keyboard_arrow_left Retour
CULTURE / Arts plastiques

Marc de Bernardis ou le plaisir louche de la «belle peinture»

D eux expositions et une monographie mettent à l’honneur cet artiste vaudois puissant qui peint le trouble du présent avec le pinceau des maîtres anciens. Déclaration d’admiration d’une amateure et méditation sur notre rapport tourmenté à la figuration et à bonne facture. Mais pourquoi n'apprend-on plus la peinture et le dessin dans les écoles d'art?

La guipure de Flandre et les «stripes» Adidas. La collerette XVIIème et la fermeture éclair. Le jean et l’armure. Le chapeau à pierres plutôt qu’à fleurs, le turban/bougeoir… C’est souvent dans un détail de la tenue vestimentaire que se glisse, dans les tableaux de Marc de Bernardis, l’incongruité, l’anachronisme, qui créent le sentiment d’étrangeté.

Mes préférés sont ceux où on ne voit pas tout de suite où est le «bug». On se dit: c’est bizarre, tout a l’air tranquille, pourquoi c’est bizarre? Avant de savourer en toute connaissance de cause le cocktail doux-amer servi par l’artiste: la caresse voluptueuse d’une peinture à l’huile comme on n’en fait plus, pour dire le trouble de l’identité, le vacillement du temps, le mal-être au monde dans le vibrato d’une sensibilité très contemporaine. C’est puissant, c’est ensorcelant, c’est inoubliable, d’autant plus que - généreuse élégance- le sourire et l’auto-dérision ne sont jamais loin.

Si vous ne connaissez pas ce grand artiste vaudois, c’est le moment de le découvrir car son actualité est foisonnante: deux expositions proposent ses œuvres, à Lausanne et (ce week-end encore) à Montreux tandis que sort une monographie qui lui est consacrée1.

Marc de Bernardis, Les jumelles, 165x115, 2016.

Je ne suis pas critique d’art, je vais donc me borner à expliquer pourquoi j’aime Marc de Bernardis et pourquoi vous avez de bonnes chances de l’aimer aussi. Il y a d’abord cette «inquiétante étrangeté» qui émane de ses toiles (elle est finement commentée dans la monographie): d’un tableau à l’autre, elle suscite tantôt un sourire charmé, tantôt un malaise qui vous étreint durablement. Vous êtes troublé, dérangé. Mais par quoi? Pas par une installation vidéo ou un dispositif über-discursif intentionnellement indigestes comme l’art contemporain en propose habituellement. Mais par un tableau peint dans les règles de l’art, avec les matériaux et la maestria des grands maîtres classiques. Le modelé, le rendu des lumières, la vivacité des détails rappellent le Titien, Vermeer, Léonard et les autres. «Marc De Bernardis innove en s’appuyant sur des techniques très anciennes, il prouve que le tableau n’est pas mort!» s’enthousiasme Pierre Starobinski, qui a dirigé la monographie sus-mentionnée.

N’est-ce pas une bonne nouvelle? Non seulement l’histoire de l’art connaît un heureux rebondissement, mais, dans ma vie de modeste amateure, cela signifie une aubaine très concrète: en visitant une exposition de Marc de De Bernardis, je peux m’adonner sans retenue au plaisir charnel de la belle peinture, sans me sentir coupable de nourrir des penchants suspects pour un académisme désuet. Ouf, merci l’artiste!

Marc de Bernardis, Ladorada, 150x120, 2014.

Mais au fait, d’où me vient cette culpabilité? Voilà une autre raison d’aimer Marc de Bernardis: il m’offre l’occasion d’interroger, en ce début de XXIème siècle, notre rapport pour le moins tourmenté à la figuration et à la «belle peinture».

Devenir peintre

Marc De Bernardis est un quinquagénaire plus montagnard que mondain qui vit avec femme et enfants au dessus d’Ollon. Il peint à l’huile, et non à l’acrylique comme la plupart de ses contemporains, en s’inspirant du savoir-faire des grands maîtres classiques. Lorsqu’on lui demande comment c’est arrivé - mystère des tempéraments et des inspirations -  il dit ne pas trop savoir pourquoi il est devenu ce peintre figuratif qui se retrouve à plancher des heures sur le détail d’une dentelle, «le nez collé à la toile avec un pinceau à trois poils.» Il a certes fait les Beaux-Arts (aujourd’hui ECAL) à Lausanne, mais en section «graphisme», «sans une intention précise, un peu dans l’idée que le graphisme mène à tout.» C’est seulement avec les années, après avoir commencé à peindre à la gouache et à l’acrylique, qu’il s’est dirigé vers l’huile et cette exploration, à la fois impérieuse et ironique, du portrait classique ou de la scène de genre façon XVIIème.

Marc de Bernardis, Autoportrait, 50x40, 2008.

Marc De Bernardis se déclare donc «autodidacte»: ce savoir-faire pictural,  qu'il continue à affiner «en regardant beaucoup de livres», il ne l’a pas appris à l’école des Beaux-Arts. Mais l’eût-il voulu? Il n’aurait pas pu: au milieu des années 1980, lorsqu’il était étudiant, la peinture n’était déjà plus enseignée dans les écoles d’art. Stéphane Fretz, aujourd’hui éditeur, y était: «Bien sûr, il y avait des ateliers de peinture où nous étions encouragés à expérimenter. Mais pour apprendre la technique picturale, le traitement des matières, à l’époque déjà, on a dû s’acheter des bouquins.»

C’est une réalité que les non spécialistes peinent à imaginer mais à laquelle les milieux concernés semblent s’être habitués: tout comme on n’apprend plus à coudre dans les écoles de stylisme, on n’apprend plus à peindre, ni à dessiner, dans les écoles d’art. Il y a bien sûr d’excellents raisons historiques à cela: «La fin des académismes, dans les années 1970, a marqué une étape nécessaire», rappelle Stéphane Fretz.

Ça ne se discute pas. Mais le fait est que cette révolution a abouti à une sorte de dématérialisation de l’art: dorénavant, ce qui est valorisé, c’est le concept. Un certain savoir-faire technique est certes (parfois) nécessaire pour le concrétiser, mais nombre de plasticiens contemporains délèguent l’exécution à leurs petites mains et signent des œuvres auxquelles ils n’ont, littéralement, pas touché. La «belle facture»? On laisse ça aux artisans, nous, on est des artistes.   

Le gras et l’épais

Cette séparation/hiérarchisation entre le concept et la matière - entre le penser et le faire, et au bout du compte, entre l’esprit et le corps - m’a toujours frappée par son arrière-fond puritain. Stéphane Fretz acquièsce: «C’est vrai qu’il y a quelque chose de protestant dans la résistance à la "belle peinture". Un rapport difficile à la matière. Après tout, la peinture, c’est gras, c’est épais…» Voilà, c’est un peu ça: le plaisir offert par une toile peinte suscite une suspicion comparable, à l'heure de la rectitude alimentaire, à celle qui pèse sur une bonne choucroute...

Marc de Bernardis, The Walk, 100x80, 2019.

La nouvelle réjouissante, c’est que, après des décennies de triomphe du concept, la peinture est de retour, et la figuration aussi. Stéphane Fretz: «Localement, la figuration fait encore peur. Mais elle est très présente sur les marchés qui comptent comme l’Allemagne ou les Etats-Unis. Si De Bernardis habitait Leipzig, on ne se poserait pas ces questions sur son travail.»

Des questions qui, peut-être, occupent plus de place qu’il n’y paraît dans l’esprit des plasticiens d’aujourd’hui: l’an dernier, les éditions art&fiction publiaient un livre dédié aux collections privées des artistes2. On y découvre que, dans les œuvres de cœur des artistes conceptuels, la peinture occupe une place centrale. 

Marc de Bernardis, Le combattant ultime, 80x70, 2019.

Et maintenant la question à 100 francs: va-t-on, demain, à nouveau apprendre à dessiner et à peindre dans les écoles d'art? Charles Duboux, auteur de plusieurs ouvrages originaux et inspirants sur l'apprentissage du dessin3 (au sens large), défend une position encore plus ambitieuse: pour lui, tout un chacun, dès l'enfance, de même qu'il apprend à lire et à compter, devrait apprendre à représenter le monde visible par l'observation: «La langue des formes est une des langues fondamentales de l'être humain», dit-il. 

Concrètement, Charles Duboux plaide pour que, dès 4 ans, les enfants ne soient pas seulement encouragés à s'exprimer visuellement mais soient initiés au dessin d'observation. En tant que responsable de l'enseignement des arts visuels à la HEP Vaud jusqu'en 2015, il a essayé d'encourager les futurs profs dans ce sens. Mais, constate-t-il avec regret, il n'a pas fait beaucoup d'adeptes: «Il y a une grand résistance à cette idée, ne serait-ce que parce que ces étudiants n'ont eux-mêmes, dans leur parcours de formation, pas appris à dessiner...» Et c'est ainsi qu'un savoir-faire qui se perd devient chaque jour plus difficile à récupérer.

Sans compter que, une fois entamée, la quête du «rendu» n'a pas de fin.  Marc de Bernardis: «J'ai encore tellemment à apprendre...» Et d'expériences fortes à nous offrir.

Marc de Bernardis, La magicienne, 80x70, 2019.


1 La monographie : Marc de Bernardis, un monde louche, Editions Till Schapp Genoud, 39 Fr.

- L’exposition à Lausanne : Galerie de l’Univers, rue Centrale 5, jusqu’au 14 décembre.

Samedi 23 novembre, rencontre à la galerie avec l’artiste et deux contributeurs à la monographie, François Ansermet et Michel Thévoz

- L’exposition à Montreux : Maison Visinand, rue du Pont 32, jusqu’au 17 novembre.

Peinture, peinture, art&fiction https://artfiction.ch/livre/peinture-peinture/

Charles Duboux: Le dessin comme langage (2009), Dessiner, 17 films pour apprendre (mars 2014) Dessiner, 7 clés pour enseigner (2017), Presses polytechniques et universitaires romandes 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR