministe et anarchiste. Et se retrouvera au café du Croissant au moment de l’assassinat de Jean Jaurès. 

Lorsqu'une bombe est jetée en direction du roi d’Espagne, à la rue Rivoli,  Miguel Almereyda rédige un texte qui prend la défense des accusés et démontre qu’il s’agit en fait d’une provocation: «Il faut à la police des conspirateurs. Quand elle en trouve, vrais ou faux, il lui faut des complots. S’il s’en trouve, fomentés ou non par elle, il lui faut l’attentat. Aussi s’ingénie-t-elle à provoquer les uns et les autres. C’est ainsi qu’elle justifie son existence.»

La prison de la Santé

En 1907, dans le Midi, les protestations contre l’utilisation des conscrits par le pouvoir pour réprimer les manifestations populaires et l'agitation dans les colonies se multiplient. Des centaines de milliers de gens manifestent à Narbonne, la troupe tire, il y a cinq morts. Pour un article, Almereyda est condamné à deux ans de prison et se retrouve à la prison de la Santé avec Gustave Hervé − un homme politique qui passera du socialisme au fascisme.

Leur régime est libéral: ils sont autorisés à recevoir des visites plusieurs fois par semaine, à se regrouper dans la journée; leur correspondance n’est pas censurée et ils peuvent se procurer, par l’intermédiaire de leurs proches, tout ce dont ils ont besoin. Avec l’artiste Aristide Delannoy, Almereyda réalise un numéro complet de L’Assiette au beurre, le célèbre magazine satirique, consacré à la Petite Roquette. Les prisonniers peuvent lire tout ce qu’ils veulent et aussi tard qu’ils le souhaitent. Ils écrivent à Clemenceau en demandant de pouvoir s’isoler avec leur famille dans leur cellule individuelle, et leur demande est acceptée!

Miguel Almereyda en 1912. DR

Triste fin

Entre 1914 et 1915, Almereyda est nationaliste. Mais le 21 février 1916, un million d’obus sont lancés en vingt-quatre heures à Verdun; il s'en suivra dix mois de corps à corps, de tranchées à tranchées. L’impossibilité de donner un sens à cette tragédie provoque une forte démoralisation, tant sur le front qu'à l’arrière. Des mouvements de grève éclatent. Miguel Almereyda prend la défense des grévistes et son journal, Bonnet rouge, est souvent suspendu et censuré. Refusant les subsides gouvernementaux, Almereyda se fait alors financer par Emile Marion, le propriétaire de la marque Pernod qui milite contre l’interdiction de l’absinthe!

L'ancien anarchiste a du personnel de maison: un valet, une femme de chambre, deux bonnes, une cuisinière et un chauffeur. Il porte des bagues précieuses aux doigts et à ces dépenses viennent s’ajouter les frais liés à sa consommation de morphine, toujours croissante car il souffre depuis des années de coliques néphrétiques et d’une inflammation chronique de l’appendicite.

Des collaborateurs du Bonnet rouge sont soupçonnés de commerce avec l'ennemi, et le 13 juillet 1917, le journal est suspendu sine die. Surveillé jour et nuit par des agents de la Sûreté, Almereyda fini par être incarcéré un nouvelle fois à la prison de la Santé. Le 14 août, il y meurt d’une crise d’hémoptysie. Durant l’autopsie, on s’aperçoit qu’il souffrait d’une péritonite suppurée et d’une appendicite aiguë.

Eugène Vigo, dit Almereyda, embastillé à 17 ans pour une peccadille, avant de l’être, à de multiples reprises pour des délits de presse, est mort en prison à l’âge de 34 ans, en proie à d’abominables souffrances et aussi cruellement seul et abandonné que l’était l’enfant tondu et grelottant de la Petite Roquette.

Il y a 50 personnes à son enterrement.


Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy - Vigo dit Almereyda, L’échappée Éditions.

 

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